POLITIQUE INTÉRIEURE 1. Nervosité à Pékin face au mouvement « anticorruption » à Taïwan 2. Les manifestations de masse, une réalité qui inquiète 3. La fin de l’anonymat des blogs en Chine 4. La Chine se dote d'une nouvelle loi sur les faillites ÉCONOMIE 5. Les entreprises chinoises, bientôt socialement responsables ? 6. Le PIB vert, si proche et si loin 7. Pourquoi la consommation chinoise tarde-t-elle tant à décoller ? POLITIQUE EXTÉRIEURE 8. Ce que la Chine chuchote à propos de la Corée du nord 9. Coopération nucléaire civile Inde-Etats-Unis : un mauvais accord 10. La Chine n’est pas une puissance néocolonialiste PRESSE TAIWANAISE 11. Qui va capter les déçus de Chen Shui-bian et du PDP ? 12. Ingérence américaine ou coup de pouce ?
Information - inscription : chinaanalysis@centreasia.org
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°9, oct. 2006, pp. 2-4
Synthèse commentée de Mathieu Duchâtel à partir de :
- Luo Bing, « L’agitation à Taïwan choque la Chine continentale », Zhengming, n° 348, octobre 2006, pp. 9-10
À Taïwan, le mouvement demandant la démission du président Chen Shui-bian a occupé le devant de la scène politico-médiatique pendant tout le mois de septembre[1]. Alors que l’on pouvait imaginer que les dirigeants communistes auraient observé avec délectation la vindicte populaire envers un homme d’État qu’ils abhorrent, la réaction chinoise a été en réalité plus nuancée. Cet article de Zhengming apporte un éclairage intéressant sur les mécanismes de prise de décision en Chine quant à la question taïwanaise. Surtout, il confirme l’inquiétude des Chinois d’une contagion de la Chine populaire à partir de Taïwan, sous la forme d’une extension de la lutte anticorruption et des manifestations appelant à la démission de dirigeants politiques[2].
Le 5 septembre 2006, le bureau politique du comité central a annoncé la création d’un « groupe d’observation de la situation taïwanaise » (中央台灣局勢觀察組), directement responsable devant le bureau politique. Cette structure temporaire a pour mission d’analyser en détail l’évolution des troubles intérieurs à Taïwan, afin d’ajuster la politique taïwanaise de la Chine en conséquence, mais aussi de conserver « l’initiative » (主動性) dans les relations interdétroit. Dans la composition du groupe, dirigé par Zeng Qinghong[3], on retrouve trois membres du bureau politique : Wang Zhaoguo (vice-président du comité permanent de l’ANP), Zhang Dejiang (secrétaire général du Parti dans la province de Canton), et Cao Gangchuan (vice-président du comité des affaires militaires et ministre de la Défense). À leurs côtés sont également présents deux hauts responsables militaires de l’APL : son chef d’état-major, Liang Guanglie, et Zhang Hetian (membre du commandement de la région militaire du Fujian). Tang Jiaxuan, Chen Yunlin (directeur du bureau des affaires taïwanaises du Conseil d’État et du comité central) et Wang Gang[4] (directeur du secrétariat du comité central) complètent cette structure ad hoc. À Shanghai, Fuzhou et Shenzhen, le bureau politique a annoncé la création de trois groupes régionaux de suivi de la situation taïwanaise.
Pendant le mois de septembre, le groupe d’observation a été à l’origine de cinq directives, émises par le Conseil d’État, le comité central du Parti, le département de la Propagande et le ministère de la Sécurité publique, et portant sur des mesures préventives afin de faire face à l’évolution de la situation à Taïwan et à ses possibles conséquences sur l’ordre social en Chine. Les événements taïwanais ont été à l’origine d’un relèvement du niveau d’alerte de l’appareil en charge des relations avec Taïwan, mais aussi de toutes les structures en charge de la sécurité intérieure de la Chine continentale.
Le 5 septembre, le Conseil d’État a publié une première directive à l’intention des instances provinciales du Parti mais aussi des structures de propagande et de sécurité publique de l’État. Cette directive demandait à ses destinataires d’augmenter leur niveau de vigilance et de compréhension envers la situation politique sur l’île, mais aussi de protéger à tout prix la sécurité et les « droits » des Taïwanais résidant ou voyageant en Chine. Elle leur interdisait de prononcer des commentaires sur la situation à Taïwan susceptibles d’être interprétés comme une évolution de la ligne du gouvernement central envers Taïwan. Enfin, quant à l’influence que la situation taïwanaise pourrait exercer sur les provinces chinoises, le document appelle à la préparation, à la vigilance et à l’action rapide envers tout « bourgeonnement » d’agitation inspiré du mouvement anticorruption sur l’île.
