POLITIQUE INTÉRIEURE 1. Hu Jintao imprime sa marque idéologique 2. Les medias veulent la liberté d’information sur les situations de crise ÉCONOMIE 3. Cinq ans après l’adhésion à l’OMC, l’agriculture chinoise doit restructurer ses exportations 4. La réforme des services publics en marche ? POLITIQUE EXTÉRIEURE 5. Deux tigres peuvent-ils habiter la même montagne ? – une table ronde sur les relations sino-japonaises 6. Perceptions américaines de la Chine, entre coopération et craintes AFFAIRES STRATEGIQUES 7. Le développement dual civil et militaire, résurrection du fuqiang 8. A quoi va servir la « flexibilité stratégique » des troupes américaines en Corée du Sud ? PRESSE TAIWANAISE 9. Morale et politique à Taiwan 10. Interrogations taiwanaises après la « perte » du Tchad
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Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°6-7, juil.-août 2006, pp. 2-3
Synthèse commentée de Michal Meidan d'après: - Hu Shuli, "Les points essentiels du discours de Hu le 1er juillet", Caijing, numéro 163, 10 juillet 2006- Ma Changbo, "Le 6ème plénum du Comité central s'annonce", Nanfang Zhoumo, 3 août 2006.
La machine politique chinoise se met en marche en vue du 17ème Congrès du PCC, qui se réunira en 2007. Les préparatifs, qui sont déjà entamés[1], rentreraient dans la phase finale et plus active à partir du 6ème plenum du 16ème CC qui se réunira à l'automne (octobre).
Cette période de haute tension politique est suivie de près par la presse étrangère et hongkongaise qui abonde d'analyses et spéculations, concernant surtout la composition de nouveau groupe dirigeant[2]. La presse du continent, quant à elle, se contente d'habitude de publications assez neutres. Mais cette année, elle est entrée également dans le jeu politique.
D'après un article publié le 24 juillet par l'agence de presse officielle Xinhua, ce 6ème plénum serait consacré à l'étude du concept de la « société harmonieuse » et aux moyens de sa réalisation. L'article publié dans le Nanfang Zhoumo est dédié à l'analyse de ce choix qui représenterait, d'après Yan Shuhan, Directeur du centre de recherche sur le socialisme à l'école centrale du Parti, la preuve que les questions sociales ont enfin atteint le sommet de la liste des priorités du gouvernement.
La « société harmonieuse[3] » évoquée pour la première fois à l'occasion du 4ème plénum il y a deux ans consisterait en un « gouvernement démocratique par la loi, une justice impartiale, un sentiment de fraternité sincère, et une harmonie entre homme et nature ». Si l'interprétation pratique qu'en fait Yan est représentative des objectifs des dirigeants, alors on verrait mettre en place une couverture sociale très large, suivie du retour d’une médecine coopérative à la campagne. A ces recommandations s'ajoute l'avertissement que « les contradictions sociales doivent être réduites afin d'éviter la pénétration des forces externes ». Le 6ème plénum mettrait ainsi en place les fondements des mécanismes administratifs et juridiques pour ce faire.
La notion de « société harmonieuse » est désormais associée à la quatrième génération et est à la fois sa contribution idéologique et son épreuve (交卷 jiaojuan – tâche à accomplir). Si la tradition politique veut que le 6ème plénum soit le coup d'envoi des derniers travaux d'évaluation du travail du groupe dirigeant actuel, cette fois ci, estiment les experts cités, le plénum sera consacré à établir ce concept idéologique comme fondement du 17ème CC, le rapport que présentera Hu Jintao lors du 17ème CC, ne sera élaboré que plus tard dans l'année, avant la convocation du 7ème et dernier plénum.
De plus, depuis le discours de Hu Jintao au 1er juillet, à l’occasion du 85ème anniversaire de la fondation du PCC, la notion de "huit honneurs et huit disgrâces" (八荣八耻 ba rong ba chi)[4] est rentré également dans le jargon politique. Evoqués pour la première fois au mois de mars 2006, ces huit principes deviennent la base morale du Parti. Couplés aux activités d'étude et de campagne politique destinées à « préserver la nature progressiste du Parti », les huit honneurs et disgrâces sont la nouvelle morale du Parti et l'assise idéologique de Hu.
L'accent est mis sur trois priorités : d’abord, l'endoctrinement du Parti, ensuite, dans les derniers discours de Hu, sur la lutte contre la corruption – les procès touchant à des hauts fonctionnaires se font de plus en plus nombreux ; enfin, sur la restauration des liens entre le Parti et le peuple. Au mois de juillet, Hu a consacré une partie importante de son discours à ce lien, décrit comme « entre sang et chair » (血肉 xue-rou), que devraient avoir les cadres du Parti avec les masses. Le discours est lu par cette presse comme une déclaration stratégique visant à combattre la corruption et les abus de pouvoir sur tous les niveaux et par tous les moyens (législation, éducation).
Le 6ème plénum envisagerait donc la construction d'un système de gouvernement scientifique, démocratique et par la loi, ce qui impliquerait une protection du droit de la population à l'information[5], à la participation, au vote, et de l'autorité de la population à contrôler le travail des cadres, « en clair », résume l'éditorialiste de Caijing, « le cadre conceptuel d'un système politique d'équilibre des pouvoirs (checks and balances) serait à l'étude, ce qui laisserait prévoir le cours des réformes politiques à venir ».
