POLITIQUE INTÉRIEURE 1. Le débat démocratique n’est plus mis sous silence 2. Pour une opinion publique « guidée » en Chine 3. Remaniements au sommet en préparation du 17ème Comité Central 4. La préfecture, « belle-mère » dont on ne se débarrasse pas facilement ÉCONOMIE 5. Sécurité sociale et retraites chinoises : l’État garde les commandes 6. Comment hisser les marques chinoises au rang mondial ? AFFAIRES DIPLOMATIQUES ET STRATEGIQUES 7. Contre le « changement pacifique » dans l’armée 8. Le rapport annuel du Pentagone : un débat sur les intentions et les moyens 9. Poutine le provocateur PRESSE TAIWANAISE 10. La politique de suppression de l’espace international de Taiwan peut-elle s’assouplir ? 11. La déclaration conjointe nippo-australienne est-elle une bonne nouvelle ?
Information - inscription : chinaanalysis@centreasia.org
Ce numéro de rentrée de China Analysis précède d’un mois l’ouverture du 17ème Congrès du PCC. L’événement est ritualisé et presque vidé de son sens par la tornade d’une économie chinoise dépassant 11 % de croissance annuelle et enregistrant sans doute plus de 300 milliards de dollars d’excédent commercial en 2007. Pourtant, il donne lieu à la fois à des spéculations, mais aussi des positionnements révélateurs des débats et des enjeux de la direction chinoise. De façon fascinante, toutes les hésitations se concluent par le rappel du pouvoir d’arbitrage de Hu Jintao : celui qui a remis à l’honneur la direction collective et inauguré une transparence au moins formelle des instances dirigeantes est plus que jamais yibashou, le n° 1, et une véritable boîte noire en matière d’intentions.
China Analysis revient sur plusieurs aspects : la renaissance d’un débat poli, mais important par sa centralité, sur la démocratie politique. Et au moment où nous mettons sous presse, Xuexi (Study) publie à nouveau un éloge de la transformation démocratique, complément inéluctable de l’économie de marché, tandis que Drapeau Rouge fait savoir son opposition et que le Quotidien du Peuple émet des réserves. Il y a loin encore, il est vrai, entre la réactivité et la responsabilité prônées par le tandem Hu-Wen et des institutions démocratiques. La corruption (et les affaires de moeurs très publicisées) permet autant au Parti de justifier son autorité et son contrôle, qu’aux réformateurs d’appuyer un équilibre plus grand des pouvoirs. A elle seule, la publication officielle, des mois à l’avance, de la liste des délégués au 17ème Congrès constitue aussi pour ceux-ci une épreuve du feu – tant les risques de délation et de dénonciation publique sont grands. Des citadelles tombent : après le Parti shanghaien, c’est Sinopec, aujourd’hui une des dix plus grandes entreprises mondiales, dont l’influent patron est néanmoins débarqué en quelques jours, et le ministre des finances, interlocuteur des grands argentiers planétaires. La main de fer de Hu Jintao impressionne parce qu’elle combine stabilité et mouvement.
Ce numéro aborde aussi le thème de l’autorité centrale sous plusieurs autres aspects : pourquoi la gestion des fonds sociaux doit être centralisée ? Pourquoi l’armée ne doit pas être libéralisée au nom de sa modernisation ? Comment promouvoir les marques chinoises ?
L’autre Chine – Taiwan – n’est pas négligée. China Analysis n’a pas commenté la double offensive du référendum sur l’entrée à l’ONU (car le président Chen Shui-bian et le Kuomintang ont désormais chacun leur proposition). Le tout récent jugement lapidaire de l’ex-président Lee Teng-hui, selon lequel cette question aboutit à faire éclater la vie politique de l’île, est sans doute le meilleur commentaire. Nos choix se sont plutôt portés sur la question de l’espace international dévolu à Taiwan, en rétrécissement constant ; mais aussi sur l’hypothèse d’un arrimage de facto de Taiwan aux alliances que tisse le Japon en Asie-Pacifique, et aux mécanismes d’intégration régionale.