Le lendemain, le département de la Propagande a envoyé une directive d’urgence aux unités en charge de la propagande, aux maisons d’édition, aux différents médias, mais aussi aux académies des sciences sociales et aux structures de recherches des différentes provinces. La directive leur enjoint de couvrir l’agitation à Taïwan dans le cadre des règles d’usage sur l’information relative à Taïwan et d’envoyer tout document relatif à celui-ci au bureau provincial de la propagande pour examen, tout en annonçant qu’après publication ou émission, leurs auteurs seraient responsables quant au contenu de leurs textes. Elle leur interdit également de faire des commentaires d’ordre politique sur les événements à Taïwan, afin de ne pas provoquer d’effets contre-productifs. Enfin, elle insiste sur l’extrême prudence à observer devant toute information sur les événements à Taïwan si ceux-ci deviennent « violents » et rappelle le rôle essentiel du bureau de la propagande pour la sélection des informations et des images. Dans les provinces de Canton, du Hunan, du Jiangxi et du Jiangsu, les autorités de la propagande ont dû sévir devant la publication d’informations dépassant le cadre fixé par les autorités chinoises.
Le 8 septembre, c’est au tour du département de la Sécurité publique d’émettre « trois avertissements ». Le premier insiste sur la nécessité d’éviter tout mouvement social anticorruption prenant modèle sur le mouvement « anticorruption contre Chen Shui-bian » (反貪倒扁). Il précise le risque « d’encerclement » de bâtiments du gouvernement ou du PCC[5]. Le second et le troisième sont dirigés contre les « forces étrangères hostiles », qu’elles résident à l’intérieur ou en dehors de la Chine, et appellent à la vigilance contre toute tentative de propagande utilisée pour diviser les Chinois en instrumentalisant les événements taïwanais.
Le 18 septembre, les bureaux généraux du comité central et du Conseil d’État émettent une directive relative au « travail de sécurité pendant la période de congés » de la fête nationale. Elle est destinée aux hauts responsables provinciaux de la Police armée du peuple, de la Sécurité publique et des autorités militaires. Elle leur demande expressément de redoubler de vigilance à la veille de la fête nationale et du 6e plénum du 16e comité central, car les « forces hostiles » à la Chine pourraient prendre prétexte de l’agitation à Taïwan pour augmenter l’intensité de leurs activités. Le 20 septembre, le Conseil d’État et le comité central des affaires militaires annulent purement et simplement les vacances de tous les responsables de premier rang de la Police armée du peuple et de la Sécurité publique, leur intimant de relever le niveau d’alerte (執勤等級).
Lors d’une réunion du groupe d’observation, Zeng Qinghong a synthétisé les préoccupations chinoises face au mouvement anti-Chen Shui-bian à Taïwan, sans préciser les réponses envisagées par Pékin en cas d’évolution jugée inacceptable par les autorités communistes. Elles se résument en cinq grandes directions :
- Observer attentivement la situation si elle évolue vers des troubles sociaux importants et vers une perte de contrôle de la part des autorités taïwanaises.
- Redoubler d’attention face aux réactions de Chen Shui-bian, en particulier face à l’éventualité qu’il cherche à créer une diversion en accélérant son agenda indépendantiste, en prenant par exemple prétexte de la réforme constitutionnelle (ce qu’il a fait depuis, mais sans conséquence majeure).
- Observer la réponse américaine, mais aussi son « degré d’implication » (介入程度) dans les événements sur l’île.
- Observer l’évolution du niveau d’imbrication entre le gouvernement japonais et les forces indépendantistes à Taïwan, et le niveau d’implication de Tokyo.
- Rester sur ses gardes quant aux conséquences possibles de la situation taïwanaise sur les équilibres sociopolitiques du continent.
Enfin, lors de cette réunion, Zeng Qinghong a estimé que les autorités de l’État et du Parti devaient tirer un enseignement et méditer sur les causes du mouvement anti-Chen Shui-bian à Taïwan. Alors que le Parti communiste a souvent cherché à imiter certaines des politiques qui ont été à l’origine du miracle économique taïwanais – tout en noircissant l’acquis démocratique de Taïwan –, il doit se prémunir contre les dommages collatéraux que pourrait produire en Chine une meilleure connaissance d’un autre aspect de la vie sur l’île : la liberté d’expression et la liberté de manifester contre ses dirigeants et de s’indigner publiquement de la corruption.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°9, oct. 2006, pp. 4-5
Article non attribué, « China strives to handle mass incidents », Xinhua, 9 décembre 2006
The Communist Party of China (CPC) is exerting efforts to actively prevent and handle mass incidents, and such a move shows the Party's clear recognition of China's current social and economic development and its courage to confront realities.
