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Les points de rencontre de l'Asie avec les grands problèmes du monde
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China_Analysis_no_10POLITIQUE INTÉRIEURE 1. La liberté d’organisation des paysans est plus importante que la démocratie 2. Limiter le rôle de l’Etat mais accroître les instances de contrôle 3. Origine et pouvoirs des « nouveaux riches » ECONOMIE 4. Qui empêche la réforme des prix pétroliers ? 5. La bourse chinoise renaît de ses cendres 6. La Chine pratique le « colonialisme écologique » à ses propres dépens POLITIQUE EXTÉRIEURE 7. La Chine en Afrique : une relation bénéfique, mais non sans problèmes 8. L’extension à venir de la sécurité nationale PRESSE TAIWANAISE 9. 2007, l’année d’une révision de fond de la Comission de la République de Chine ? 10. Elections de Tapei et Kaohsiung : le clivage taiwanais plus fort que les scandales

 

Information - inscription : chinaanalysis@centreasia.org

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°10,  nov. 2006, pp. 2-3

 

Synthèse commentée d’Antoine Richard d’après :

-   «Pourquoi avons-nous besoin  d’organi­sations paysannes ?», interview de Qin Hui par un journaliste du Nanfang Zhoukan, 19 octobre 2006.

Dans cette interview accordée à un journaliste du Nanfang Zhoukan, l’historien Qin Hui, professeur au département d’histoire de l’université de Qinghua et spécialiste de la question paysanne en Chine[1], converse autour de la question des organisations paysannes (农民组织, nongmin zuzhi) dans la Chine contemporaine.

 

À la suite du « consensus de Canton » initié lors du Forum sur le développement de la Chine rurale, Qin Hui relate les débats agitant la scène intellectuelle chinoise dans une perspective historique globale. Il s’interroge sur la singularité des organisations paysannes dans le contexte politique chinois.

 

Dans un premier temps, Qin Hui remarque qu’actuellement seuls les comités de villageois élus (村委会, cunweihui) sont présents dans les campagnes, ces derniers ayant remplacé les assemblées paysannes (农会, nonghui), forme traditionnelle d’encadrement paysan, berceau de la culture politique maoïste. Or, parmi les intellectuels appelant à la formation de nouvelles organisations paysannes, l’argument princi­palement utilisé est que ces dernières sont nécessaires à la défense des droits démo­cratiques des paysans. Il s’agirait d’un argument purement rhétorique, puisque les comités sont élus par les paysans et prévalent sur toutes les autres formes d’organisations. Quel besoin y a-t-il alors de créer de nouvelles organisations paysannes ?

 

Pour répondre à cette question, Qin Hui s’interroge sur la fonction des comités de villageois élus et sur leur légitimité. Le fait de leur élection implique-t-il qu’ils doivent pour autant supplanter toute autre forme d’orga­nisation ? Autrement dit, l’élection est-elle la source de toute forme de légitimité et de représentativité ? Par analogie, Qin Hui s’interroge sur la coexistence en Occident de gouvernements démocratiques élus et de sociétés civiles composées de nombreuses organisations de citoyens (公民组织, gongmin zuzhi).

 

Le gouvernement démocratique et les organisations citoyennes ne sont pas la même chose, rappelle-t-il, mais ces dernières représentent le seul socle sur lequel peut se construire une démocratie. En effet, le gouvernement démocratique a pour tâche de représenter une autorité commune (dans le sens où elle est acceptée par tous), alors que les organisations de citoyens représentent le pouvoir de chaque personne. Ainsi, sans l’existence de ces organisations indépen­dantes, les citoyens n’ont aucun moyen de faire valoir des revendications qui leur sont propres, et c’est en cela qu’elles forment le socle de tout gouvernement démocratique. A l’aide de cette analogie Qin Hui propose donc de « casser » le monopole des comités villageois élus, l’existence des organisations paysannes devant permettre de porter des demandes spécifiques..

 

A ce point de l’exposé, le journaliste ne dévie pas ses questions vers la définition des pouvoirs et de l’administration gouvernementale en Chine, mais lui préfère une interrogation d’ordre plus théorique encore, à savoir : la démocratie nie-t-elle la liberté ? La liberté d’association est-elle plus importante que la démocratie ?

 

Pour Qin Hui, la réponse ne fait aucun doute. Selon lui, la question centrale aujourd’hui en Chine est bien celle de la liberté de réunion et non celle, plus abstraite, de la démocratie, car les organisations paysannes ne sont en rien des organismes politiques. Cependant, rappelle-t-il, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de problèmes liés à l’absence de démocratie dans la Chine rurale.

 

Ces organisations paysannes ne sont en rien des organismes démocratiques, car si 10 % des paysans veulent créer une organisation, personne ne peut les blâmer sous prétexte qu’ils ne sont qu’une minorité. De même, si 90 % des paysans veulent intégrer de semblables organisations, ces dernières ne peuvent utiliser leur pouvoir décisionnaire pour prendre le pas sur la minorité.

