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China Analysis - couverturePOLITIQUE INTÉRIEURE 1. Commémorer Deng, critiquer la gauche 2. Les droits des paysans, clé de voûte du développement des campagnes 3. La culture institutionnelle selon Wen Jiabao 4. Huang Ju à nouveau à la une ÉCONOMIE 5. L'emploi, priorité et défi de taille pour le gouvernement chinois 6. Le coefficient de Gini peut-il refléter les réalités chinoises ? 7. Qui a peur du grand krach boursier ? POLITIQUE EXTÉRIEURE 8. Pourquoi les États‑Unis ont-ils cédé sur le dossier nord-coréen ? 9. La Russie dans le miroir des Occidentaux 10. La voie de la puissance PRESSE TAIWANAISE 11. Une politique active de « dé-sinisation » 12. La guerre des princes reprend : le Kuomintang face au spectre de la division

  

Extrait d'article en ligne par numéro 

Information - inscription : chinaanalysis@centreasia.org

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°13,  mars-avr.2007, pp. 3-5

 

Il ne fait plus aucun doute que la question paysanne est revenue au sommet des priorités politiques du pays. L’urgence de la situation rappelle la nécessité éprouvée, lors du lancement des réformes et de l’ouverture du pays, à revigorer la campagne, négligée au profit du secteur urbain. Or, les trois dernières livraisons de China Analysis font état du débat qu’évoque ce sujet, d’une part, du nombre croissant des défis : politiques, juridiques, macroéconomique, et, d’autre part, des atermoiements quant à une solution à ce problème. Les difficultés sont-elles dues à la représentation sociale et politique des paysans ? Aux carences du système juridique et du droit à la terre ? Au système de subventions ?

 

Ces questions sont, certes, étroitement liées, mais les explications diverses qu’offrent les analystes, quant au problème et aux voies de sa solution et la liberté toute relative de l’expression à ce sujet, démontrent bel et bien le désarroi du gouvernement face à cette situation.

 

Synthèse commentée de Valérie Demeure‑Vallée, d'après :

-   Qiu Feng, « L'élément-clé du développement des campagnes est la protection des droits civils. », 21 Shiji Jingji Baodao, 27 mars 2007.

 

Le 29 janvier 2007, le gouvernement chinois a rendu public son Document n° 1 pour 2007 sur le thème des « trois questions agricoles »
(
三农san nong)[1]. Lors de la conférence de presse qui a suivi, Chen Xiwen, responsable du groupe de travail sur les campagnes au sein du gouvernement central, s'est exprimé sur les mouvements de protestation dans les campagnes, principalement liés aux problèmes de réquisitions des terres (土地征占问题 tudi zhengzhan wenti). Une situation, qui, pour le journaliste Qiu Feng, montre qu'un développement réussi des campagnes ne pourra se faire sans la garantie réelle de droits aux paysans.

 

Chen Xiwen reconnaît que les réquisitions de terres sont très souvent à l'origine des pétitions (上访 shangfang), dans lesquelles les paysans expriment leurs doléances, et des incidents de groupes au sein des campagnes, qui ne cessent d'augmenter depuis le milieu des années 1990.

Selon lui, les gouvernements locaux sont directement responsables de cette situation. Ils se comportent en véritables propriétaires des terres et n'hésitent pas à utiliser leur pouvoir de contrainte (强制性的权 qiangzhixing de quanli) pour procéder à des réquisitions de terres, afin d'attirer les investisseurs industriels et de développer les villes. Louer la terre à des industries leur permet de s'enrichir, puisqu'ils perçoivent, outre les taxes foncières, des taxes industrielles. Aucune distinction n'est donc opérée entre le foncier à usage public et le foncier à usage commercial lorsqu'ils procèdent aux expropriations[2].

 

Le gouvernement a adopté diverses mesures politiques pour remédier à cette situation. En 2004, le Conseil des affaires d'état a publié un Document n° 28, qui prévoit de revaloriser les normes d'indemnisation pour les paysans en cas d'expropriation, d'octroyer divers services et, en particulier, des formations aux « paysans dépourvus de terre » (失土农民 shitu nongmin), pour qu'ils puissent se reconvertir, et de les faire bénéficier du système de protection sociale, habituellement réservé aux paysans qui exploitent des terres.

Le Conseil des affaires d'état a en outre publié un Document n° 31, au mois d'août 2006, selon lequel tous les revenus en argent issus de la vente des terres (土地出让金的收入 tudichurangjin de shouru) doivent être mis en réserve et incorporés aux budgets et aux finances des autorités locales, afin de garantir les indemnisations, les dépenses de formation et de sécurité sociale aux paysans désormais sans terre. Ce document indique également que les terrains utilisés par les industries ne doivent pas être vendus au rabais, mais doivent se soumettre au système des appels d'offre (招拍挂制度 zhaopaigua zhidu).