The Resolution of the CPC Central Committee on Major Issues Regarding the Building of a Harmonious Socialist Society, adopted at the Sixth Plenary Session of the 16th Central Committee of the CPC on Oct. 11, is the first major Party document that addresses the issue of mass incidents and makes it an important task in the process of building a harmonious society.
China is harmonious and stable in general, but it is undergoing profound changes in social and economic structures with many destabilizing factors. The number and scope of mass incidents have become the most outstanding problem that seriously disturbs social stability.
The mass incidents reflect the various social conflicts and problems popping up at the crucial stage of China's reforms.
The prevention and proper handling of mass incidents is a major test for the CPC's governing ability.
China's booming economic development has largely improved people's living standard, but in the meantime the gaps between the rich and poor, urban and rural have been widened. Against this background, major mass incidents have been increasing and having wider impact. Among these incidents, some economic disputes had been politicized, and violent confrontation has increased so much that any inappropriate dealing would cause bloodshed.
Meanwhile, hostile forces inside and outside China are trying all means to intervene and take advantage of mass incidents to instigate and create turbulence.
The Party should put priority to solving the problems and difficulties of laid-off workers, land-lost farmers, emigrants from the Three Gorges Dam area, migrant workers, and the poor in both urban and rural areas.
The Ministry of Public Security reported 87,000 mass incidents in 2005, up 6.6 percent over that 2004 and 50 percent over 2003.
Local governments and CPC committees should stay cautious in deploying police force, using weapons and exercising forceful measures in handling mass incidents, to avoid improper force use that will intensify conflicts and aggravate the situation.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°9, oct. 2006, pp. 8-11
Synthèse commentée de Thibaud Voïta, d’après :
- Wang Kequn : « La SA 8000 : une lame à double tranchant qu’il faut considérer sérieusement », Zhongguo Jingji Zhoukan, 5 juin 2006Les autorités chinoises cherchent depuis peu à promouvoir le développement durable dans leur pays. On a déjà pu le voir au niveau de l’environnement. Le présent article met l’accent sur l’importance de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE).
La Social Accountability 8000 (SA 8000) est une norme mise en place par l’organisation américaine Social Accountability International (SAI). Elle a été adoptée par diverses entreprises et ONG américaines et européennes, et est comparable aux normes de type ISO 9000 ou ISO 14000[1].
Elle vise à développer la RSE en améliorant les conditions de travail ainsi que les droits des travailleurs. Par exemple, elle interdit à l’entreprise d’employer des enfants, d’utiliser des contraintes envers ses employés, de confisquer des papiers d’identité ou de l’argent aux travailleurs, d’empêcher la formation d’associations de salariés, de ne pas respecter les religions et coutumes de ses employés, de les faire travailler plus de 48 heures par semaine, de leur laisser moins d’un jour de repos par semaine, etc.
Les spécialistes chinois ont énuméré 20 problèmes majeurs liés aux conditions de travail dans les entreprises chinoises. Voici les principaux : l’emploi illégal de mineurs ; la confiscation d’une partie du salaire, des papiers de l’employé ; les séquestrations et les atteintes aux droits des travailleurs ; l’ajout d’heures de travail en sus des horaires normaux ; les salaires inférieurs au salaire minimum garanti ainsi que les frais illégaux imposés au travailleur ; les arriérés de salaires (en particulier pour les mingong[2]) ; une couverture sociale misérable et l’absence de traitements prévus par la loi ; les mauvaises conditions de logement (en matière d’hygiène, de sécurité, etc.) ; le non-respect des normes de sécurité (absence d’extincteurs, manque de formation du personnel sur la conduite à suivre en cas d’incendie, etc.) ; l’utilisation de produits chimiques ou de poisons non conformes aux normes de sécurité ; l’absence de matériel de sécurité pour chaque employé ; l’absence de syndicat ou d’associations de travailleurs ; les discriminations liées au sexe, aux origines sociales ou géographiques, aux études, à l’âge ; le non-respect des congés maternité, et enfin le harcèlement. À titre de comparaison, l’Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises fait état des problèmes suivants : les conditions d’hygiène ; les lacunes de la protection sociale ; l’absence de contrat de travail ; les violations des normes en matière de salaire minimum et les impayés ; le travail forcé ; l’exploitation des mingong ; les carences en matière de droit de grève ; le travail des enfants ; l’absence de liberté syndicale.