La presse souvent la plus ouvertement critique du gouvernement est cette fois ci très docile, qualifiant les efforts du gouvernement de « sincères ». Elle félicite le groupe dirigeant et surtout Hu Jintao de ces discours, et de la façon positive dont il est perçu par la population.
Quant aux questions de succession, la promotion récente de certains cadre serait une affirmation supplémentaire des tendances pour le 17ème Congrès: les provinces de l'Ouest présenteraient de bons candidats comme nouveaux membres du Comité central dont notamment Yuan Chunqing qui vient d'être nommé gouverneur du Shaanxi, Liu Qibao, secrétaire du Parti dans le Guangxi, Lu Hao, secrétaire du Parti du Gansu et enfin, Lin Shushen, gouverneur de la province du Guizhou. Le centre d'influence politique passerait de ce fait progressivement vers les provinces centrales et moins développées.
De plus, note Hu Shuli, le choix des généraux récemment promus (Deng Changyou, Peng Xiaofeng) est une étape supplémentaire dans ce que décrit Xu Caihou comme « l'inébranlable contrôle du Parti sur l’Armée ».
Ce tournant a aussi, contradictoirement peut-être,une tonalité maoïste de plus en plus marquée Il associe toutefois des principes et concepts traditionnels de moralité, de respect de l'ordre et d'harmonie. Les campagnes d'éducation et d'information sont de rigueur. La question qui reste cependant ouverte est celle des objectifs sur le plan politique – l'usage des termes de démocratie et de réforme juridique reste très fréquent mais leur interprétation est des plus vague.
Cette presse souvent qualifiée de « libérale » par référence à ses préférences pour l’économie de marché se fait donc aujourd’hui le porte parole du gouvernement chinois, et présente notamment un bilan favorable du travail de Hu Jintao. Si l'image de Wen Jiabao semble avoir été bien consolidée[6], l'heure est à la construction de l'image de Hu Jintao et à l'assise de sa contribution idéologique au pays. Le travail de quasi propagande à laquelle se livre cette presse est peut être dû à une véritable approbation des objectifs (sinon des méthodes) du leader chinois, mais pourrait aussi témoigner de nouvelles règles du jeu pour les media influents.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°6-7, juil.-août 2006, pp. 7-9
Synthèse commentée par Joris Zylberman d’après :
- Lu Feng, « Regard sur l’agriculture cinq ans après l’adhésion à l’OMC », in Caijing (Finance) du 8 juillet 2006, n°165.
- Weng Wu, « Restructurer le secteur agricole au moyen de l’avantage comparatif », in Caijing (Finance) du 8 juillet 2006, n°165.
Moins d’exportations pour plus de qualité dans la production agricole. Tel est l’objectif que s’est fixé le Ministère chinois du Commerce, cinq ans après l’adhésion de son pays à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). Selon le 11e plan quinquennal (2006-2010) pour le développement du commerce annoncé fin août[1], la croissance annuelle moyenne des exportations de produits agricoles devrait « légèrement baisser » dans les années à venir. Elle descendrait à 7 % pour une valeur de 38 milliards de dollars, contre une croissance de 8,3 % entre 1995 et 2005 pour une valeur ayant grimpé de 16 à 27,18 milliards de dollars. Durant la période écoulée, note le Ministère, la part de ces exportations agricoles dans le total des exportations a cependant chuté de 8,2 % à 3,6 %, en grande partie à cause de leur manque de compétitivité et des barrières commerciales étrangères.
Cette augmentation globalement fébrile des exportations agricoles contraste avec la croissance beaucoup plus rapide des importations depuis l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001. Si bien qu’en 2004, le pays s’est retrouvé en situation d’importateur net de produits agricoles. Cette année-là, le déficit commercial a atteint les 50 milliards de dollars. S’il a diminué en 2005, il devrait rester stable en 2006.
Professeur au Centre de Recherche sur l’Economie chinoise de l’Université de Pékin, Lu Feng ne s’alarme nullement de ce déséquilibre. Dans un article publié par le bihebdomadaire économique Caijing, il soutient que « l’augmentation des importations agricoles a produit des effets largement positifs sur l’économie chinoise » et que ce phénomène « converge tout à fait avec les objectifs de la balance commerciale de la Chine ». Pour lui, l’avenir de l’agriculture chinoise dans le cadre de l’OMC n’est pas menacé par un déficit d’exportations, mais plutôt suspendu à trois autres questions essentielles. L’ouverture du marché a-t-elle nui à la sécurité alimentaire ? A-t-elle produit des effets négatifs sur les revenus des paysans ? A-t-elle conduit à la mise au chômage de dizaines de millions de paysans ?
La sécurité alimentaire, explique Lu, n’est pas menacée. D’une part, la capacité d’approvisionnement de la production agricole nationale n’est pas de « faible qualité » (ruozhi), tandis que la croissance de la demande en produits agricoles n’est pas « rigide » (gangxing). D’autre part, les importations permettront de répondre à la demande intérieure.
Pour mesurer la capacité d’approvisionnement de la Chine en produits agricoles, Lu Feng utilise l’outil du taux de croissance annuelle de la productivité. De 1981 à 2004, ce taux a progressé en moyenne entre 5 et 6 % avec des pics à 10 % pour certaines années. Une hausse continue due à plusieurs progrès comme la généralisation graduelle des machines agricoles, des engrais chimiques, des revêtements plastifiés et de nouveaux intrants agricoles.