Enfin, ce numéro marque l’arrivée à la rédaction de Mathieu Duchâtel, doctorant sur les questions internationales et stratégiques chinoises, collaborateur constant de China Analysis depuis le premier numéro.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°14, juil.-août 2007, pp. 6-7
A la fin de l'été, de nombreux changements au sommet du Parti et du gouvernement chinois ont été effectués: notons la nomination de Meng Xuenong, le Maire déchu de Pékin et allié de Jiang Zemin et de Zeng Qinghong, au poste de député du secrétaire du Parti dans la province du Shanxi, en préparation du retour à Pékin, pour des responsabilités ministérielles, du secrétaire actuel du Parti, Yu Youjun, qui semble avoir survécu aux récents scandales ayant frappé sa province; la retraite du ministre des Finances, Jin Renqing qui serait liée à des affaires de corruption (selon la presse hongkongaise, en relation avec le départ de Chen Tonghai de Sinopec); la nomination de He Ping, un allié du Président Hu, à la tête de l'agence de presse Xinhua, le principal organe de propagande du régime; Yin Weimin remplacera Zhang Bolin au poste de ministre du Personnel, et Zhang Qinwei assumera les fonctions de Zhang Yunchuan à la tête de la Commission pour les Sciences, les technologies et l'industrie de défense nationale.
Deux mois avant l’annonce de la composition du 17ème Comité central du Parti communiste chinois, l'échéance des remaniements ministériels semble surprenante. Cependant, au congrès cet automne, seules les promotions à des postes dans la hiérarchie du Parti seront annoncées (la composition finale du comité permanent du Bureau politique ne sera connue qu'à la fin du congrès), alors que les remaniements ministériels sont annoncés (et approuvés) par l'Assemblée nationale populaire.
La question du sort de Zeng Qinghong fait l'objet de spéculations. Restera-t-il au comité permanent du Bureau politique ? Sera-t-il promu à la tête de la Conférence consultative du peuple chinois à la place de Jia Qinglin ? Il semble toutefois évident qu'à l'issue du Congrès, l'assise de Hu Jintao au pouvoir aura été renforcée.
- Benjamin Kang Lim, "Allies tapped as Hu builds on strength", The Standard, 1 septembre, 2007
One of President Hu Jintao's closest aides is tipped for promotion, while an ally who was sacked as Beijing mayor during the 2003 SARS crisis has made a political comeback, signs of the leader's growing strength.
The changes were part of a reshuffle ahead of the party's 17th congress, which opens on October 15 with Hu expected to promote more of his men to key posts and further consolidate power.
Ling Jihua, 50, deputy director of the General Office of the Communist Party's Central Committee, is expected to replace Wang Gang, 64, as director in the near future, two sources with ties to the leadership said.
"It's a very important job," one source said, adding it was an indication Hu was politically stronger.
The general office is the party's nerve center, handling classified documents and administrative and logistical affairs of the party's 23-member, decision-making Politburo.
Previous directors of the general office were concurrently alternate members of the Politburo, including Wen Jiabao, who is now premier, and Zeng Qinghong, the vice president.
State media said former Beijing mayor Meng Xuenong, 58, had been appointed deputy party boss of the coal- rich northern province of Shanxi.
"Hu does not have a lot of people he can trust," a second source said, referring to Meng's comeback.
On Thursday, parliament approved the appointments of new ministers of state security, personnel and supervision.
Analysts said the changes meant more emphasis on Hu's policy of "scientific development" to correct China's path from that of the previous administration, which featured growth at the expense of the environment.
Meng is expected eventually to replace Yu Youjun, 54, as Shanxi governor after the provincial people's congress rubber-stamps his promotion.
A vice minister of the party's organizational department, which is responsible for personnel appointments, said Yu would be given an unspecified "important" job because the party "approves of and trusts" him.
Yu would be named a Cabinet minister, the sources said.