 

Qin Hui entend bien séparer ces deux problèmes en expliquant que les organisations paysannes sont nécessaires pour protéger les intérêts de leurs membres, et ce alors même que le gouvernement – représenté par ses officiels au niveau local – exerce l’autorité publique. Si les paysans peuvent librement s’organiser, et même si les officiels ne sont pas élus démocratiquement, les organisations paysannes ne peuvent prétendre endosser un rôle de représentant de droit. À l’inverse, si les paysans ne sont pas libres de s’organiser, et ce même si les officiels sont démocra­tiquement élus, ces derniers ne peuvent s’arroger tous les droits des paysans.

 

La liberté de réunion, bien qu’elle soit en pratique un problème politique – notamment dans ce cas particulier, car les cadres en place se sentiraient menacés par la coexistence de deux légitimités –, n’est en principe  pas assimilable à la démocratie. Au contraire, la formation d’une petite organisation requiert une marge de confiance bien plus importante entre ses membres (comme dans le cas de la famille). Au vu de cet exemple – et de celui des ONG –, le débat doit donc être placé non sur le terrain d’un affrontement entre société démocratique et société non-démocratique, mais sur celui de la responsabilité sociale de chacun au sein d’une société. C’est cette question de la responsabilité, explique Qin Hui, qui rend nécessaire la formation de ces organisations paysannes, car de plus en plus de paysans se trouvent aujourd’hui privés de toute possibilité d’action face à l’urbanisation toujours croissante des campagnes chinoises, du fait de la volonté d’enrichissement des cadres locaux qui vendent la terre au prix fort. Ainsi, conclut-il, qui est le mieux placé pour protéger les droits des paysans, si ce n’est les organisations paysannes ?

 



[1] Pour un aperçu précis de son itinéraire, voir notamment The New Left Review, n° 20, mars-avril 2003.

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°10,  nov. 2006, pp. 3-6

 

Synthèse commentée de Michal Meidan d’après :

-   Wang Zi, Ge Yunnuo, « Mettre fin aux “intérêts spéciaux” pour créer une “situation harmonieuse” », 21 Shiji Jingji Baodao, 16 octobre 2006.

-   Article non attribué, « La Chine fait face à huit défis dans la consolidation d’une société harmonieuse », Xinhua, 8 octobre 2006.

À l’issue du plénum du 16e CC, réuni à Pékin entre le 8 et le 11 octobre 2006, la notion de « société harmonieuse » est pleinement ancrée dans le jargon politique associé au tandem Hu-Wen.

 

Le communiqué final du plénum, et la bonne presse qui l’a accompagné (« la formule sociale de l’espoir » pour le China Daily[1]) montrent qu’un consensus politique s’est établi autour de l’urgence des problèmes sociaux. « La société harmonieuse » est donc devenue « une qualité essentielle » du socialisme aux caractéristiques chinoises.

 

Le communiqué identifie comme « contra­dictions » principales les écarts de revenus, la corruption, la pollution, l’accès à l’éducation et aux services médicaux, et propose, d’ici 2020, « un véritable respect et une protection des droits civiques, un accroissement des biens familiaux sous un système de distribution de revenus ordonné et raisonnable, une sécurité de l’emploi et une couverture sociale pour la population rurale et urbaine »[2].

 

Mais, au-delà des déclarations, comment créer une société harmonieuse en Chine ? Si les symptômes tels que la corruption et les écarts de revenus sont manifestes, ce sont les réponses qui font l’objet de débats, dont l’un est rapporté par la revue libérale 21 Shiji Jingji Baodao.

 

Les auteurs réunissent trois analystes pour un débat autour de cette question : il s’agit de Ding Ningning, directeur du département de développement social au Development and Research Council (centre de recherche subordonné au bureau du Premier ministre), Wang Dongjing, directeur du département économique a l’École centrale du Parti, et enfin Liu Fuyuan, vice-directeur du département de la recherche macroéconomique à la NDRC.

 

Ces trois chercheurs proches des instances décisionnaires du pays tiennent un discours qui, enrobé de citations marxistes, fait l’apologie d’une amorce de réforme démocratique prudente, consistant à renforcer un système judiciaire indépendant et à accroître la  participation publique. Sans aller jusqu’à prôner un système de multipartisme, ils évoquent toutefois « la nécessité de la réforme du système politique » (Wang Dongjing) et celle d’« aller vers un système démocratique » (Liu Fuyuan).

 

Pour eux, les problématiques fondamentales sont les suivantes :

 

1.       Les écarts de revenus. Ceci n’est certes pas un sujet récent, et pourtant les débats ne tarissent pas à ce sujet. Mais le discours se limite souvent à la nécessité d’augmenter les revenus des plus défavorisés en Chine, notam­ment des paysans et des nongmingong (ouvriers paysans), en instaurant un salaire minimal ou par le biais d’allocations publiques : les déséquilibres actuels sont le résultat de l’économie du marché, et ne peuvent être équilibrés par une dose de protection sociale. Nos auteurs affirment toutefois que ces inégalités sont dues à l’enrichissement illégal de certains hommes d’affaires et à l’accaparement des biens publics, qui se perpétue ensuite dans un système d’accumulation de richesses par une petite minorité. En effet, l’appel de Deng à « laisser une partie de la population s’enrichir d’abord » est à présent reformulé avec une correction : « s’enrichir honnêtement », pour que la richesse s’étende vers « ceux qui travaillent diligemment ». Or, ce n’est pas le cas en réa­lité. L’accumulation primitive s’est faite par l’État, et sa distribution a donc été partielle. D’où, également, la « haine des riches ». La solution n’est donc pas seulement l’augmentation des revenus des plus pauvres, mais aussi la garantie de l’accès à des biens et des services publics tels qu’éducation, système de santé, sécurité sociale, etc. Il faudrait revoir non seulement le partage des richesses, mais aussi celui des biens et des services publics, sans pour autant sacrifier l’efficacité économique « au nom de l’équité sociale ». Pourquoi, s’exclament les auteurs, le maintien des infrastructures en milieu urbain est assuré par les finances publiques, alors qu’en milieu rural, il reste à la charge des populations locales ? Ce déséquilibre est donc lié surtout à la définition du rôle du gouver­nement et à sa capacité d’assurer à la population, au-delà d’un revenu minimal, un niveau de vie minimal.