En pratique, cependant, ces politiques protectrices sont peu appliquées en raison des carences du système institutionnel et juridique actuel.

Sur le plan institutionnel, bien que les villages soient en théorie des « organisations autonomes », les bourgs et les gouvernements des municipalités de districts (县市 xianshi) interviennent à leur guise dans les affaires collectives du village, y compris en matière d'expropriations.

De plus, les collectivités rurales (农民集体 nongmin jiti), qui sont théoriquement les seules propriétaires des terres rurales, n'ont en réalité aucun recours juridique ou administratif efficace pour faire valoir leurs droits sur la terre.

Enfin, les droits des paysans sur la terre sont incomplets, car s'ils ont le droit d'utiliser le sol ou de le sous-louer, ils n'ont pas le droit d'en disposer[3].

 

Ainsi, les gouvernements des municipalités de districts imposent leurs propres règles d'expulsion et d'indemnisation à des paysans dépourvus de leur bien, qui n'ont d'autre recours que les pétitions, en l'absence de recours judiciaire ou administratif.

 

Dans ce contexte social tendu, le journaliste Qiu Feng regrette que les mesures adoptées par le gouvernement ne soient que des mesures de réparation (补救 bujiu). Il déplore que ces mesures ne règlent pas le problème à la source et qu'elles demeurent, en outre, inappliquées. Pour lui, le gouvernement doit réformer le système actuel, définir et garantir les droits des paysans, notamment leurs droits sur la terre, et concilier deux logiques différentes, celles du bien-être (福利逻辑 fuli luoji) et celle des droits (权利逻辑 quanli luoji). La protection des droits des paysans doit, selon lui, être une condition préalable à toute logique de bien-être et de développement.

 

Une meilleure protection de leurs droits privés serait effectivement bénéfique, si elle sanctionnait les autorités locales en cas de dispositions illégales des terres cultivées (ventes, réquisitions, etc.), ainsi qu'en cas de non-paiement ou de sous-évaluation des compensations financières accordées aux paysans dont les terres sont occupées. De telles sanctions contraindraient aussi les gouvernements locaux à mieux respecter les paysans et permettraient a fortiori d'apaiser les tensions sociales au sein des campagnes.

  


[1]. Les campagnes, les paysans et l'agriculture.
[2]. Sur ce point voir également F. Gipouloux, La Chine du 21e siècle, une nouvelle superpuissance ?, éd. Armand Colin, p. 65
[3]. ibid.

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°13,  mars-avr.2007, pp. 5-6

 

Synthèse commentée de Michal Meidan d’après :

-   Wen Jiabao, « Quelques questions concernant les tâches historiques aux étapes initiales du socialisme et des questions internationales », Quotidien du Peuple, 27 février 2007, p. 2.

-   Yang Peng, « Développer la Chine par le biais de la culture, se servir de la culture pour informer le monde », Nanfang Zhoumuo, 1er mars 2007.

Quelques jours avant l’ouverture de la séance annuelle de l’Assemblée nationale populaire, Wen Jiabao publie un article dans le Quotidien du Peuple dans lequel il présente sa vision pour l’avenir économique, et surtout politique, de la réforme chinoise.

 

L’article intitulé « Quelques questions concernant les tâches historiques aux étapes initiales du socialisme et des questions internationales[1] » décrit brièvement les acquis de la réforme économique du pays, la hausse des niveaux de vie et l’éradication partielle de la pauvreté, mais s’attache plus particulièrement à l’annonce des défis ainsi qu’à la question de la poursuite de la réforme politique. L’article a donné le ton pour la conférence de presse réunie à l’issu de la session de l’Assemblée nationale populaire. Le Premier ministre s’est en effet déclaré inquiet de la situation économique « déséquilibrée, incoordonnée, instable et insoutenable ».

 

Comme s’il voulait préparer la suite de son mandat de Premier ministre, Wen passe brièvement en revue les acquis de son gouvernement et choisit de privilégier l’annonce d’un programme pour les cinq ans à venir, exposant ses objectifs pour la vie économique et politique du pays, destiné aussi bien au peuple chinois qu’aux cadres du Parti.