Ce problème des conditions de travail déplorables concerne aussi bien les entreprises chinoises qu’étrangères (cf. encadré). La Chine est à l’heure actuelle le premier pays au monde en matière de risques, maladies et décès liés au travail. D’après les statistiques officielles (dont la fiabilité est naturellement douteuse), 1,6 million d’entreprises auraient des lieux de travail dangereux et 200 millions d’employés chinois seraient exposés à des risques divers sur leur lieu de travail. Un rapport paru en 2003 recensait 10 647 maladies liées au travail.
L’article cite l’exemple d’une entreprise textile de la province du Hebei, Ningfang, qui a adopté la SA 8000. Avant, les conditions de travail étaient lamentables : les employés étaient logés dans des chambres d’environ 4 mètres carrés, les apprentis devaient grimper sur des lustres pour les épousseter et, surtout – pour le magazine –, le plus incroyable était qu’il fallait passer par les toilettes des hommes pour avoir accès à celles des femmes. « On n’avait pas le droit de négocier, pas le droit de manger ; il fallait quémander nos salaires, vérifier les charges fiscales, et il n’y avait en tout et pour tout qu’un seul sanitaire ! », se plaint un employé. Depuis l’adoption de la SA 8000 par l’entreprise, de nouveaux sanitaires ont été construits ; ils sont désormais au nombre de cinq. De gros efforts ont été faits concernant l’hygiène et la sécurité du personnel. Plus d’un million de yuans a été investi pour remplacer l’ancien restaurant d’entreprise par trois nouvelles cantines. Un étage a été rajouté à l’immeuble servant à loger les employés, avec une sortie de secours et des trousses pour les premiers soins dans les chambres. Quelque 100 000 yuans ont été investis dans ces dortoirs.
Wang Kequn reconnaît que la norme SA 8000 risque d’être difficile à appliquer, en particulier dans les industries à forte concentration de main-d’œuvre telles que l’électronique, le textile et l’habillement, le cuir, les jouets, l’artisanat. Dans ces secteurs, les accidents sont fréquents, les employés utilisent des produits toxiques et les droits des travailleurs sont souvent bafoués.
À noter cependant qu’il existe d’ores et déjà une norme chinoise en matière de RSE : la China Social Compliance 9000 (CSC 9000), norme de management s’appliquant dans les secteurs du textile et de l’habillement. Curieusement, elle n’est pas citée dans l’article.
La généralisation de cette norme risque donc d’être difficile à obtenir. Wang énumère des propositions pour la faciliter. Il faut 1) sensibiliser la population, lui faire comprendre que l’amélioration des conditions de travail est un défi ; 2) appliquer plus rigoureusement la loi sur le travail (劳动法, adoptée en 1994 mais très irrégulièrement appliquée) ; 3) demander au gouvernement de prendre des mesures pour que les entreprises se disciplinent ; 4) adapter les structures de production du pays pour faciliter l’adoption de ces normes par les entreprises exportatrices et, enfin, 5) créer des méthodes de contrôle efficaces.
L’amélioration des conditions de travail est indispensable, selon Wang. La Chine reste un pays socialiste, et il n’est pas envisageable qu’en tant que tel elle ne cherche pas à améliorer la condition de ses travailleurs.
Mais la principale motivation qui semble pousser les entreprises à adopter ces normes n’est pas morale. Les entreprises appliquant la SA 8000 espèrent faciliter leurs exportations vers les États-Unis et vers l’Europe. Les mesures de rétention des produits chinois par les douanes occidentales restent en effet une préoccupation majeure pour les entreprises du pays (la valeur totale des produits chinois arrêtés par les douanes aurait atteint 1,79 milliard de dollars en 2005). L’article estime que l’Union européenne abaisse de 5 % les droits de douane sur les produits d’entreprises ayant adopté la SA 8000.
De manière plus générale, cette publicité faite autour de la SA 8000 est à remettre dans le contexte de l’amélioration de la condition des travailleurs, dans le cadre de l’édification de la « société d’aisance moyenne » (小康社会). Elle vient compléter les plans d’amélioration des conditions de vie des campagnes et les programmes d’augmentation des salaires. La RSE pourrait ainsi devenir un élément important du discours à tendance populiste du tandem Hu Jintao-Wen Jiabao, au même titre que la protection de l’environnement[3].
La question est de savoir quel succès ces normes vont rencontrer auprès des entreprises, surtout au niveau local. Si le développement durable est devenu un objectif officiel au niveau du Centre, c’est encore loin d’être le cas dans de nombreuses localités.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°9, oct. 2006, pp. 11-12
Synthèse commentée de Thibaud Voïta, d’après :
- Wang Yichao, Xu Ke, « le PIB vert : son image se précise, son application reste lointaine », Caijing, n° 168, 18 septembre 2006Grande nouvelle dans l’actualité de la lutte pour l’environnement : le 7 septembre dernier, la SEPA (State Environmental Protection Administration) et le BNS (Bureau national des statistiques) ont publié un « Rapport de recherche 2004 sur le calcul d’un PIB vert[1] » qui, comme son nom l’indique, comprend une évaluation du PIB vert de l’année 2004[2]. Cette nouvelle coupe court aux rumeurs ayant annoncé l’abandon de ce projet il y a quelques mois[3].