 

2.       Cette problématique est étroitement liée à la question démographique et donc à l’emploi. En Occident, la transition économique et la hausse des niveaux de vie se sont faite essentiellement par la réduction du secteur agraire. Le secteur rural ne bénéficie toutefois pas d’un système d’édu­cation à la hauteur du système urbain, ni d’un réseau social et médical. Mais le problème ne se limite pas seulement à la condition paysanne. Le problème démographique est double : d’une part, la structure démographique est telle que les baby boomers chinois (nés après 1958 et après la Révolution culturelle…) sont, à présent, tous sur le marché du travail. Au vu de la situation actuelle, ils prendraient leur retraite à l’âge moyen de 52 ans : soit une vingtaine d’années de retraite sans fonds de retraite et avec une famille réduite à un seul enfant, qui ne pourra endosser toute la charge. D’autre part, l’abondance de main-d’œuvre reste un problème dans cette étape transitoire. L’expansion démographique a été accompagnée en Occident par une expansion territoriale et un vaste phénomène migratoire, chose impossible pour la Chine[3]. Si, dans les économies occidentales, un taux de 4 % de chômage est consi­déré comme une situation de plein-emploi, en Chine, cela représenterait 24 millions de chômeurs !

De plus, le marché du travail, actuellement excédentaire en Chine, limite la possibilité d’une hausse des salaires : d’abord, la loi de l’offre et de la demande dicte un faible coût de la main-d’œuvre ; ensuite, toute tentative d’introduire un salaire minimal protégé par un contrat pourrait être détournée par le développement d’un marché officieux et illégal, encouragé par les chercheurs d’emploi prêts à accepter des conditions moins favorables que celles stipulées par la loi.

  

3.       Il en découle une troisième problématique, celle du rôle de la loi et du système législatif. Seul un renforcement du système législatif pourrait garantir une amorce de réponse à ces questions. La législation devrait régu­ler les finances publiques et l’allo­cation de ces fonds. Les revenus étatiques se situant, d’après les auteurs, à 3 000 milliards de yuans par an, quelle partie doit revenir à la population ? Si le budget est partiellement transmis pour approbation à l’Assemblée nationale populaire, il ne s’agirait que d’une partie des ressources, dont l’importance totale est encore ignorée par les auteurs ; d’autre part, on peut se demander si l’ANP détient un véritable pouvoir d’objection ou même de réaction sur ce budget… Le pouvoir législatif aurait également un rôle à jouer dans la veille sur les transferts de biens, et notamment des terres. Ceci pourrait réduire l’expropriation des terres par les officiels locaux.

Enfin, par rapport à la corruption, au lien entre officiels et acteurs économiques et au rôle croissant des groupes d’intérêt dans le système politique chinois, les chercheurs prônent également un rôle plus important du contrôle juridique, car à l’heure actuelle « plus on monte politiquement, plus le con­trôle juridique est faible ».

 

On en revient, finalement, à l’État, à son rôle et en filigrane à sa nature. Les auteurs s’accordent tous à dire que l’État détient un rôle inapproprié dans la gestion de la régulation économique : le lien continu, et d’ailleurs inhérent au système chinois, entre officiels et hommes d’affaires ne pourra peut-être pas être éradiqué, mais il devrait être compensé par une redistribution des biens et des services publics et par une nouvelle réflexion quant à l’allocation des fonds publics.

 

Les monopoles, estiment les auteurs, ne devraient pas forcément être cassés, notamment s’il s’agit de les remplacer par des monopoles localisés et une rupture des services. « Même les monopoles peuvent être régulés » et soumis à un droit de regard de la part de médias et de la population. La libéralisation n’est pas l’objectif souhaité à tout prix, les monopoles actuels ne sont pas, d’après eux, la source du mal. En effet, défendent nos auteurs, ce n’est pas dans les secteurs où s’exercent les monopoles que les salaires sont les plus élevés, mais c’est la protection et donc la puissance qui leur est donnée par l’État qui pose des difficultés.

 

L’État devrait ainsi se situer clairement dans la gestion de la sécurité nationale (qui n’est pas définie plus précisément), de l’équité sociale, des biens et des services publics, et dans les remèdes à la pauvreté, mais devrait se retirer de la gestion de tous les autres secteurs (有进有退, youjin youtui) et, surtout, évaluer son propre rôle dans l’activité économique du pays. Les véritables changements à effectuer, concluent les auteurs, sont donc les suivants : d’abord, la redéfinition de ce qui constitue le mérite politique (l’évaluation et la promotion des cadres devraient ainsi être liées aux services rendus à la population et non pas à la croissance du PIB), ensuite, la poursuite de la réforme démocratique, et enfin le « passage des dirigeants par une formation aux plus bas échelons ».