Months after Hu took the top job in the Communist Party in November 2002, China was gripped by SARS, which swept through Guangdong and Hong Kong before spreading globally in 2003. It infected some 8,000 people and killed around 800.
Hu sacked Meng, an ally of Hu's predecessor Jiang Zemin, from the posts of Beijing mayor and health minister for a cover-up and ordered the government to come clean on the epidemic.
Meng was a one-time Beijing deputy secretary of the Communist Youth League, which is Hu's power base and is known as the Communist Party's "helping hand and reserve army" and boasts 71.9 million members.
After his stint as Beijing mayor, Meng was appointed deputy head of a multibillion-dollar project to divert water from China's flood-prone south to its parched north.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°14, juil.-août 2007, pp. 12-14
Synthèse commentée de Thibaud Voïta, d’après :
- Huang Yuezhen, « La Chine n’a pas de marque solide »,
- Wang Hongru, « la Chine n’a-t-elle vraiment aucune marque solide ? », Zhongguo Jingji Zhoukan, 4 juin 2007, 21ème semaine.
L’édification de champions nationaux capables de concurrencer les grandes multinationales d’aujourd’hui figure au cœur des préoccupations des Chinois. Les firmes chinoises sont désormais présentes sur les marchés étrangers. Mais elles souffrent d’un important obstacle qui nuit à leur réussite : elles ne sont pas (re)connues. Made In China reste encore synonyme de produits de très bas prix mais également très bas de gamme. Les entreprises chinoises ne jouissent pas d’une notoriété suffisante pour s’imposer comme référence chez les consommateurs étrangers...
Ces articles du Zhongguo Jingji Zhoukan cherchent à expliquer ce phénomène. Le premier est la reprise de réflexions d’Al Ries, spécialiste international du marketing. Cette analyse est mise en miroir avec les points de vue de plusieurs spécialistes chinois sur la question ; qui constituent le second article.
Al Ries : les entreprises chinoises doivent se focaliser sur leur réputation et accroître leur spécialisation
Le constat d’Al Ries est sans appel : « à ma connaissance, il n’existe pas à l’heure actuelle de marque chinoise solide à l’échelle mondiale ». Si une marque chinoise parvient à de bons résultats sur le marché intérieur, elle ne s’imposera pas pour autant sur les marchés mondiaux. Al Ries cite l’exemple du célèbre – en Chine – Lenovo qui sonne, selon lui, comme un … « nom de pâtisserie italienne » (意大利甜点的名字). Son diagnostic est que la Chine, à l’heure actuelle, a le choix : soit elle continue à fabriquer des produits, soit elle se décide à fabriquer des marques. La solution serait que les entrepreneurs et gérants chinois se décident à dépenser du temps et de l’énergie pour créer de grands noms, et comprennent que le plus important n’est pas de produire des marchandises à bas prix. D’autant plus que d’après le dernier rapport des Nations Unies, la Chine est le troisième producteur mondial, derrière les Etats-Unis et le Japon. D’après ce même rapport, il faut s’attendre à ce que les coûts de production augmentent avec l’augmentation des salaires, et que par conséquent le pays devienne concurrentiel.
Il est donc nécessaire que la Chine, pour garder sa compétitivité passe du stade de « fabricant de produits à celui de fabricant de marques » (由制造产品向制造品牌转化的阶段了). A l’heure actuelle, toujours d’après Al Ries, l’Allemagne est le pays aux coûts de production les plus élevés : pourtant, les Allemands restent très concurrentiels en matière de marques, comme le prouve la réputation de sociétés telles que Mercedes ou BMW. L’exemple allemand illustre la réflexion de Ries : les capacités de croissance d’un pays ne proviennent pas de sa capacité à produire, mais bien de sa capacité à fabriquer des marques.
Autre problème, la Chine n’a pour l’instant pas réussi à attacher le nom d’une de ses entreprises à un produit particulier, comme ont pu le faire Dell, Intel ou Microsoft. A cause de cela, elle est menacée par la « maladie japonaise » (日本病) : une entreprise fabrique des produits dans des secteurs différents, et ainsi ne peut réussir à acquérir une spécialité sur un produit particulier. La diversité de la production empêche l’assise de la marque au niveau mondial.