Quant à l’évolution de la demande en produits agricoles, Lu l’analyse en fonction de l’évolution démographique et du revenu par habitant, les facteurs les plus influents en théorie. La croissance démographique connaît actuellement un ralentissement : la Chine atteindra autour de 2030 un pic qui ne devrait pas dépasser 1,45 milliard d’habitants. Outre cette baisse future de la pression démographique, cette dernière ne contribue actuellement que de 0,7 à 0,8% à la croissance de la demande en produits alimentaires. De même, le revenu par habitant n’y contribue que de 0,5 à 0,6%. Résultat : cette demande en produits agricoles ne dépasse pas 5%. Elle reste néanmoins forte. Et c’est là qu’interviennent les importations en hausse pour la satisfaire.
Lu Feng fonde son analyse sur 15 catégories de produits agricoles représentant 85 à 90% du volume des échanges commerciaux de la Chine. Parmi ces catégories, huit d’entre elles sont en situation d’exportations nettes. Lu les rassemble en quatre groupes. Premièrement, les produits à forte compétitivité, notamment les produits aquatiques (pêche et aquaculture) et les fruits et légumes. Chaque année, leur volume d’exportation s’élève à plusieurs milliards de dollars. Deuxièmement, les exportations nettes de produits « importants » comme le thé et le café, dont le volume annuel s’échelonne entre 100 millions et un milliard de dollars. Troisièmement, les produits comme la viande et le tabac subissent de fortes variations mais restent toujours en situation d’exportations nettes. Quatrièmement, les céréales connaissent une « tendance à l’exportation nette ». « Le riz, le blé ou le maïs passent d’une situation d’exportations en baisse à une situation d’exportations nettes, ce qui correspond à nos espérances », souligne Lu. Il y a dix ans, la Chine importait largement ses produits céréaliers, une tendance qui a changé cinq ans après l’adhésion à l’OMC.
Les sept autres catégories de produits agricoles sont en situation d’importations nettes. Lu regroupe en premier lieu les matières premières du secteur manufacturier textile comme le coton, le cuir, la laine ou la soie. En second lieu, les intrants agricoles pour les produits animaliers comme l’huile de soja. Actuellement, la Chine importe 10 millions de tonnes de soja par an. En troisième lieu, les produits dont les besoins augmentent de façon exponentielle, tels que le lait. Les importations jouent ici un rôle positif dans la mesure où ils satisfont une demande qui surpasse les capacités de la production nationale, pourtant en augmentation de 30 % chaque année.
La hausse des importations permet aussi de répondre aux deux autres questions vitales pour l’agriculture chinoise : les revenus des paysans et la situation de l’emploi rural. Les importations de matières premières agricoles ont permis de soutenir le développement de secteurs où la Chine possède un avantage comparatif (bijiao youshi) comme l’industrie textile. En sorte que depuis cinq ans, environ 3 millions d’emplois ont été créés. Or, la majorité de ces nouveaux emplois sont des travailleurs migrants des campagnes vers les villes. En clair, les importations ont indirectement permis la reconversion de la force de travail dans le monde rural.
Répondant à Lu dans le même numéro de Caijing, Weng Wu, assistant-chercheur au Centre de Recherche sur le Développement rural de l’Académie des Sciences sociales de Chine[2], est d’accord pour affirmer que la sécurité alimentaire n’est pas en danger. Mais pour lui, la hausse des importations a un rôle secondaire. « C’est la politique étatique des « san nong » et les choix des agriculteurs chinois qui ont créé la situation actuelle de l’agriculture en Chine », explique Weng. D’un côté, l’Etat a protégé les produits de base étroitement liés à la sécurité alimentaire. De l’autre, les paysans se sont tournés vers certaines cultures commerciales à rentabilité élevée.
Pour autant, Weng ne partage pas l’optimisme de Lu. Dans une situation de pénurie de terres arables, les produits agricoles moins essentiels ou à rentabilité relativement faible en subiront les conséquences. Sauf si la politique du gouvernement, le progrès technologique et la demande du marché évoluent. C’est ainsi que Weng recentre la problématique actuelle de l’agriculture chinoise : « Comment augmenter les exportations est le problème numéro un de tous », martèle-t-il. Pour le résoudre, il faut transformer la nature des exportations en privilégiant la qualité sur la quantité. L’expérience de ces dernières années a prouvé qu’une production agricole fondée sur la quantité et les prix bas est non seulement inefficace à augmenter le rythme des exportations, mais se heurte la plupart du temps aux barrières technologiques établies par les pays développés[3].