 

Il faudrait en effet résoudre cette contradiction fondamentale : « comment promouvoir des dirigeants responsables dans un système de direction collective, et comment promouvoir les officiels à travers un processus démocratique interne au Parti ?»

 


[1] Article non attribué, « Social formula of hope », China Daily, 12 octobre 2006.
[2] Ibid.
[3] Les auteurs n’évoquent pas la possibilité de peupler l’Ouest du pays ou la politique d’encouragement de l’émigration au Xinjiang, ni les pressions croissantes dans les relations de la Chine avec la Russie et ses voisins centrasiatiques, notamment en raison d’une immigration chinoise massive dans ces régions.

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°10,  nov. 2006, pp. 11-14

 

Synthèse commentée de Thibaud Voïta, d’après :

-   Liu Ronghua, He Jiansheng, « Le marché boursier chinois, à nouveau bullish », Zhongguo Jingji Zhoukan, 25 septembre 2006.

-   Zhou Fanlin, « Le marché boursier chinois proclame qu’il persévère dans “ses objectifs droits[1]” », 21th Century Economic Herald, 21 novembre 2006.

 


[1] le terme employé, 端正désigne ce qui est droit, équilibré, honnête…  

Une série d’articles parus depuis la rédaction de cette analyse tendent à donner raison à Zhou Fanlin. Cf. International Herald Tribune, 22 et 26 janvier ainsi que 1er février 2007. Nombreux sont ceux qui se plaignent du manque de bases solides à cette croissance (dont Shang Fulin, directeur de l’organisme régulateur de la Bourse chinoise) ; certains vont jusqu’à affirmer que la croissance actuelle est le produit d’une bulle. Les remarques des officiels ainsi que les rumeurs ont entraîné une importante correction depuis le 31 janvier, l’indice de la Bourse de Shanghai cédant par exemple plus de 10 % en trois séances.

La question semble donc désormais de savoir si les autorités seront capables d’enrayer une nouvelle chute en poursuivant les réformes et de maintenir la Bourse en état de croissance, ou si le marché va connaître une nouvelle période de morosité.
    Les récentes et nombreuses difficultés de la Bourse chinoise ont été abondamment traitées par la presse chinoise économique et financière de ces dernières années. Le magazine de référence Caijing a par exemple régulièrement dénoncé les dysfonctionne­ments de ce marché boursier dans des articles virulents, souvent repris par China Analysis[1].

Or, depuis quelques mois, le marché boursier est redevenu bullish (« en croissance »).

L’un des principaux problèmes de la Bourse chinoise était son « système de répartition des actions » (股权分制), qui restreignait la circulation des actions : celles-ci étaient réparties en plusieurs catégories, des « normales » ou actions circulables, aux actions uniquement échangeables entre des entités étatiques. Ce système présentait de nombreux inconvénients, parmi lesquels la différence de prix entre une action échangeable et une action non échangeable d’une même entreprise (同股不同价) et les différences de droits entre les actions échangeables et non échangeables (同股 不同权). Une grande réforme de ce système a été lancée durant l’été 2005, constituant proba­blement le plus gros bouleversement qu’aient connu les deux bourses continentales (Shanghai et Shenzhen) depuis leur création au début des années 1990.

 

À nouveau bullish

 

Le marché boursier est depuis reparti à la hausse, mettant fin à quatre années bearish (« de chute »). Dans leur article, Liu et He reviennent sur cette croissance retrouvée (pour de bon, selon eux) et se félicitent des réformes.

Les différents indices de la santé du marché se veulent éloquents. En effet, de 998 points avant les réformes (l’une des performances les plus mauvaises de toute son histoire), l’indice du Shanghai Stock Exchange (SSE) a connu une montée brutale depuis[2]. De plus, souli­gnent Liu et He, cette importante croissance a eu lieu malgré une baisse des valeurs des entreprises liées au pétrole, à l’or, au cuivre, aux produits agricoles, qui généralement dopent le marché.

La valeur totale de celui-ci a dépassé 420 milliards de yuans avec 1 151 entreprises cotées ayant achevé ou au moins lancé leur réforme de répartition des actions. La valeur de ces entreprises représente 92 % de celle du marché[3]. Liu et He espèrent que la réforme sera achevée d’ici à la fin de l’année.

Ils notent également que la croissance du marché dépend principalement de la profitabilité des plus grosses entreprises cotées sur les Bourses du Continent, à savoir Sinopec, Baogang, Shenbao’an, Midea, Sichuan Changhong et la Shenzhen Development Bank.

En outre, le price earning ratio[4] des actions G était de 21 en septembre, tandis que les actions s’échangeaient en moyenne à 5,30 yuans. Les profits nets ont grimpé de 8,9 % pendant le premier semestre 2006.

 

Le marché chinois deviendrait donc « normal » ?