 

Autour de la parution de son article, la presse s’est engagée à mettre un accent particulier sur les modes d’élaboration du programme de travail économique[2], sur l’association de différents groupes (académiques, experts et cadres non issus du Parti) et sur l’importance de la prise de connaissance des textes par la population : « Si les masses ne se sentent pas concernées par le rapport du gouvernement à l’Assemblée nationale populaire, et s’ils ne veulent pas en débattre, ne présentent pas leur avis, et n’offrent pas leurs idées, alors le rapport sera un échec. »

 

Bien que les « forces productives sociales » soient plus développées que dans le passé, la Chine reste un pays fortement peuplé, avec des déséquilibres structurels entre milieux urbain et rural et entre provinces. La situation fondamentale des « forces productives sous-développées » n’a pas été résolue. Si certaines tâches restent à accomplir dans le domaine économique, cette réforme structurelle devrait s’accompagner d’une réforme politique. Or, c’est ici que Wen Jiabao oriente son discours à la fois pour les cadres du Parti et pour les réformateurs des milieux académiques et politiques[3], car il poursuit dans son article en énumérant les succès des réformes politiques et légales, mais maintient que, en Chine, la « structure de l’économie socialiste du marché est imparfaite, la démocratie et le système légal ne disposent pas d’une base assez forte. Des problèmes persistent dans le domaine de l’injustice sociale, la corruption et un système socialiste insuffisamment mûr ». Pour ces raisons, conclut le Premier ministre, « la Chine n’a pas encore émergé des étapes initiales du socialisme et reste un pays en développement ».

 

Vu le nombre croissant d’intellectuels appelant à une réforme politique, Wen Jiabao prend une position prudente au sujet de la réforme politique. En attribuant les dérapages des injustices sociales et de la corruption à « l’imperfection et à l’immaturité » du système socialiste actuel, il assure aux conservateurs que le Parti n’abandonne pas la voie du socialisme, tout en avertissant les réformateurs que les progrès de la réforme politique ne pourraient qu’être modérés.

 

Ce qui n’exclut pas, pour Wen, de poursuivre la voie de la réforme politique. Selon lui, la puissance internationale ne réside pas dans la force militaire, mais dans le « niveau culturel », qui est évalué par la « culture institutionnelle » (制度文明). Ce terme reste vague, mais pourrait comprendre « la démocratie, le système légal, la liberté, les droits de l’homme », qui ne sont pas « le monopole du capitalisme ». Pour la Chine il s’agirait essentiellement de devenir, « dans les conditions d’un régime socialiste, une démocratie gouvernée par la loi ».

 


[1]. Cet article n’a pas été traduit en anglais ni relayé dans les versions anglaises de Xinhua, China Daily, etc. Cependant, au moment de la conférence de presse réunie à la clôture de l’ANP, une question a été posée par le correspondant de Le Monde au Premier ministre à ce sujet. Josephine Ma, « Wen's view suggests no early plans for change », South China Morning Post, 17 mars 2007.
[2]. Voir aussi les livraisons précédentes de China Analysis.
[3]. Voir l’article de Yuan Weishi, dans ce numéro.

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°13,  mars-avr.2007, pp. 13-15

 

Synthèse commentée de Thibaud Voïta, d’après :

-   Xiao Yujun, « Le résultat de l’irrationalité des comportements de masse augmenter les mouvements du marché des titres », Zhongguo Guoqing Guoli, janvier 2007, pp. 20-23

-   Divers articles du Nangfang Daily du 28 février 2007

-   Liu Yi « Quelles capacités de séduction ont encore les actions publiques “grises” ? » et Hua Guanfa, « la nouvelle logique de l’après réforme des actions », 21 Century Herald, 1er mars 2007

-   Hong Xuqing, Shi Hua, Long Changwang, Huang Cheng, Ren Jianmin, Liu Yupeng, Wang Yifeng, « L’influence de l’économie chinoise s’élargit : les raisons du mouvement boursier sont diverses et confuses », Huanqiu Shibao, 2 mars 2007

-   « Discussion sur l’influence de la globalisation sur le marché A », Zhongguo Jingji Zhoukan, 12 mars 2007.

 

Le 27 février dernier, « le mardi noir », les deux Bourses de titre du continent, le Shanghai Stock Exchange (SSE) et le Shenzhen Stock Exchange (SZSE) ont connu des chutes historiques de respectivement 8,84 et 9,29 %.

Les Bourses chinoises étaient au plus bas depuis 2001, mais sont reparties à la hausse suite à une réforme entamée en 2005. La croissance fut telle que ces dernières semaines les autorités parlaient de plus en plus de bulle spéculative, et de la nécessité de calmer cette exubérance. La chute de fin février a été la plus importante en Chine, depuis la mort de Deng Xiaoping (1997). Même les rares valeurs sûres de la Bourse ont chuté : voir dans les secteurs de l’acier, de l’automobile, de la finance, du pétrole ; et les grosses entreprises telles que China Petroleum, Minsheng, Baogang ou encore Changjiang.