Le PIB vert (绿色, GDP) correspond au PIB traditionnel, auquel sont soustraites les atteintes à l’environnement. Le principe est de calculer le coût de la pollution sur la croissance.
Le rapport conclut que les dommages causés par la pollution ont atteint 511,8 milliards de yuans en 2004, soit 3,05 % du PIB, tandis que les « coûts fictifs » (虚拟成本, soit le montant nécessaire des dépenses de « nettoyage » pour les énergies renouvelables) représentent 1,8 % du PIB.
Ces résultats sont, sans surprise, inquiétants. Reste que le calcul d’un PIB vert est une première et que la publication de ce rapport dénote une réelle volonté de défense de l’environnement de la part des autorités.
Au-delà de cette réussite, il faut savoir que ce projet est l’aboutissement de presque dix ans de lutte, et qu’il reste, à bien des égards, insatisfaisant, malgré les éloges des experts étrangers.
Tout commence en 1996 quand le BNS met en place un service d’évaluation de la production et des ressources naturelles. En 2002, les moyens mis à la disposition du BNS sont une première fois renforcés, en même temps que ce dernier lance des estimations des ressources en eau et en forêt dans les provinces du Heilongjiang et de Hainan, ainsi qu’à Chongqing.
Mais la situation environnementale chinoise ne cessant de se dégrader, la pression se fait de plus en plus forte sur les autorités. La SEPA souffre cependant toujours d’un manque de pouvoir, et il devient de plus en plus urgent de la renforcer.
Le tournant a lieu le 3 octobre 2004, quand Hu Jintao évoque pour la première fois le PIB vert. Il souligne alors « la nécessité de rechercher une méthode pour calculer l’économie populaire verte ». Le projet est repris par le BNS et la SEPA, qui fixent à entre trois et cinq ans la durée de sa réalisation. Le calcul de cet indice doit se fonder sur les rapports des Nations unies publiés dans les années 1970 à propos du Integrated Environmental and Economic Account system (IEEA). Il faut noter que le projet a été mené à terme avec au moins un an d’avance.
À l’heure actuelle, d’autres travaux dans ce sens sont également en route, la SEPA et le BNS préparant actuellement un rapport en collaboration avec l’Administration nationale des forêts et le bureau de l’Eau. Ce rapport, dont Caijing espère qu’il sera rendu public, concernera les forêts, les minerais, l’eau, etc.
La Chine fait figure de pionnière dans ce domaine. Certes, des travaux du même genre ont déjà été menés dans des pays tels que le Japon, la Chine, l’Indonésie, le Mexique et les pays d’Europe du Nord. Cependant, de l’avis des experts, ces études n’ont pas dépassé le stade d’essai.
D’après Caijing, la nouvelle de ce PIB vert a donc été accueillie avec enthousiasme par les spécialistes internationaux de l’environnement. Le magazine cite les éloges de personnalités internationales diverses et prestigieuses telles que Herman Daly, un ancien senior economist de la Banque mondiale, aujourd’hui professeur à l’université du Maryland, Thomas Lyon, codirecteur du Erb Institute of Global Sustainable Enterprise, Gernot Wagner de Harvard ou encore Bindu Lohani de l’Asian Development Bank. Globalement, ils félicitent tous la Chine pour cette réussite et espèrent que les pays occidentaux vont suivre ce modèle.
Pourtant, comme à son habitude, Caijing porte un regard très critique sur ce PIB vert, qu’il accuse d’être « vert pâle » (浅绿色, GDP).
Le premier problème vient du fait qu’il n’existe pas encore de définition du PIB vert qui fasse l’unanimité. Par exemple, certains soutiennent que son calcul doit se faire en intégrant toutes les traces que laissent les comportements humains.
Cependant, de manière plus générale, il existe un consensus autour d’une vingtaine de coûts reconnus comme polluants. Or, sur ces 20 types de coûts, le PIB vert chinois n’en retiendrait que dix. Seraient par exemple exclus les atteintes aux réserves d’eau souterraines ou encore la pollution des sols. Wang Jinan, chef du groupe chargé du calcul de ce PIB vert, reconnaît les limites de son travail. Certains dommages causés à l’environnement ne peuvent se traduire en coût, admet-il. Au niveau de la santé, il est ainsi extrêmement difficile d’évaluer les liens entre les atteintes à l’environnement et le taux de mortalité. Comment déterminer si certaines maladies sont liées à l’environnement ou non ? Et, quand bien même un lien serait démontré, comment le traduire dans le PIB ? Par exemple, comment exprimer dans le PIB le fait que la pollution puisse réduire l’espérance de vie de dix ans ?