  

Certaines inquiétudes ou incertitudes persis­tent néanmoins. D’abord, les raisons de cette croissance ne sont pas claires. En particulier, Liu et He craignent qu’elle ne soit due à la formation de bulles spéculatives (comme ce fut le cas pendant les années 1990).

Le 6 septembre, il fallait 7,942 5 RMB pour obtenir un dollar, puis 7,864 5 le 10 novembre, soit des niveaux assez élevés comparés aux précédentes années. Les auteurs de l’article craignent donc qu’une évolution rapide et incontrôlée du yuan (ce qui est encore loin d’être le cas…) n’ait pour conséquence la formation d’une nouvelle bulle sur le marché boursier. Ils citent la très bonne santé des actions immobilières, qui sur le SSE ont gagné 3,85 points ce 6 septembre (jour de l’annonce de l’augmentation du yuan), contre 1,24 point pour l’ensemble du SSE.

 

En outre, Liu et He peinent à comprendre pourquoi la Bourse n’a pas réussi à bénéficier de la forte croissance de l’économie chinoise pendant ces quatre dernières années. Ils se plaignent du fait que les actionnaires n’ont pas pu profiter de cette croissance à travers le marché boursier.

Le point de vue de Zhou Fanlin, plus critique, est à cet égard enrichissant. Il rappelle d’abord que les mouvements d’un marché boursier et du PIB de son pays ne sont pas forcément corrélés. Il cite l’exemple de l’indice du Dow Jones qui, ayant été multiplié par 12 entre 1982 et 2000, a connu une croissance bien plus importante que celle du PIB des États-Unis. Il explique que si le marché bousier n’a pas suivi la croissance du PIB chinois pendant cinq ans, c’est parce que ses objectifs n’étaient pas « droits » (端正[5]).

Un marché boursier doit permettre 1) de trouver des financements aux meilleures entreprises ; 2) d’élargir le système financier, et 3) de fournir des opportunités d’inves­tissements. Or la Bourse chinoise est, selon Zhou, « un phénomène bizarre » (奇怪现象) : elle préfère souvent favoriser les entreprises ayant besoin de fonds (需要资金) en négligeant les « bonnes entreprises » (优质企业).

L’IPO de la ICBC[6] a beau être la plus impor­tante de l’histoire boursière (19,87 milliards de dollars sur les marchés hongkongais et continentaux), elle ne déroge pas à la règle. Zhou rappelle l’annonce par la Banque centrale d’une augmentation de 0,5 point des réserves obligatoires pour les banques commerciales, peu après cette IPO. Il cite les résultats d’études évaluant les sommes bloquées par cette mesure à 150 milliards de yuans, soit une somme très proche des fonds levés par l’ICBC. Pour certains spécialistes (Zhou ne cite aucun nom ou étude précise), cette mesure est venue à point nommé, dans un contexte de surliquidité, pour geler des capitaux. Il va plus loin en affirmant que l’ICBC a utilisé ses réserves pour attirer des capitaux.

 

Quelles perspectives ?

 

Sans surprise, Liu et He font preuve d’un grand optimisme quant à l’avenir boursier du pays. Ils estiment que les actionnaires vont bénéficier de la nouvelle croissance du marché boursier : les dividendes vont se répandre dans l’ensemble de la société, ce qui va permettre de relancer la consommation nationale. D’autre part, la santé boursière retrouvée devrait permettre un regain de confiance dans ces institutions. Ainsi, les Chinois devraient commencer à rediriger leur colossale épargne (ici évaluée à 15 000 mil­liards de yuans) vers la Bourse, ce qui devrait créer un cercle vertueux. Ces conclusions peuvent cependant légitimement paraître prématurées.

 

Zhou reste quant à lui plus sceptique. Tant que ces objectifs « droits » n’auront pas été définis, ni les meilleures entreprises ni les actionnaires ne pourront en tirer les bénéfices attendus.

Certes, la réforme du système de répartition des actions s’avère pour l’instant être un succès. Le marché boursier est reparti à la hausse plus rapidement que beaucoup ne s’y attendaient. Reste que de nombreuses faiblesses handicapent toujours le marché : l’État contrôle encore de nombreuses actions, les opérations restent très opaques, les investisseurs étrangers y sont très encadrés, les autorités ne savent pas comment fermer l’anachronique marché B (à l’origine réservé aux investisseurs étrangers), etc.

Les défis sont donc encore nombreux.

    


[1] Voir China Analysis, n° 1, septembre-octobre 2005, ainsi que Le Marché financier chinois, ou les hoquets du « capitalisme-communisme », HEC Eurasia Institute, février 2006. À noter que Caijing s’est notamment fait remarquer ces dernières années en étant le premier à dénoncer les nombreuses sociétés de courtage chinoises en situation de faillite.
[2] Le SSE est en effet passé en un an de 1235 à 2994 points, soit une hausse de plus de 130 %.
[3]  Ce qui n’a rien d’étonnant, étant donné que, sur 1 300 entreprises cotées au moment du lancement de la réforme, 1 200 étaient des entreprises étati­ques. Ce sont ces entreprises qui ont émis des actions non échangeables, devenues des actions G (actions des entreprises réformées ; G pour gaige, 改革, « réforme »). Comme ces entreprises occupent les 12/13 du marché, il n’est pas surprenant que leur valeur agrégée corresponde à 92 % de la valeur totale de ce même marché !
[4] P/E : cours d’une entreprise en Bourse par rapport à son bénéfice après impôts.
[5] Voir note 1.
[6] Banque Industrielle et Commerciale de Chine.