 

L’évolution des indices boursiers le 27 février 2007

 

SSE :

- Indice à l’ouverture : 3043.83 points

- point le plus élevé : 3049.77 points

- point le plus bas : 2763.40 points

- à la clôture : 2771.79 points

- une chute de 268,81 points, soit 8,84 %

- total des échanges 131,63 milliards de yuans

SZSE :

- indice à l’ouverture : 8620.86 points

- point le plus élevé : 8631.97 points

- point le plus bas : 7790.82 points

- à la clôture : 7790.82 points

- une chute de 797.88 points, soit 9.29 %

- total des échanges 68.71 milliards de yuans

    

En outre, et c’est certainement le plus important, pour la première fois de son histoire, la chute des titres de la Chine continentale a entraîné dans son sillage celle des autres Bourses asiatiques. Celles-ci semblent même pour l’instant avoir été touchées plus gravement que la Chine[1].

Pourtant, les actionnaires chinois ont recommencé à acheter des actions dès le 28 février[2]. Depuis, la Bourse chinoise a repris ses tendances bullish : les SSE et SZSE avaient connu un boom les 6 et 7 mars et l’indice du SSE espérait rapidement repasser le seuil symbolique des 3000 points, contre les 2700 et quelques points auquel il était redescendu lors du mardi noir[3]. Puis, le marché est tout récemment redescendu, suite à des mesures fiscales du gouvernement visant à réduire la spéculation[4].

 

Cette analyse part principalement de trois séries d’articles : le premier vient du Zhongguo Guoqing Guoli et a été publié avant le krach. Déjà, il stigmatise les comportements des actionnaires comme irrationnels et dangereux. La deuxième série, parue dans le Nafang Daily est une analyse à chaud du krach, avec des tentatives d’explications. Enfin, la troisième série, parue plus tardivement, évalue l’impact des réformes (pour le 21 Century Herald) et surtout de la globalisation sur le fonctionnement des marchés boursiers chinois.

 

Quelles causes du krach ?

 

Le Nanfang Daily rapportaient au lendemain du krach plusieurs interprétations possibles à cette chute. Ces interprétations viennent d’entretiens avec des spécialistes du marché.- Un analyste de Xingyye Securities avance l’hypothèse de « l’accident » (偶发事件). Pour lui, l’accumulation de profits a fini par être trop importante, en entraînant le marché à sa perte (利空).

 

-          Pour d’autres analystes, il s’agit d’un phénomène naturel (自然现象). Les marchés boursiers ont connu une bonne croissance en 2006, il est normal que celle-ci ralentisse aujourd’hui. Les baisses respectives des places de Hong Kong, Taiwan et Singapour en sont des symptômes.

-          Autre interprétation proche de celle-ci, le réajustement (正常调整) : le SSE en dépassant la barre des 3000 points, la pression sur les profits a commencé à être trop importante et la confiance dans les profits encore plus importants à venir a entraîné la nécessité d’un réajustement. Pour eux, il est nécessaire que le SSE oscille entre 2500 et 3000 points, le marché aurait donc encore dû baisser (au lieu de remonter depuis la parution de l’article analysé ici).

-          D’autres analystes estiment que la raison du krach du 27 février est à chercher du côté des profits attendus par les différents investisseurs, qui étaient alors beaucoup trop importants. Ils définissent ce krach comme une conséquence normal du marché bullish (牛市常态).

-          Enfin, une dernière interprétation consiste à voir en ce krach une volonté du gouvernement de ralentir une croissance trop exubérante pour bâtir un marché boursier sain : c’est l’hypothèse du ralentissement volontaire (调低预期). À noter que l’une des causes souvent avancée pour expliquer cette chute est la rumeur d’une intervention du gouvernement pour réduire les flux boursiers. On peut citer pour illustrer cette théorie les toutes récentes mesures fiscales visant à réduire la spéculation boursière.

 

Un marché toujours immature

 

Pourtant, la lecture d’un numéro de l’article de Xiao Jun, publié quelques semaines avant le krach (en janvier) semble apporter ex ante d’autres raisons à cette crise.