Le raisonnement de Weng rejoint les objectifs du gouvernement actuel. Le Ministère du Commerce entend baisser le taux de croissance annuel des exportations pour améliorer leur qualité[4]. Il appelle donc les producteurs à développer des produits à plus grande valeur ajoutée. Le but est d’élever à 30 % la part de ces produits à forte valeur ajoutée dans le total des exportations de produits agricoles d’ici 2010. En attendant cette restructuration, la Chine doit gérer sa situation d’importatrice nette en produits agricoles. C’est-à-dire qu’elle va, comme pour le pétrole, chercher à l’étranger de quoi sécuriser ses approvisionnements. D’ailleurs, dans son 11e plan, le Ministère du Commerce prévoit l’exploration des marchés émergents comme le Moyen-Orient et la Russie, tout en consolidant son commerce avec ses partenaires traditionnels comme le Japon et la Corée du Sud. Sans oublier l’Union européenne et les pays du Sud-est asiatique.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°6-7, juil.-août 2006, pp. 12-18
Synthèse commentée de François Godement d’après :
Dossier spécial de Xiandai Guoji Guanxi n° 4, 2006 avec
- Liu Jianyong (Centre des relations internationales, université Qinghua), Présent et avenir des relations sino-japonaises
- Ma Junwei (directeur-adjoint du centre sur le Japon du CICIR), Quelques particularités des relations sino-japonaises contemporaines
- Jiang Ruiping (directeur du département d’économie politique du Collège de diplomatie), La nouvelle direction des relations économiques sino-japonaises
- Zhu Feng (professeur au Collège des relations internationales, université Beida), Pourquoi le Japon se montre si inflexible avec la Chine
- Qin Xide (chercheur, Institut du Japon de l’Académie des Sciences Sociales), Présent et avenir des relations sino-japonaises
- Hu Jiping, (directeur-adjoint du centre sur le Japon du CICIR), Réconciliation sur l’histoire et développement des relations sino-japonaises
- Yang Yi (amiral, directeur du centre d’études stratégiques de l’Université de la Défense), Comment sortir des difficultés sino-japonaises
Ce dossier résulte d’une table ronde tenue le 23 mars 2006, quoique présenté sous forme de contributions individuelles et mentionnant parfois des événements ultérieurs. Il revient sur les divergences, rivalités stratégiques, effets d’opinion ou médiatiques et logiques politiques qui ont conduit les relations sino-japonaises vers une dégradation sans précédent depuis l’établissement des relations diplomatiques en 1972. Le regard est aussi tourné vers la perspective de relève politique à Tokyo – avec la désignation attendue en septembre par le Parti Libéral Démocrate d’un successeur à Junichiro Koizumi. Dans l’ensemble, les experts chinois ne font guère preuve d’optimisme sur cette relève. Shinzo Abe, secrétaire général du PLD et dauphin de J. Koizumi, n’est mentionné qu’une seule fois tout au long de ce dossier fleuve, pour indiquer qu’avec d’autres « politiciens faucons » à l’égard de la Chine, il fait preuve d’une certaine retenue en 2006[1]… En bons marxistes, les experts récusent largement le rôle des personnalités individuelles, quoique de façon plus acérée, l’un d’entre eux salue parfois ironiquement certaines d’entre elles d’un sonore « Monsieur »[2] . Dans l’ensemble, c’est par des tendances de fond que les intervenants expliquent la crise dans les relations, et notamment le durcissement stratégique, la « droitisation » de l’opinion japonaise et l’inflexibilité officielle sur des questions aussi sensibles que celle des visites au temple Yasukuni. La variété des reproches adressés au Japon et l’importance des exigences formulées conduisent d’ailleurs, malgré l’insistance de nos auteurs, à relativiser l’importance de la question historique, pourtant érigée en porte-drapeau. A l’occasion, certains se font prescripteurs à l’intention du partenaire japonais, mais parfois aussi en filigrane à l’intention du gouvernement chinois, et plus encore des activistes du mouvement nationaliste et anti-japonais en Chine. Enfin, ils se montrent divisés sur l’usage de l’arme économique dans les relations sino-japonaises. Certains soulignent l’importance de la Chine pour les milieux économiques japonais et les dommages que subissent ceux-ci du fait du coup de froid politique. Mais bien plus nombreux sont ceux qui considèrent que la Chine est largement bénéficiaire de ces échanges et doit tout faire pour séparer l’interaction économique des controverses politiques. Comme tel, ce dossier largement consacré à la critique la plus désabusée du Japon n’est pourtant pas exempt de scepticisme ou de critiques indirectes sur certains choix et certaines attitudes chinoises.
L’état des lieux
La détérioration des relations s’est accentuée en 2005, et pour certains (Liu Jiangyong, Ma Junwei, Hu Jiping) se poursuit en 2006, tandis que Qin Xide évoque plutôt une « fluctuation » en 2006 et que Yang Yi ne prend pas parti. La litanie des reproches est à peu près la même d’un article à un autre : les visites gouvernementales à Yasukuni, la question de Taiwan, celles des îles Diaoyutai/Senkaku et de la Mer de Chine de l’Est, mais aussi la compétition stratégique pour les ressources énergétiques, les nouveaux termes de l’alliance nippo américaine, et pour certains auteurs, l’évolution d’ensemble du Japon vers un « Etat normal » : mais la fermeté des critiques décroît du début à la fin de cette liste, certains auteurs reconnaissant que l’alliance nippo-américaine et la présence américaine ne peuvent être contestées par la Chine, Yang Yi allant jusqu’à affirmer qu’une révision stratégique chinoise est nécessaire : celle-ci doit reconnaître sans réticence que le Japon a aujourd’hui le droit de devenir un « Etat normal » sur le plan militaire.