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°10,  nov. 2006, pp. 20-22

 

Synthèse commentée de Michaïl Andreï d’après :

-   Wang Yizhou, «La sécurité nationale de la Chine durant la phase de développement pacifique : un nouvel agenda», Guoji Jingji Pinglun, n° 9-10, pp. 1-12.

Dans un article assez dilué, Wang Yizhou examine la sécurité nationale chinoise durant la phase de développement pacifique[1] et invite à une réflexion en profondeur. Celle-ci, insiste-t-il, doit passer par la saisie globale et multidisciplinaire d’un système complexe où la sécurité, sans que ses objectifs essentiels aient en rien changé, s’est dans cette phase très particulière modifiée pour avoir désormais « un contenu et des particularités qu’elle n’avait jusqu’ici pas eus ».

 

Pourtant, les priorités demeurent les mêmes.

Pour une Chine de plus en plus sûre d’elle-même à mesure que le monde lui renvoie l’écho de ses succès, voire de sa simple masse affectée d’un coefficient de croissance étonnant, la question taiwanaise est toujours le « facteur le plus contraignant pour la sécurité nationale chinoise ». Quant à la nécessité de protéger le développement économique en préservant l’environnement pacifique, l’auteur s’empresse également de la citer comme le cadre indépassable de toute entreprise de sécurité.

Mais, au-delà de ces aperçus maintes fois lus, Wang Yizhou réussit cependant une description intéressante de cette phase « d’opportunité stratégique » dont il souligne d’abord qu’elle tient aux possibilités d’édification intérieure et non aux tentations extérieures. ? Et cela (malgré « ce que croient certains » qui, à le lire, seraient partisans d’une sorte d’aventurisme opportuniste visant à régler à l’avantage de la Chine des différends territoriaux). Cette description s’articule sur une vision claire de différentes étapes logiques à l’œuvre dans l’évolution des paramètres touchant au statut de la Chine :

-          des dynamiques progressives qui la verront se rapprocher graduellement des pays moyennement développés, tout en incitant le monde à faire preuve de toujours plus d’attentes et d’attention vis-à-vis d’elle ;

-          tout prévisible qu’il soit, cet épanouissement économique traîne derrière lui l’inertie de sa masse démographique, qui continuera de relativiser l’essor chinois ;

-          constituant une tendance également prévisible mais affectée d’un signe négatif, les défis en matière de sécurité énergétique ou de sécurité extérieure devraient s’aggraver ;

-          suivant une progression moins allante, la modernisation de la défense, pour sa part, « sera relativement lente et devra instamment accélérer » ;

-          marquant des pics ou des à-coups dans ce qui se résumerait autrement à une seule et même linéarité, la question taiwanaise et les contentieux territoriaux sino-japonais devraient, « durant plusieurs années, se faire plus préoccupants[2] » ;

-          et enfin, la « théorie de la menace chinoise » ne manquera pas de connaître des récurrences bruyantes.

 

L’auteur conclut à l’impossibilité d’une « analyse traditionnelle de la sécurité nationale » et à la nécessité de penser en termes de Grand Strategy (大战略), incluant et les facteurs militaires et les composantes politiques, économiques, sociales et diplomatiques[3]. Parmi les nombreuses pistes de réflexion relevées (particularités des relations entre grandes puissances, classification des périls suivant leur urgence et leur degré de gravité…), deux éléments retiennent plus particulièrement l’attention :

-          l’émergence nécessaire d’un « nouvel esprit […] mettant l’homme au premier rang de ses soucis », afin de préserver des dangers de sécurité non traditionnels la communauté des citoyens chinois (中国公民群体), dans laquelle sont inclus travailleurs expatriés, touristes et étudiants ;

-          la mention des devoirs internationaux qui échoient à la Chine en tant que grande puissance.

 

 

Cette approche permet de fixer cinq grands objectifs de sécurité nationale :

  

1.   Conserver une « intensité limitée aux frictions » (données comme irréductibles) entre grandes puissances et les « maintenir sous contrôle ».

 

Le regard porté sur les relations entre grandes puissances n’est pas neuf et se contente de décrire la « structure pyramidale » d’un monde unipolaire dominé par les États-Unis, dont la présence en Asie constitue une menace à terme, mais pas immédiate, étant donnés les soucis actuels des Américains. Le contentieux sino-japonais peut pour sa part « être gardé sous contrôle », et il est à peine fait mention de l’Inde et de la Russie.

 

2.   Régler la question taiwanaise, « défi le plus important qui attend la Chine ».

 

S’appuyant sur le funeste précédent russe, Wang Yizhou avertit du danger extrême qu’il y aurait à céder le moins du monde aux indépendantistes taiwanais et à ouvrir ainsi une véritable « boîte de Pandore », puisque les « indépendantismes tibétains, ouighours, mongols » ne manqueraient pas à leur suite de menacer la Chine du « syndrome de la désintégration » ; reconnaissant toutefois que les forces chinoises, « même à les comparer à celles de la seule île, ne disposent pas d’une supériorité globale écrasante », il constate donc l’existence une fenêtre de plus grande vulnérabilité, durant laquelle il serait inespéré que « les débordements [des indépendantistes] ne parviennent pas à placer [la Chine] dans une situation de recours à la force ». Mais la nécessaire dissuasion par l’APL[4] doit s’accompagner d’une vraie réflexion sur un « processus d’intégration […] sur le long terme » (长期的收编过程), préférable à un « combat corps à corps, où tout se jouerait d’un coup » (毕其功于一役的短兵相接). 