Il s’appuie sur la littérature universitaire traitant des comportements des investisseurs pour expliquer le fonctionnement de la Bourse chinoise. Parmi les travaux utilisés (et très imparfaitement cités), on relèvera ceux de Bikhchandani et Sharma (2000), Lakoshinok, Shleifer et Vishny (1992)[5], Scharfstein et Stein (1990). Xiao Jun s’y réfère pour insister sur les dangers des comportements de masse (appelés ici « 羊群行为 », soit une sorte d’équivalent de nos moutons de Panurge) des actionnaires chinois. Ces comportements ont deux caractéristiques : ils sont mus par des informations (des rumeurs serait-on tenté de dire, mais le terme n’est pas employé), sans attention portée à leur qualité (et donc à leur véracité). Comme les actionnaires ne peuvent vérifier ces informations, ils adoptent des comportements mimétiques, agissant de la même manière que les autres investisseurs. Les fonds d’investissements sont donc mus par la recherche du profit à court terme et ne bougent qu’en masse. Certes, ces comportements permettent d’accélérer les profits de la Bourse, mais ils entraînent également la formation de bulles[6].

 

Autre problème, les fonds d’investissements sont en situation de quasi-monopole sur la Bourse chinoise : voir les six entreprises Boshi, Southern Securities, Huaxia, Jiashi, Hu’an et Yifangda qui à elles seules rassemblent 40 % des actions détenues par des fonds.

Le problème reste donc, que, malgré les réformes entreprises ces derniers mois, le marché n’est toujours pas mûr, il reste grevé par une liquidité encore insuffisante, des politiques peu cohérentes, des entreprises cotées souvent médiocres, des délits d’initiés encore nombreux, une faible retour sur investissements…

 

Un marché relié au reste du monde ?

 

Au-delà de ce manque de maturité de la Bourse chinoise, ce qui aura marqué beaucoup d’esprits chinois est le caractère international du krach du 27 février. C’est la première fois qu’une tempête boursière d’origine chinoise se sera répandue à d’autres places financières.

Pourtant, côté chinois, ce que la presse aura retenu n’est pas que la chute a eu pour origine les marchés du continent, mais bien son caractère international. Autrement dit, dans un retournement de situation, certains semblent presque accuser le reste du monde d’être responsable du krach chinois.

Même le gouverneur de la banque centrale, le réformateur Zhou Xiaochuan l’affirme : la crise a pour cause la globalisation (球化致)[7]. Le très respecté Shi Yinhong, de l’université du peuple (interviewé par le Huangqiu Shibao), souligne de son côté que le monde a les yeux rivés sur la croissance chinoise, ce qui créé une forte interdépendance. Quant à He Maochun de l’université Tsinghua, il considère la Chine comme une locomotive pour l’économie mondiale. Seuls les chercheurs de la Chinese Academy of Social Sciences viennent souligner le caractère disproportionné de cette interdépendance. Ils rappellent que la valeur du marché boursier chinois est de 1 000 milliards de dollars, soit environ 50 % du PIB. En revanche, la Bourse des ÉtatsUnis représente 130 % de leur PIB. Les Bourses du Japon, de l’Inde et de la Corée du Sud représentent, elles, 100 % des PIB de ces pays. Rapport qui descend à 70-80 % pour l’Asie du Sud‑Est. Pour eux, il est donc nécessaire de relativiser l’influence de la Chine.

 

Et demain ?

 

Une question reste en suspens dans ces différents articles. L’idée générale qui prévaut est que la Bourse chinoise reste immature, et que le krach du 27 février a donc constitué un réajustement souhaitable, certains allant jusqu’à soupçonner le gouvernement d’en avoir été la cause.

Pourtant, dès le lendemain, les investisseurs ont recommencé à acheter des actions, comme si de rien n’était. Avec, en filigrane, l’idée que les autorités ne laisseront pas une crise boursière ternir les Jeux olympiques de 2008[8]. À l’heure actuelle, le marché boursier chinois reste imprévisible…


[1] International Herald Tribune, 5 mars 2007.
[2] Ibid, 28 février 2007.
[3] Nanfang Daily, 9 mars 2007.
[4] Le Monde, 05 juin 07.
[5] Bikhchandani et Sharma (2000) « Herd Behaviour in Financial Markets: a Review », IMF Working Paper n° 00/48 mars ; Lakoshinok, Shleifer et Vishny (1992) « The Impact of Institutional Trading on Stock Prices », Journal of Financial Economics, vol. 32, août, pp. 23‑43, Scharfstein et Stein (1990), « Herd Behavior and Investment », The American Economic Review, juin.
[6] Un article de David Barboza paru dans le International Herald Tribune du 27 février 2007 cite plusieurs exemples de ces comportements irrationnels : voir le cas des entreprises dont les actions grimpent sans cesse, malgré l’arrestation de leurs patrons pour fraudes.
[7] Dans le Nanfangdou Shibao du 13/03/07. Précisons cependant que cette entrée de la Chine dans la globalisation semble être utilisée comme un prétexte par le gouverneur, pour pousser les réformes : son idée est que les marchés chinois étant de plus en plus sensible aux secousses de la finance mondiale, il faut accélérer la modernisation du système.
[8] Selon les propos d’un investisseur rapportés dans le IHT, 28 février 2007.