L’affaire de Yasukuni occupe donc l’avant-scène. Les développements de 2006 ont été désastreux, en dépit de la rencontre de sept dirigeants de l’association d’amitié sino-japonaise avec le président Hu Jintao le 31 mars : celui-ci a alors accepté de reprendre les contacts gouvernementaux de haut niveau en échange d’un arrêt des visites officielles à Yasukuni ; mais le premier ministre Y. Koizumi et les membres de son cabinet ont fait assaut de démagogie pour soutenir le principe de ces visites (Liu Jianyong). Pire, face aux critiques chinoises et coréennes, le gouvernement affirme « défendre le système politique » du Japon. D’autres affaires ont été montées par le gouvernement japonais, comme celle du suicide deux ans plus tôt d’un diplomate au consulat de Shanghai, ou la visite prévue à nouveau de l’ex-président taiwanais Lee Teng-hui. Enfin, le Japon a décidé en mars 2006 l’extinction progressive d’ici à 2008 de ses prêts aidés (les fameux « yen loans ») à la Chine : Liu Jianyong qualifie cette mesure « d’illustration des efforts constants de l’actuel gouvernement japonais pour détériorer les relations ». On relèvera qu’aucun auteur ne met cette nouvelle en parallèle avec la montée économique de la Chine, par ailleurs unanimement décrite comme prenant au Japon le premier rôle en Asie…
Ces reproches sont rappelés plutôt qu’argumentés. Seul Qin Xide développe les faits concernant les îles Diaoyutai/Senkaku et la Mer de Chine de l’Est[3]. Après avoir suivi une approche indirecte en laissant les mouvements de la droite nationaliste exercer sur ces îles un « contrôle effectif », le Japon a « nationalisé » leurs actes autour de l’affaire du phare érigé par les activistes. Il critique la mise en exploitation par la Chine de « ses » gisements gaziers, et a unilatéralement décidé de lancer l’exploration de gisements à l’Est de la ligne médiane autoproclamée par le Japon. De même, Qin Xide mentionne la mise en question par le Japon de dix ans de relations et de négociations énergétiques entre la Chine et la Russie (affaire du pipe-line sibérien), et accuse le gouvernement Koizumi de s’être mobilisé contre la levée de l’embargo européen sur les ventes d’armes en direction de la Chine. Comme d’autres participants, il accuse le gouvernement japonais, et en particulier son ministre des Affaires étrangères Taro Aso, d’avoir formalisé en 2006 la « théorie de la menace chinoise ». Zhu Feng évoque ainsi la récente rencontre des ministres des Affaires étrangères d’Australie, des Etats-Unis-et du Japon[4] : là où Mme Rice a parlé des aspects « positifs » comme des aspects « négatifs » de la montée de la Chine, et où Alexandre Downer a estimé que la Chine « était déjà une puissance responsable », Taro Aso a « radoté sans fin » sur la « menace chinoise »[5] et évoqué la compétition stratégique croissante entre le Japon et la Chine.
Le gel dans les relations politiques conduit les relations économiques à tiédir à leur tour. Mais ici l’analyse se fait prudente et parfois assez contradictoire. Liu Jinyong évoque une année 2005 en accordéon, avec une baisse des relations au premier semestre et une reprise au second, qu’il attribue à une déclaration chinoise en juin 2005 (après les manifestations anti-japonaises de mai) en faveur de « la stabilisation et le développement des relations économiques sino-japonaises. Les exportations japonaises ont alors pu se ressaisir, quoique le bilan pour 2005 (+ 10,6 %) soit très en retrait de la moyenne annuelle sur 2002-2004 (+28,7 %). Les projets d’investissements directs ont baissé de 5,4 %, mais le montant effectivement investi a augmenté, lui, de 30 %... Jiang Ruiping, lui, évoque la même situation avec des chiffres quelque peu différents, suivant en cela la tradition locale en matière de statistiques : c’est pour mettre en valeur que certes, la place du Japon sur le marché chinois a reculé (de 17,5 % en 2000 à 13 % en 2005) ; mais la Chine a absorbé tout de même 45,5 % de la hausse des exportations japonaises pendant la même période, tandis que le marché américain reculait, lui, de plus de 5 %. Il se félicite du record historique des investissements directs japonais en Chine pour 2005, avec 10,82 % du montant total reçu par la Chine contre 7,82 % en 2000. Il note la hausse encore plus importante des exportations chinoises vers le Japon : sans relever qu’en 2005, les acheteurs japonais ont également freiné leurs achats chinois (+ 8,9 % seulement). La politique chinoise du « zouchuqu » (走出去, la sortie des entreprises) a conduit à une hausse d’investissements, certes de petite taille, au Japon. A la réunion des ministres des finances de l’Asean + 3 à Istanbul de mai 2005, les grands argentiers chinois et japonais ont tous deux élargi à 7,15 milliards de dollars leur accord bilatéral sur les droits de tirage de devises, précédemment conclu à Chiangmai[6]. Enfin, le gouvernement japonais ne serait plus hostile à une zone de libre-échange avec la Chine puisqu’il a souhaité, en décembre 2005, conclure un accord de coopération économique avec la Chine avant 2010.