Autre problème concernant le calcul de ce PIB vert, l’évaluation des coûts fictifs. Hu Tao, responsable du Centre de recherche politique pour l’environnement et l’économie de la SEPA, estime que ceux-ci sont impossibles à déterminer de manière précise. Comment calculer des coûts quand ceux-ci ne sont pas le résultat d’échanges ?
En outre, le découpage des coûts par année, de la même manière que la croissance du PIB, peut paraître arbitraire : les dommages causés à l’environnement doivent être considérés comme cumulatifs.
L’article semble également sous-entendre que la mise en place du PIB vert est handicapée par des facteurs purement institutionnels. D’abord, la SEPA manque de pouvoir. Ensuite, les ministères et les départements que concerne le PIB vert sont nombreux. Outre la SEPA, on compte le BNS, le ministère de l’Agriculture, le ministère des Ressources hydrauliques, le bureau des Forêts, le bureau des Mers et des Océans, etc. Caijing appelle à un renforcement des outils de ces structures. Il semblerait aussi qu’il existe des problèmes de coordination entre elles.
Au-delà de ces questions administratives, Lei Ming, de l’Institut de management Guanghua de l’université de Pékin, souligne que les ressources naturelles chinoises sont généralement d’autant plus difficiles à évaluer qu’elles restent très difficiles d’accès.
Enfin, se pose la question des répercussions concrètes de ces avancées. Le PIB vert reste une norme « abstraite ». « L’esprit PIB vert » («绿色GDP » 这个概念) ne devrait pas se répandre dans la population d’ici de longues années. Et cet indice ne sera de toute façon pas suffisant pour rendre la croissance chinoise plus écologiquement responsable, comme le déplore Pan Yue, directeur de la SEPA. Dans le même temps, Qiu Xiaohua, nouveau directeur du BNS, estime qu’il faut aller jusqu’à changer les structures de gouvernance, sinon la Chine ne réussira pas à améliorer sa situation environnementale. Le pessimisme relatif de ces hauts dirigeants a de quoi laisser perplexe.
Le PIB vert constitue donc un pas dans la bonne direction, mais le chemin à parcourir reste très long…
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°9, oct. 2006, pp. 16-18
Synthèse commentée de François Godement d’après :
- Cui Liru, « Le rôle de la Chine dans les questions de sécurité de la péninsule coréenne », Xiandai Guoji Guanxi, n° 8, août 2006
- Lin Limin, « La gestion de la crise nucléaire coréenne et les choix de la politique étrangère chinoise », Xiandai Guoji Guanxi, n° 8, août 2006Ces deux articles sont parus après les tirs balistiques nord-coréens du 4 juillet, mais avant l’essai nucléaire du 9 octobre, dans la revue du China Institutes of Contemporary International Relations (CICIR), le plus important institut chinois de relations internationales. Rédigés l’un par le président du CICIR, l’autre par le directeur de son centre de recherche stratégique, ils sont plus complémentaires que réellement divergents[1]. Pourtant, en dépit des nombreux points communs, l’accent n’est pas toujours le même d’un article à l’autre. M. Cui relève d’ailleurs qu’à propos des relations entre la Chine et la Corée du Nord, marquées à la fois par des facteurs historiques et par des considérations réalistes, il existe des avis divers chez les experts chinois ; toutefois, « le courant dominant chez les dirigeants [chinois] estime qu’il faut protéger les relations traditionnelles Chine-Corée du Nord afin de sauvegarder la paix et la stabilité dans la péninsule coréenne ».
M. Cui Liru met en avant cette tendance de la politique extérieure chinoise – qui amène la Chine a jouer un rôle de balancier stratégique par rapport à l’affaiblissement de la Corée du Nord depuis la chute de l’URSS. C’est cette dernière évolution qui a fait sortir la Chine d’une stricte politique de non-intervention à laquelle elle se tenait depuis la fin de la guerre de Corée. Militairement, la confrontation se déroulait entre les États-Unis et la Corée du Nord, stratégiquement, entre les États-Unis et l’Union soviétique. Avec la chute de celle-ci, mais aussi avec le changement politique en Corée du Sud, c’est l’affrontement entre Corée du Nord et États-Unis qui est devenu la caractéristique principale de la situation géopolitique dans la région. La Chine a alors dû s’impliquer, pour « éviter le pire », c’est-à-dire un conflit militaire, et pour préparer un changement positif dans la péninsule. La Chine joue depuis un rôle de « balancier stratégique » (战略平衡角色, zhanlue pingheng juese), rôle que le président sud-coréen Roh Moo-hyun s’est également assigné, mentionne par ailleurs M. Cui.