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°13,  mars-avr.2007, pp. 17-19

 

Synthèse commentée de Michaïl Andreï d’après :

-   Chang Zhe, Ou Hong[1], Li Yongqun[2], « La théorie de la menace russe relève la tête en Occident », Huanqiu Shibao, 9 février 2007.

 

Coécrit par trois journalistes du Huanqiu Shibao, cet article au titre bien choisi pour attirer l’œil[1], dresse un panorama des images de la Russie dans la presse occidentale[2] et de leur récente dégradation. Pour simpliste que le procédé puisse paraître, à se limiter ainsi à une floraison de gros titres, il va cependant plus loin que le seul effet de juxtaposition et fait des médias occidentaux un miroir tendu à la diplomatie russe. La question se pose donc naturellement de ce qui serait transposable à la « théorie de la menace chinoise ».


[1] Correspondant spécial aux états-Unis.
[2] Correspondant spécial en Belgique
[1] Puisqu’il évoque bien sûr la « théorie de la menace chinoise », dénoncée avec une ardeur constante par les médias chinois comme une émanation des cercles néoconservateurs à Washington. On doit d’ailleurs souligner la permanence des guillemets qui en encadre la moindre mention. On s’abstiendra ici de ces guillemets
[2] Notamment le Times, News Weekly, le Financial Times, le New York Times, la BBC, la Gazeta russe, Die Welt, Der Tagespiel
 

Russie et Occident.

 

Le déficit de sympathie dont souffre « à nouveau » la Russie dans les pays occidentaux est d’emblée posé dans la perspective d’une lutte entre médias des deux bords. Que l’article explore essentiellement cette dimension est souligné par les termes utilisés (« illusion », « image », et jusqu’à l’évocation du « subconscient occidental » 在西方潜意识中). L’apparition de cette idée de menace russe est aussi précisément datée (« depuis 2006 »), qu’est floue sa caractérisation (elle prend « diverses formes »). Pour les trois auteurs, il semble d’ailleurs que son caractère imaginaire dispense d’en dresser un catalogue, et ses avatars sont disséminés tout au long du texte. Pour les synthétiser brièvement, ces « parti pris[1] » occidentaux font des Russes des « espions du Kremlin », des « bandits parvenus » (暴富的强盗), « racistes et xénophobes », vivant « sous le joug d’un tyran » bafouant les droits de l’homme, tenté par le fascisme, et disposant, grâce à l’arme du pétrole et à sa puissance militaire, d’un fort « potentiel de despotisme dans l’espace politique européen » (专横跋扈作用的潜力), bref, un état corrompu, totalitaire, et pétri d’ambitions impérialistes féroces.

 

La chronologie établit explicitement que cette réapparition des figures obligées de la guerre froide date de l’année dernière, après que se sont dissipées les illusions nées de la chute du mur de Berlin, lorsque les Occidentaux « s’imaginaient que la Russie – en rejoignant les états démocratiques –, allait cesser de représenter une menace pour eux[2]». C’est donc le « redécollage » (重新崛起), qui, en « transformant du jour au lendemain la Russie d’homme malade de l’Europe en homme fort de l’Europe » (从欧洲病夫变成了欧洲巨人), a provoqué le retour de la théorie de la menace russe dans un Occident qui n’aime rien tant qu’une Russie faible, mais tenue.

Mais les trois auteurs, s’échappant de la logique spéculaire qui pousse les médias russes à s’opposer point par point à cette image déliquescente colportée par l’Occident, prennent un virage rhétorique remarquable[3], en faisant remarquer que cette image, toute « irrecevable » (不以为然) qu’elle soit, tend un miroir aux politiques, qui peuvent, par le biais d’une « diplomatie ouverte et réactive », s’appuyer sur elle, afin d’en corriger les effets. Et c’est ce que le pouvoir russe leur semble faire, en « opposant des démentis », en « faisant preuve d’initiative pour bonifier son image internationale », en usant « d’armes non coercitives » telles que « sa communauté d’histoire ou de culture », avec ses marges, pour y retrouver son influence perdue. Ainsi, le président russe lui-même n’hésite pas à répondre au feu roulant des questions de la presse occidentale ou à signer un article dans le Financial Times : à lire les trois journalistes, on est vite amené à se demander laquelle, de la diplomatie ou de l’image extérieure, doit être pour eux au service de l’autre.