Le contraste entre les deux versants des relations sino-japonaises conduit à des divergences d’analyse. Certains, comme Liu Jiangyong ou Ma Junwei, soulignent l’importance des intérêts économiques japonais en Chine : pour ce dernier, en particulier, l’essor des technologies informatiques de 4ème génération a besoin de s’appuyer sur le marché chinois ; les banques japonaises veulent prendre pied sur le marché chinois, participent aux acquisitions de banques commerciales chinoises, et pressent pour cela le gouvernement japonais de revenir à de meilleures relations : c’est implicitement la thèse du commerce politique, selon laquelle le gouvernement chinois ouvre ou ferme à volonté le robinet des échanges économiques dans de nombreux domaines. Mais pour d’autres, l’intérêt est tout autant chinois que japonais. Yang Yi fait ainsi un rappel historique du rôle bénéfique qu’a joué l’aide japonaise, la coopération monétaire et les investissements tout au long de la période de réforme et d’ouverture de Deng Xiaoping : les Chinois ne connaissent pas assez cet aspect, note-t-il. Qin Xide relève que la Chine ne peut abandonner sa politique de priorité au développement économique, qu’elle doit rechercher un équilibre optimal dans les relations, ne pas sacrifier les relations économiques aux problèmes politiques : ce qui le conduit, par une litote réaliste, à relever que « la Chine présente beaucoup de demandes au Japon, et ne doit pas tomber dans le travers d’exigences à tort ou à travers » dans divers domaines…
Très peu d’atouts apparaissent pour une amélioration des relations politiques. Les analyses relèvent toutes le déclin des milieux – et d’abord, le vieillissement des personnalités – qui sont liées à la phase historique des bonnes relations avec la Chine depuis 1972 ; aucun autre parti politique que le PLD ou le Parti Démocrate n’est cité, et c’est pour relever que ce dernier s’est affaibli. Des hésitations plutôt que des oppositions à J. Koizumi sont notées au sein du PLD : Qin Xide relève la visite à Pékin du président du Conseil de Recherche du PLD H. Nakagawa ainsi que du ministre du METI Toshiro Nikai. « pour s’enquérir d’un moyen d’améliorer les relations ». Quoique plusieurs analystes relèvent des doutes et des interrogations chez les conservateurs eux-mêmes, ils ne les spécifient pas. C’est curieusement sur le plan des conversations entre les militaires des deux pays qu’est située une possibilité d’amélioration des relations : Qin Xide explique que « sur divers aspects et à différents niveaux » ces contacts se poursuivent avec espoir, et notent que si les questions de sécurité ont été impactées par les mauvaises relations politiques, elles pourraient à leur tour servir à améliorer ces dernières… Mais Liu Jiangyong comme l’amiral Yang Yi mettent en avant, dans le climat surchauffé des relations, le risque d’un conflit armé accidentel (« 擦枪走火" caqiang zuo huo, « un coup qui part pendant le nettoyage d’un fusil… ».
Finalement, c’est dans la perspective historique à long terme que nos analystes retrouvent des raisons de combattre la montée des sentiments anti-japonais en Chine – dont plusieurs dénoncent les dangers, notamment parce qu’ils affaiblissent la marge de manœuvre des gouvernements. La Chine et le Japon ont connu 2000 ans de rapports harmonieux et prospères, et seulement 80 ans de conflit. Yang Yi en particulier évoque la relation culturelle entre les deux pays, sans la spécifier.
Les causes du conflit
Elles sont à rechercher dans l’environnement international et, on s’en serait douté, du côté du Japon. Plusieurs analyses relèvent que le Japon et la Chine ont été des « compagnons » de lutte contre l’Union soviétique au temps de la Guerre froide, une connivence que l’effondrement de l’URSS a rendu caduque. Mais c’est bien la montée de la Chine qui a conduit les Etats-Unis à adopter une politique d’endiguement de la Chine et à mobiliser ses alliés. Yang Yi situe ce retournement en 1995, avec la visite du président taiwanais Lee Teng-hui aux Etats-Unis, mettant comme d’autres la question de Taiwan au cœur du débat : les Etats-Unis ont commencé à se préparer à l’hypothèse d’un conflit dans le détroit de Taiwan, adoptant ensuite en 1997 les nouvelles directives de défense avec le Japon, qui étendent le Traité au voisinage ; en 2005, le dialogue stratégique entre les deux pays a abouti à un communiqué incluant Taiwan dans le champ du dialogue stratégique. Le Japon, note Yang Yi, est ainsi passé de l’arrière-garde à la ligne de front sur la question de Taiwan ; une analyse répétée à satiété sous d’autres formes par plusieurs autres participants à la table-ronde.
Mais un rôle actif est aussi attribué au Japon. Selon Liu Jiangyong, celui-ci a choisi de tirer bénéfice des relations économiques avec la Chine tout en étant concurrent sur ce plan, mais de s’allier aux Etats-Unis pour « contenir la Chine ». Le 11 septembre a en fait permis au Japon de se saisir du prétexte de la lutte antiterroriste et de la coalition en Irak pour projeter ses forces d’autodéfense et parachever l’Etat normal, note Liu Jianyong. Il inscrit cette démarche dans une perspective historique, en relevant que le Japon prône à nouveau la théorie d’une alliance entre nations maritimes, concoctant ainsi un conflit avec les pays continentaux. L’histoire montre que se reposer sur une grande puissance et poursuivre un développement nationaliste agressif a entraîné le Japon dans la catastrophe, affirme Liu, qui ne semble pas conscient que l’aventurisme nippon d’avant-guerre faisait suite à la rupture du compromis stratégique dans le Pacifique avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis ; Liu évoque aussi le cas d’Israël, dont « une relations d’alliance étroite avec les Etats-Unis n’a pas amélioré l’environnement de sécurité ». Il cite l’historien nippo américain Kanichi Asakawa, qui après la victoire japonaise sur la Russie de 1905 avait prédit, dès 1909, la course à l’abîme de son pays : dénonçant le soutien de l’opinion japonaise à la « domination tyrannique » de la Chine, il avait invité la classe politique japonaise à un effort d’introspection, qui devrait bien être renouvelé aujourd’hui[7].