Il relève, par-delà la fraternité d’armes de la guerre de Corée, des besoins politiques et de sécurité qui sont devenus différents dans les deux pays en raison de leur écart économique grandissant. Mais il importe de comprendre que l’attitude la Corée du Nord « n’est absolument pas irrationnelle » ; elle se déduit du système de « guerre froide » qui perdure dans la péninsule et dans lequel la Corée du Nord se trouve en position défavorable, ce qui entraîne une « logique singulière de comportement ». La ruine économique et l’écroulement du Nord sont un danger pour le voisinage et pour l’ensemble de la région, alors que celle-ci bénéficie du rééquilibrage stratégique qu’ont amené les relations de la Chine avec la Corée du Nord. La sensibilité de la Corée du Nord sur les questions de souveraineté dicte d’autre part à la Chine une attitude prudente ; l’influence chinoise, héritée des liens traditionnels, est limitée, même si elle est mythifiée par nombre d’analystes étrangers.
Certes, la Corée du Sud a développé d’intenses relations avec la Chine, dont M. Cui fait un bilan chiffré et optimiste, y compris pour les échanges humains (2 millions de visiteurs en 2003, 180 000 résidents sud-coréens de longue durée en Chine en 2005, dont 35 000 étudiants). C’est là le résultat de la « politique d’indépendance » de Roh Moo-hyun, quoique la Chine « n’entretienne pas l’illusion que la Corée du Sud placerait [leurs] relations au-dessus de celles avec les États-Unis ». Ces derniers cultivent avec la Chine une relation double, faite de coopération mais aussi de compétition et de conflit : c’est vrai en ce qui concerne la Corée du Nord, et particulièrement dans les pourparlers à six où les Américains demandaient à la Corée du Nord « d’expier le péché originel » du nucléaire (赦免的原罪, shimian de yuanzui) sans reconnaître sa souveraineté ni ses préoccupations légitimes.
Tout en se voulant un « honnête intermédiaire » (terme repris en chinois du honest broker américain), la Chine poursuit d’autres objectifs que ceux des États-Unis : elle veut la paix et la stabilité dans la péninsule, alors que les Américains, fidèles à la tradition du big stick, donnent la priorité à la dénucléarisation.
M. Lin Limin reprend bien sûr nombre de ces points, mais avec parfois des nuances dans leur expression ou dans leur ordre d’importance. Insistant sur les facteurs historiques – le militarisme nippon, le franchissement du 38e parallèle par les États-Unis en dépit des avertissements chinois en 1950 –, il en minimise considérablement la portée stratégique contemporaine : le Japon et les États-Unis ne sont plus dans la même relation d’hostilité avec la Chine, et l’arsenal nucléaire chinois dissuade et rend impossible toute aventure militaire en direction de la Chine du Nord-Est ; la Corée « n’est plus une porte d’entrée vers la Chine » sur le plan stratégique. Ce sont des souvenirs historiques et des sentiments subjectifs qui persistent, « notamment au sein de l’armée chinoise ».
Il faut donc chercher des raisons réalistes pour expliquer l’implication nouvelle de la Chine, depuis 2002, dans la gestion de la crise nucléaire coréenne. Celle-ci succède à la politique initiée par Deng Xiaoping, qui recommandait la coexistence pacifique, la non-interférence et l’absence de critiques. La Chine doit tout d’abord protéger la Corée du Nord pour des raisons de prestige et d’honneur national, tant un effondrement de celle-ci serait considéré comme un revers politique pour elle.
Ensuite, quoique en baisse depuis 1991, le commerce extérieur chinois avec la Corée du Nord semble se stabiliser entre 1 et 2 milliards de dollars par an ; modeste, ce résultat apporte toutefois « stabilité et prospérité » dans le Nord-Est de la Chine ! La République populaire démocratique de Corée détient de plus minerais et métaux précieux[2] ; les investissements chinois (35 projets pour 100 millions de dollars jusqu’en 2003) semblent donc destinés à augmenter.