 

Et la Chine ?

 

La question des conclusions à en tirer par la Chine elle-même se pose, bien sûr, tout au long de la lecture de l’article, du fait du parallélisme du titre avec la « théorie de la menace chinoise ». En effet, les trois auteurs ne se contentent pas d’un simple relevé des méfiances occidentales. Après tout, il y aurait là pour la Chine matière à se réjouir d’une diversion russe bénéfique pour son propre développement pacifique.

La prudence dont ils ne se départissent pas, en choisissant des exemples non transposables à la Chine (l’arme du pétrole, l’affaire Litvinenko), ne suffit donc pas à écarter toute tentation de comparaison. Par une partie du contenu qu’ils lui donnent (droits de l’homme, relations avec les États voyous), la « théorie de la menace russe » se rapproche d’ailleurs de celle de la « menace chinoise ». De même est-il difficile de ne pas faire le rapprochement lorsqu’on lit que la Russie, « si elle veut mener à bien le processus de renaissance de sa puissance doit gérer au mieux les difficultés stratégiques auxquelles elle fait face ».

Dans cette perspective, l’insistance sur la réactivité russe devant les attaques médiatiques occidentales, quant à « des faits avérés ou non », ne peut manquer de rappeler (par exemple) les déboires de la communication institutionnelle chinoise au sujet du tir antisatellite du 11 janvier dernier[4].

En dernier lieu, l’idée d’une certaine solidarité entre nations stigmatisées et le « parti pris » (pour user du même vocabulaire) des auteurs en faveur de la Russie transparaissent encore dans quelques remarques annexes :

-          Les Européens leur semblent animés de mauvaises intentions tout autant qu’ils ont des appréhensions vis-à-vis d’un président russe auquel ils tendent des « traquenards » (鸿门宴)[5].

-          Reprenant les termes d’une autre source anonyme, les auteurs expliquent que les « lobbies d’émigrés russes » ont un « rôle directeur » auprès des médias occidentaux, et confondent dans une même critique l’URSS et la Russie actuelle[6].

-          Enfin, in cauda venenum, la responsabilité de l’attitude menaçante de la Russie est, dans les toutes dernières lignes, imputée en partie aux États-Unis, puisqu’elle « s’inspire, à un certain degré, de la stratégie diplomatique américaine, en usant de la manière forte pour consolider sa zone d’influence ».

Serait-ce une perche tendue pour l’élaboration conjointe d’une « théorie de la menace américaine » ?



[1] Ce terme de 成见, qui signifie aussi « préjugé », semble systématiquement associé à l’expression de « théorie de la menace… », et souligne son caractère subjectif. On pourrait l’opposer à celui de « préoccupation de sécurité ».
[2] On ne sait plus trop, du coup, si, pour les trois auteurs, c’est en espérant en 1991, ou en désespérant maintenant de la Russie, que les Occidentaux se trompent
[3] C’est d’ailleurs la seule occurrence de l’expression théorie de la menace russe dépourvue de guillemets : « À un degré ou à un autre, la théorie de la menace russe offre à la Russie un miroir où elle peut s’ajuster », comme si, brusquement déchue de sa catégorie hors-texte, elle gagnait enfin en contenu. Ces propos, émanant d’un « ami russe », constituent, avec un autre point de vue exposé plus loin sur les « lobbies émigrés », les deux seules sources à n’être pas attribuées à un média
[4] Lorsque, une semaine après le tir, l’information avait paru dans la presse occidentale, deux ministères l’avaient d’abord démentie, avant d’avouer leur ignorance et de reconnaître, trois jours plus tard, la réalité de l’événement, mais en demandant à chacun de ne pas en tirer de conclusion négative sur les visées exclusivement pacifiques du développement chinois.
[5] En l’espèce, il s’agissait d’une concertation des États membres avant une négociation euro-russe, ce qui semble tout de même assez naturel. Ce terme évoque la méfiance chinoise vis-à-vis du bilatéralisme avec une organisation régionale, déjà relevée dans le cas de l’ASEAN
[6] Mais le flou dans lequel ils tiennent eux-mêmes les dissidents d’hier et les critiques d’aujourd’hui ne vaut guère mieux, sans doute, que cette confusion entre des Russies successives

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°13,  mars-avr.2007, pp. 21-24

 

Synthèse commentée de Mathieu Duchâtel à partir de :

-   « La nouvelle version des manuels d’histoire nous permet de retrouver le vrai visage de l’histoire de Taïwan », éditorial, Ziyou Shibao (Liberty Times), 1er février 2007.