Car en définitive c’est dans l’histoire du Japon que nos auteurs choisissent de trouver les responsabilités[8]. La plupart des députés du PLD et du Parti démocrate sont les petits-enfants de politiciens d’avant-guerre[9], note Hu Jiping. Avec Koizumi, c’est la faction politique qui s’opposait à la normalisation diplomatique de 1972 qui est arrivée au pouvoir[10]. Plus profondément encore nombre de Japonais n’ont jamais accepté à usage intérieur le verdict du Tribunal de Tokyo sur les criminels de la guerre et sur les responsabilités du Japon. Beaucoup connaissent l’existence de la guerre d’agression contre la Chine, mais ne veulent pas voir en face les crimes contre l’humanité et la réalité concrète du massacre de Nankin ou de l’unité 731[11]. Nombre d’archives administratives sur cette période sont encore scellées, le Japon vit ainsi un double langage ; le temple Yasukuni – auquel son sens actuel a été donné pendant la guerre du Pacifique – a ainsi reçu les cendres des criminels de classe A en 1956, et c’est depuis 1978 que le problème de la visite « clandestine » d’hommes politiques est posé. La réconciliation de 1972 avec la Chine a été diplomatique et de surface de part et d’autre : la Chine abandonnait les réparations, le Japon exprimait ses « regrets » pour les souffrances causées, mais non ses excuses. Avec la fin de la Guerre froide, la contradiction a éclaté au grand jour. Hu Jiping cite sans précision Shi Yinhong, partisan du « cours nouveau » avec le Japon, pour expliquer que de 2002 à début 2005, le gouvernement chinois a cherché l’accommodement ; mais le Japon y a répondu par la négative, allant jusqu’à « toucher au point sensible de Taiwan » : avec la visite de la vice-premier ministre Wu Yi en 2005[12], un tournant a été pris. C’est bien cela le « cours nouveau », ironise Hu Jiping…
La charge la plus virulente est menée par Liu Jiangyong, en tête du dossier. La droitisation de la politique japonaise est parachevée par Koizumi, porte-parole et instrument de la faction Mori, proche de Taiwan. Koizumi a détruit le PLD, et changé le système de décision politique, au profit du règne de son bon vouloir. Les autres partis n’ont plus non plus leur mot à dire, cependant que les politiciens de droite ont subjugué le ministère des Affaires étrangères. L’éloge du passé et les cris d’opposition à la Chine sortent de la bouche de « Monsieur Taro Aso », cependant que les connaisseurs de la Chine sont qualifiés de traîtres. Il note pourtant que les deux pays, s’ils ne peuvent réconcilier leurs vues sur l’histoire, doivent arriver à un consensus sur quelques principes fondamentaux, et contenir leurs divergences historiques dans certaines limites. La Chine ne s’oppose ni aux visites de simples citoyens à Yasukuni, ni à la présence de « criminels de classe C » ou de soldats morts dans la IIème Guerre Mondiale, mais aux visites officielles alors que sont présents les cendres des classe A[13] . Il déplore l’essor dans les deux pays du nationalisme populiste, qualifiant l’époque actuelle des relations sino-japonaises de « phase infantile ».
Comment en sortir ?
C’est certainement l’aspect prescriptif qui est le plus pauvre dans ce dossier. Nombre de ces auteurs évoquent la pression qu’exerce l’agitation populiste et nationaliste sur le gouvernement chinois. Outre Li Jiping, Yang Yi recommande « la modération au gouvernement et aux masses populaires ». Plus rhétoriquement, Liu Jiangyong demande à la « jeunesse chinoise » de se défier des informations et analyses qui émanent de l’Internet et des media internationaux : mais c’est, dit-il, parce que les politiciens japonais en période électorale ne recherchent rien tant q’une provocation pour pouvoir l’emporter devant leur propre opinion publique. A l’évidence, les experts du CICIR ont retenu la leçon des erreurs commises dans le contexte taiwanais, quand menaces et imprécations chinoises n’avaient abouti qu’à braquer l’électorat de l’île… Ma Junwei évoque la sous information des Chinois, qui connaissent très bien la guerre d’agression japonaise mais ni le développement pacifique d’après-guerre ni l’aide économique apportée à la Chine.
La Chine, dit Qin Xide, est prise entre deux feux : elle ne peut abandonner sa politique de développement pacifique, mais elle ne peut pas non plus accorder une prime à l’obstination des dirigeants japonais, leur « céder un doigt pour se faire prendre le bras » et leur permettre de tirer avantage de leur inflexibilité. On sent aussi l’embarras pointer, et Qin Xide suggère finalement de donner la priorité à la « chaleur entre les peuples », c’est-à-dire aux échanges de société qui auront raison de la « diabolisation de la Chine ».
C’est finalement Yang Yi qui propose la solution la plus originale, dans l’ordre stratégique. La Chine comme le Japon doivent abandonner leur vision conventionnelle et géographique de la stratégie, celle selon laquelle deux tigres ne peuvent habiter la même montagne ("一山容不得二虎" yishan rong bude erhu ). La Chine doit reconnaître l’inévitabilité de l’alliance nippo américaine. S’y opposer aboutirait à renforcer encore les préparatifs militaires de l’alliance. Elle doit abandonner sa « mentalité de victime » et considérer les relations avec le Japon à partir de sa propre position de grande puissance, et en acceptant sans réserve que le Japon devienne un Etat normal. L’alliance nippo américaine, elle, est un reste de la Guerre froide, entretenu à cause de l’impasse dans les relations sino-japonaises. Les objectifs américains et japonais ne sont pas les mêmes : les premiers veulent prévenir un défi à leur hégémonie dans 20 ou 30 ans, le Japon estime faire face aux dangers des prochaines années. La Chine, elle, ne modernise et développe ses forces armées que dans la perspective de la réunification de Taiwan et pour contenir l’indépendantisme.