   

3.   Résoudre les contentieux de souveraineté[5] afin d’assurer la stabilité de l’environnement international.

 

Notant que leur nombre se déduit logiquement de la taille de la Chine, l’auteur souligne que, si la plupart des contentieux terrestres ont été réglés, les différends maritimes sont encore légion et que beaucoup parmi eux sont plutôt de nature trilatérale (les États-Unis ou l’ASEAN pouvant y être partie prenante). Aussi, puisque « la sauvegarde de la souveraineté n’est pas une affaire que l’on peut régler avec quelques slogans[6] », « de ce fait, une réduction idoine des forces terrestres est inévitable » et la « défense du territoire confiée aux forces armées doit être renouvelée quant à son contenu et son point de vue » : et d’évoquer un porte-avions et la « planification navale correspondante ». Ce paragraphe, qui se clôt par les habituels appels à ne pas laisser trop tôt voir sa force, est intéressant surtout par ce qu’il esquisse du virage vers le large qui le suit.

   

4.   Garantir les intérêts d’outre-mer[7], au sens d’une « extension de la sécurité nationale » (拓展中的国家安全内涵) :

 

Conçus de manière concentrique au territoire national, ils commandent de « sauvegarder efficacement la sécurité de la vie et des biens des citoyens chinois », de garantir les transits internationaux (oléoducs, gazoducs, cargos, pétroliers) et la stabilité des régions d’intérêt pour la Chine. Les menaces envisagées sont nouvelles (naufrage, blocus, attaque surprise contre une plate-forme pétrolière ou un pipeline, etc.), et la référence en matière de capacité de réaction est l’Occident. Les parades possibles incluent l’escorte des navires chinois dans les zones dangereuses, l’envoi, en cas de crise, de bâtiments militaires « afin d’évacuer en urgence des ressortissants ou des étudiants chinois lors d’une catastrophe, ou le mouillage des forces chinoises dans les eaux internationales proches de l’État concerné afin d’envoyer un signal dissuasif », la prise de « mesures de frappe préventive » (预防性打击措施) en cas de « brusque survenue de crise internationale portant gravement atteinte aux citoyens chinois ». Nulle limite géographique n’est posée ici et la Chine se doit au contraire « d’étendre son champ de vision au monde entier[8] ».

 

5.   Enfin, assumer les responsabilités internationales qui lui reviennent en tant que grande puissance.

 

Conçues comme une extension des quatre premiers objectifs qui « représentent l’essentiel de la sécurité nationale », ces « responsabilités de la Chine en tant que grande puissance » doivent également aider à écarter la « théorie de la menace chinoise » et permettre aux forces armées « d’appréhender et de s’adapter à toutes les missions extérieures dans tout type d’environnement géographique et sous toute condition climatique ». Wang Yizhou énumère en fait un long catalogue de (bonnes) actions[9] dont, il le reconnaît, la Chine n’est guère capable à ce jour, mais qui « suffisent à fixer des objectifs sur le long terme et à souligner la difficulté de la tâche ». Pour renforcer la limite entre les quatre premiers objectifs et celui-ci, l’auteur note d’ailleurs qu’une telle responsabilité peut être parfois en partie contradictoire avec les intérêts et les véritables objectifs de sécurité, sans, malheureusement, illustrer son propos. Le flou de cette approche trahit sans doute la mise en convergence de plusieurs visées de niveau stratégique : intégration progressive de la notion de « responsible stakeholder » (contrebalançant la « théorie de la menace chinoise »), besoin de retours d’expérience pour des forces armées très domestiques, renforcement du statut international (plus crédible en ce qu’il impose des devoirs plutôt que des droits).

 

En conclusion, l’article de Wang Yizhou vaut surtout pour l’injonction qu’il lance à se tourner vers la mer[10], qui semble bien en phase avec les récents encouragements de Hu Jintao aux chefs de la marine[11].

 