-   Chang Ching‑wei, « La version modifiée des manuels d’histoire du lycée abandonne un mythe de manière neutre », Xin Taïwan Xinwen Zhoukan, n° 567, 1er février 2007.

-   Wang Yi‑feng, « L’identité nationale, il faut en planter les graines à partir des manuels scolaires », Xin Taïwan Xinwen Zhoukan, n° 567, 1er février 2007.

-   « L’indépendantisme légaliste heurte un mur, l'indépendantisme psychologique s'enflamme », éditorial, Lienhebao, 2 février 2007.

-   Philip Yang Yung‑ming, « Rectifier les noms à tout prix, c’est jouer sur la corde sensible », Lienhebao, 11 février 2007, p. 15.

-   Lin Huo‑wang, « Chen Shui‑bian rectifie les noms pour sauver sa peau après 2008 », Lienhebao, 12 février 2007, p. 15.

 

Depuis le début de l’année 2007, trois questions dominent la politique intérieure taïwanaise : les affaires de corruption, la sélection par les partis politiques de leur candidat aux présidentielles de 2008, et la campagne de désinisation (去中國化) orchestrée par les autorités de l’île. Cette dernière possède des dimensions stratégiques et idéologiques. Depuis la fondation du DPP, la désinisation représente l’une des revendications principales de l’aile la plus indépendantiste du parti. Pour ses défenseurs, elle représente l’aboutissement d’un effort légitime pour recentrer le régime de la République populaire de Chine sur Taïwan. Elle vise à corriger la sinisation forcée des Taïwanais par le Kuomintang et à libérer une identité nationale étouffée par un régime autoritaire attaché au mythe de la Grande Chine. Pour ses détracteurs, au contraire, cet effort de désinisation s’appuie sur des calculs populistes et sur une idéologie indépendantiste fondamentaliste. Elle aboutit à appauvrir la culture taïwanaise en la coupant de ses racines chinoises. Certains critiques vont jusqu’à affirmer qu’une désinisation complète aboutirait à un vide culturel total. Dans ce contexte de division profonde des élites, la réforme des manuels d’histoire annoncée en janvier 2007 par le ministre de l’Éducation, Tu Cheng‑sheng[1], a provoqué, comme à chaque initiative politique du gouvernement DPP, une levée de boucliers de l’opposition et une salve d’applaudissements des forces politiques « protaïwanaises ». Ce débat houleux s’est encore amplifié lorsque le gouvernement a annoncé, début février, la reprise de sa politique de « rectification des noms » (正名) des entreprises d’État, consistant à remplacer, dans leur nom, la référence à la Chine par une référence à Taïwan. Dans sa version anglaise, la Chinese Petroleum Corporation (CPC) est devenue la CPC Taïwan. La China Shipbuilding Corporation s’appelle désormais la CSBC Taïwan. La Chunghwa Post Corporation (Chunghwa signifie « Chine ») a été renommée Taïwan Post Corporation[2]. Dans les versions en langue chinoise, l’emploi du mot Chine a été complètement abandonné au profit de Taïwan[3]. À la fin février, les autorités discutaient des modalités pratiques pour rebaptiser le Mémorial Tchang Kai‑shek, l’une des attractions touristiques majeures de Taipei, en Mémorial de la démocratie taïwanaise[4].

 

Cette synthèse s’appuie d’abord sur les commentaires de la presse pro-indépendantiste de l’île pour prendre la mesure du mouvement de construction nationale orchestré par le gouvernement DPP et la logique qui le gouverne. La « construction nationale » (nation-building) se distingue de la « construction étatique » (state-building). Tout en cherchant à maintenir la stabilité dans le détroit de Formose, Chen Shui‑bian et ses gouvernements successifs ont été extrêmement prudents quant à la construction étatique, tout en développant une énergie considérable pour « taïwaniser » la société taïwanaise, en considérant qu’il fallait pour cela la « désiniser ». Elle s’est attachée ensuite à recenser les critiques fustigeant cette politique de désinisation, à partir d’un éditorial et de deux articles d’opinion publiés par des universitaires de renom dans le quotidien d’opposition Lienhebao. De manière intéressante, si les trois textes sélectionnés ne sont pas dépourvus de cynisme ni de piques acérées contre Chen Shui‑bian, ils semblent vouloir se prémunir contre une accusation d’anti-indépendantisme et tiennent tous à rappeler leur attachement à l’indépendance de la République populaire de Chine à Taïwan. Face à « deux Chines » ou à « Une Chine, une Taïwan », le principe d’une Chine d&eacut