Yang Yi fait observer que la Russie est devenue partenaire de dialogue de l’Otan. Pourquoi la Chine ne ferait-elle pas de même avec l’alliance Etats-Unis-Japon ? A condition que cette dernière ne soit pas dirigée contre un tiers, ne vise pas les intérêts nationaux chinois, ne permette pas une intervention conjointe dans les affaires de Taiwan, la Chine pourrait développer avec elle les mécanismes de dialogue et de consultation, les échanges d’officiers, accéder aux demandes d’une plus grande transparence, participer aux manœuvres, jeux et simulations militaires? Il revient à une Chine dynamique d’avoir ce genre d’initiative stratégique et d’agir avec une confiance résolue en elle-même…
Le renversement cartésien de Yang Yi a certes le mérite de l’originalité, cependant que les experts politiques de ce dossier semblent souvent désabusés ou désorientés devant l’apparente cohérence et persistance des vues japonaises sur l’ensemble des sujets internationaux : en parfaits réalistes et sceptiques devant la démocratie, les experts n’ont guère évoqué les débats très vifs sur les relations sino-japonaises qui sont devenus au Japon en 2006 le premier sujet de débat dans la course à la succession de J. Koizumi. Il est clair d’après ce dossier que le gouvernement chinois s’est par avance préparé au pire de son propre point de vue, c’est-à-dire à une continuité de vues et d’action sur ce plan entre Junichiro Koizumi et son successeur.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°6-7, juil.-août 2006, pp. 20-21
Synthèse commentée de Michaïl Andrei d’après :- (article non signé[1]) « Poursuivre l’édification coordonnée de la défense et de l’économique sous l’égide du concept de développement scientifique », Qiushi 435, 17 juillet 2006.
Cet article qui passe en revue les différents avatars depuis 1949 du vieux thème du fuqiang (« pays prospère aux armées puissantes »), tente de donner la martingale d’un développement de la défense qui enrichisse le pays. La probable qualité de militaire du rédacteur et l’institution même d’où provient l’article laissent prévoir un discours très peigné et peu concret : les deux premiers tiers de l’article se plient effectivement au style attendu. Le rappel des différentes conceptions des rapports entre défense et économie y est pesant. Le dernier tiers, plus concret, expose quelques mesures structurelles qui devraient permettre le « co-développement » prévu par le 11e programme quinquennal.
La continuité dans la continuité.
L’exposé des points de vue successifs de chacune des quatre générations de dirigeants sur les relations entre défense et économie n’a guère de contenu. La réitération de quelques expressions, le ton très assertif quant aux « lois objectives » et aux « expériences historiques » se révèle vite fastidieux. On peut cependant en retenir deux points.
- La nature « scientifique » des concepts successifs se fonde sur un discours, qui ne change pas d’une génération à la suivante : chaque nouveau concept est ainsi l’aboutissement d’une chaîne où interviennent successivement les « expériences » et « explorations », « l’analyse des changements », puis la « synthèse scientifique » des implications. La dimension de choix, dont on pourrait penser qu’elle est l’essence même de la politique ou de la stratégie, n’apparaît nulle part, puisque la doctrine échafaudée est à chaque fois présentée comme résultant des modifications du monde (fin de la guerre froide, mondialisation) ou des « pressions » auxquelles est soumise la Chine. La puissance de l’économie occidentale, par exemple, impose un développement économique à marche forcée, la pression de l’insécurité oblige à moderniser les armées, le retard technologique commande des sauts dans le développement de l’armement. Les modifications des conditions ont par ailleurs l’avantage de justifier la caducité de la doctrine précédente sans renier qui que ce soit. La nature dogmatique, enfin, d’un tel exposé historique est particulièrement manifeste dans sa conclusion : le vocabulaire qui y est utilisé confère à la doctrine en cours un aspect définitif : « conclusion » (et non synthèse) scientifique des explorations, évocation de l’ensemble des « communistes chinois » toutes générations confondues, appel à une mise en œuvre « inflexible » de la doctrine, invocation de la « mission historique »...
- Les ruptures entre les doctrines successives sont effacées. Tout en reprenant les formules des leaders successifs sur les relations entre économie et défense, l’auteur en gomme les aspérités et donne l’impression d’une continuité. A lire de plus près, c’est tout de même loin d’être le cas : Mao postule que « [la Chine] doit impérativement développer sa défense nationale et donc, pour ce faire, elle doit impérativement développer son économie. Seul un développement économique plus rapide peut permettre une édification militaire plus conséquente ». Cette situation où l’économie semble « au service » de la défense s’inverse avec Deng Xiaoping qui place au 4e rang la défense dans les quatre modernisations, une défense qui, dit-il, doit « suivre et servir » le cadre plus large du développement national. Le contraste est moindre avec les deux générations suivantes, puisque ni Jiang, ni Hu ne sortent la défense de son second rôle. Pour l’auteur, l’apport de la 4e génération tient plutôt dans le caractère global assigné au développement. L’idée de système complexe domine, qui fait appel au concept de développement durable et relève une double dépendance réciproque entre développement économique et défense. Cette égalité d’apparence s’estompe d’ailleurs rapidement puisque la doctrine actuelle paraphrase Deng Xiaoping en prônant que la défense doit « suivre et servir » le cadre général du développement. Si elle n’est plus considérée comme une condition nécessaire du développement comme sous Mao, l’évolution de la puissance militaire est devenue une condition nécessaire du développement pacifique. Le terme même de primauté, qui aurait exprimé l’essentiel de la question, est &ea



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