[1] Il prévient du reste que, d’après lui, le terme d’« émergence pacifique » serait plus adapté.
[2] On le comprend plus loin dans l’article : ce pic de plus grand risque semble associé à la difficulté de combler le retard technologique de l’Armée populaire de libération (APL).
[3] Sans doute, d’ici le xviie Congrès, faut-il s’attendre à ce que le projet de « société harmonieuse » et celui, pendant externe, de « monde harmonieux » n’épargnent ce genre de vision globalisante à aucun champ de la réflexion. On retrouve aussi sous la plume de Wang Yizhou l’ardente obligation de codévelopper industries civiles et militaires (cf. China Analysis, n° 6-7).
[4] C’est d’ailleurs dans tout l’article la seule fois où il est fait mention de l’APL, l’auteur ayant sinon systématiquement préféré le terme de « forces armées ».
[5] Taïwan est également inclus dans ce paragraphe.
[6] Est-ce une critique à l’égard du passé ? Si tel est le cas, sa prudence la rend hermétique.
[7] Il est amusant de constater que, bien en phase avec cet intérêt pour la façade océanique, l’auteur préfère tout au long de son article le terme de « 海外 » à celui de « 国外 ».
[8] Au moyen notamment d’outils de technologie de l’information orientés sur le monde entier, de forces aériennes et navales adaptées aux missions de haute mer, de forces spéciales et de détachements spéciaux de réaction rapide, de la maîtrise des langues et données historiques et économico-politiques des zones de déploiement…
[9]  Elles ressortent pour l’essentiel de la Charte des Nations unies, sans allusion cependant aux opérations du sous-chapitre VII.
[10] Est-ce là un nouvel avatar de celle (« 下海 ! ») que lançait Deng Xiaoping ?
[11] Lors d’un discours prononcé à l’occasion d’une réunion du PCC le mercredi 28 décembre 2006, Hu Jintao a appelé ceux-ci à mettre sur pied une marine puissante (International Herald Tribune du 28 décembre 2006). Le 10 mars 2006, le général Wang Zhiyuan avait pour sa part annoncé que la Chine allait développer un porte-avions.

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°10,  nov. 2006, pp. 27-29

 

Synthèse commentée de Hubert Kilian à partir de :

-   Wu Yu-shan[1] «Les deux villes du Nord et du Sud, un côté, un pays » Zhongguoshibao (China Times) 10 décembre 2006, pages éditoriales.

-   Éditorial du Ziyoushibao (Liberty Times) « Les électeurs taïwanais votent pour les valeurs de l’identité nationale taïwanaise, dont les partis politiques reconnaissent l’importance » 12 décembre 2006.


[1] Wu Yu-shan est professeur de sciences politiques et dirige l’Institut des sciences politiques de l’Academia Sinica.

Les électeurs des deux municipalités autonomes de Kaohsiung et Taipei ont élu leurs maires et leurs conseillers municipaux à l’issue d’un scrutin qui s’est tenu le 9 décembre 2006. À Taipei, Hau Long-bin, successeur désigné du maire sortant Ma Ying-jeou, a été élu avec 53,81 % des suffrages exprimés, tandis que son rival, l’ancien Premier ministre Hsieh Chang-ting, investi par le Parti démocrate progressiste (PDP), remportait 40,89 % des suffrages. À Kaohsiung, c’est Chen Chu, l’ancienne ministre du Travail du gouvernement Su Tseng-chang, qui permettait de conserver la ville dans le giron du PDP avec une avance de 1 114 voix (49,91 %) sur son adversaire du Kuomintang, Huang Chun-ying, (49,27 %) candidat déjà malheureux en 2002.

 

Ces résultats surprenants, si l’on se réfère à la très mauvaise posture politique dans laquelle s’est trouvé le PDP durant l’année 2006[1], reflètent selon Wu Yu-shan la pesanteur des facteurs politiques structurels sur le comportement des électeurs des deux principales municipalités taïwanaises au nord et au sud de Taïwan : une ligne de partage marquant l’existence de dynamiques politiques différentes du Nord au Sud et que l’auteur baptise «un côté, un pays[2] ». Pour le Liberty Times, un quotidien d’obédience indépendantiste, les bons résultats du PDP révèlent la volonté des électeurs taïwanais de protéger une identité nationale taïwanaise.

 

Selon Wu Yu-shan, ce scrutin municipal se plaçait d’emblée dans la stricte continuité du scrutin précédent qui avait eu lieu au mois de décembre 2005 et qui avait été témoin d’une très large victoire du Kuomintang[3] : la majorité présidentielle et le PDP étaient cernés par les affaires de corruption touchant les proches du président Chen Shui-bian, le mouvement populaire dirigé par Shih Ming-teh contre la personne du Président avait rencontré un succès important et le scandale de corruption lié au chantier du métro de Kaohsiung permettaient au Kuomintang d’espérer l’emporter aussi bien au Nord qu’au Sud. Comme le note l’éditorial du Liberty Times, l’opposition parlementaire abordait cette échéance dans un contexte politique très favorable. Mais Wu Yu-shan note avec intérêt que certaines informations politiques identiques ont généré des réactions diamétralement opposées au Nord et au Sud. Selon lui, pour les électeurs du Nord, les affaires de corruption de la présidence de la République ont fait perdre tout crédit au gouvernement et au PDP, tandis que pour les électeurs du Sud, ce sont les attaques répétées d’une presse partisane contre la famille et la personne du président de la République qui ont été perçues comme insupportables, un point de vue par ailleurs repris par l’éditorial du Liberty Times.

Ainsi, l’affaire de l’utilisation illégale des fonds spéciaux de la municipalité de Taipei dans laquelle a été impliqué, juste avant le scrutin, le maire sortant de Taipei, Ma Ying-jeou, a été jugé au Nord comme incomparable avec les agissements présumés de Chen Shui-bian et comme une justification supplémentaire pour un vote de soutien en faveur de la majorité présidentielle au Sud.

 

Wu Yu-shan écarte l’explication liée aux comportements individuels des candidats. Il note que Hau Long-bin venait de rejoindre le Kuomintang, avait occupé un poste de