Stratégiquement, la nucléarisation de la Corée du Nord risque par contre d’entraîner, dans une réaction en chaîne, celle du Japon et de Taïwan, ainsi que la déstabilisation de l’Asie du Nord-Est, qui est le pivot de la montée pacifique de l’économie chinoise. Une crise entraînerait aussi l’afflux de millions de réfugiés nord-coréens en Chine, menaçant la prospérité des provinces du Nord-Est. Quoique alliée de la Corée du Nord, la Chine partage aussi avec les États-Unis certains intérêts en Asie du Nord-Est : la dénucléarisation de la péninsule, et ceci par la voie d’un processus multilatéral, mais aussi les relations sino-japonaises et l’impact d’une crise sur la situation dans le détroit de Taïwan. Enfin, M. Lin ne statufie pas les pourparlers à six, mais évoque les précédents des conversations à quatre en 1997-1999[3] ou des conversations à trois au printemps 2003[4]. Cette dernière rencontre avait sauvé la face des deux protagonistes, les Nord-Coréens pouvant croire que le rôle de la Chine se limitait à celui d’hôte, les États-Unis pouvant y voir une rencontre multilatérale…
En définitive, M. Lin balance sans véritablement choisir entre une Chine plus directement impliquée, et manifestement inspirée par des préoccupations peu héritées du passé, et le rappel des cinq principes de la coexistence pacifique et de la non-intervention. Contradictoire, son article témoigne d’une certaine tension interne non résolue. Les deux auteurs relèvent des intérêts directs et importants dans la péninsule coréenne, mais ce ne sont pas toujours les mêmes. Le facteur nucléaire semble presque secondaire dans le raisonnement de M. Cui, alors qu’il est – avec la dynamique régionale et l’intérêt économique pour certaines ressources du Nord – beaucoup plus important chez M. Lin. Quoique ce dernier place plus nettement l’implication de la Chine dans le règlement de la crise nucléaire en lien direct avec sa prise de responsabilité globale et son nouveau statut de stakeholder ou tenant de l’ordre international, ce n’est pas plus que chez M. Cui l’axe central de son raisonnement. S’opposent ici une vision traditionnelle et une vision moderniste des intérêts stratégiques, bien que le second article porte en lui, reconnaissons-le, une vision plus apaisée des relations triangulaires avec les États-Unis et le Japon.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°9, oct. 2006, pp. 18-22
Synthèse commentée de Michaïl Andrei d’après :
- Tian Jingmei[1], « Situation actuelle, influences et perspectives de la coopération nucléaire sino-américaine », Xiandai Guoji Guanxi, août 2008, pp. 53-63.
- Zhao Qinghai[2], « La coopération nucléaire sino-américaine et son influence », Guoji Wenti Yanjiu, no 4, pp. 24-28.Dans leurs articles respectifs, Tian Jingmei et Zhao Qinghai analysent les perspectives et les influences de l’accord indo-américain sur la coopération nucléaire civile. La mise en parallèle de leur réflexion révèle essentiellement quatre points de convergence qui traduisent la circonspection de la communauté chinoise de défense vis-à-vis de cet accord bilatéral aux nombreuses conséquences multilatérales. En excluant de leur réflexion deux pans importants de la problématique, ils révèlent en outre une certaine difficulté de la Chine à formuler sa position, y compris officielle, au sujet de l’accord. Le silence qui, à Pékin, a suivi les annonces indo-américaines tend à le confirmer.
Le cadre global de l’accord
Le 18 juillet 2005, Washington et New Delhi annonçaient qu’ils allaient initier une coopération nucléaire civile globale. Un accord est passé le 2 mars 2006, et la Chambre des représentants américaine a initié en juillet 2006 un processus législatif d’amendement qui promet d’être encore long.
Aux termes de cet accord initial, l’administration Bush s’est engagée à chercher activement le soutien et l’accord du Congrès et de ses amis et alliés au sein du Groupe des fournisseurs nucléaires (NSG), afin de pouvoir engager avec l’Inde un commerce portant sur le nucléaire civil. En contrepartie, l’Inde doit procéder à une séparation de ses programmes civil et militaire, soumettre le premier aux contrôles de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), signer le protocole additionnel de cette dernière, poursuivre son moratoire sur les essais nucléaires et enfin (continuer d’) adopter un comportement non-proliférateur en se conformant aux critères du NSG et du régime de contrôle des technologies missiles (MTCR).
Quatre points de convergence
L’Inde gagne plus qu’elle ne perd. Ses engagements sont en effet plus symboliques que réels, puisque non juridiquement contraignants (Tian Jingmei). Certains sont même d’ordre cosmétique : la loi sur le contrôle des exportations constitue la simple réponse indienne à ce que l’enjoignait de faire la résolution 1540 (avril 2004) du Conseil de sécurité et n’est donc pas à verser au rang des bénéfices de cet accord. Une bonne dose de contradiction peut en outre être relevée dans les concessions indiennes : ainsi le soutien affiché par Delhi à un futur traité d’interdiction de production de matières fissiles



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