Al Ries fait à Lenovo les recommandations suivantes: l’entreprise doit rassembler ses lignes de production. Ensuite, il lui faut trouver un nom d’exportation qui plaira sur les marchés européen et américain, qui bénéficient déjà d’appellations à succès, comme par exemple ThinkPad. Enfin, il est nécessaire d’associer une caractéristique au nom de la marque, sur le modèle de Volvo, réputée pour sa fiabilité, ou de Mercedes symbole d’un statut social… Si les ordinateurs portables Lenovo pouvaient rester allumés sans alimentation pendant huit heures, il faudra que cette caractéristique soit celle qui reste à l’esprit des clients.
La Chine est-elle vraiment en retard ?
Les points de vue chinois viennent pondérer la vision de Ries. Certains spécialistes estiment qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, que l’élaboration de marques réputées est un processus qui devrait prendre du temps. Il suffit de regarder l’exemple coréen : il y a quelques années, les produits de ce pays étaient mondialement connus pour être des produits à bas prix et de qualité médiocre. Aujourd’hui, certaines multinationales coréennes sont parvenues à s’imposer comme des marques solides. De la même manière, la caractéristique principale des produits chinois est leur bas prix. Mais les stratégies évoluent, et à l’avenir les bas prix ne devraient plus être la caractéristique principale des produits chinois.
Par ailleurs, la tendance est lancée. La Chine ne bénéficie pas encore de marques célèbres, mais les réussites de Haier, Lenovo ou encore Mengniu sont la preuve de la détermination, de la confiance et des capacités chinoises. Surtout, ces entreprises prouvent que la Chine n’en est qu’au premier stade de la mise en place de ses marques. Jin Zhanming, de l’Université de Tsinghua va plus loin, estimant que Pékin dispose d’ores et déjà de marques internationalement reconnues : des entreprises telles que la China International Marine Containers ( l’un des leaders mondiaux dans son secteur), Tsinghua Tongfang, Huawei, ZTE ou encore Lenovo.
Cependant, à l’heure actuelle, la Chine est parvenue à un stade dangereux : les coûts de production ne cessent d’augmenter alors que les profits ne sont pas encore très importants. La population chinoise est confiante pour le long terme.
En attendant, il faut profiter des opportunités actuelles. Il s’agirait d’abord de lancer une tendance visant à imposer le « Brand By China » et ainsi, de quitter le statut « d’OEM » (Original Equipment Manufacturer soit fabricant de pièces détachées pour d’autres sociétés). La Chine doit devenir le « lieu d’origine » (发源地) et « une base stratégique » (策源地). En plus, il est nécessaire de planifier un système d’innovation des produits. Enfin, il faut saisir l’opportunité des Jeux Olympiques pour promouvoir les produits chinois.
Améliorer l’environnement pour devenir célèbre
Reste que pour certains spécialistes interrogés (dont Zai Tingquan, directeur adjoint de la commission d’ingénieurs des sciences économiques et sociales chinoises), ce retard chinois provient de facteurs structurels.
D’abord, au niveau des entreprises, qui sont confrontées à deux problèmes :
1. leur durée de vie moyenne est de deux à trois ans : or, pour acquérir de la notoriété, une société doit durer ;
2. elles doivent procéder à des investissements durables, afin de s’élever au rang des grandes marques.
En outre, la Chine aurait besoin d’un meilleur environnement de marché pour réussir à promouvoir ses marques. Enfin, les marques chinoises souffriraient également de la faible consommation intérieure ; qui serait un frein au développement des entreprises.
Nous ajouterons à ces réflexions que, malgré tout, les grandes marques chinoises risquent fort de beaucoup souffrir des nombreux scandales ayant éclaté récemment, particulièrement aux Etats-Unis. Voir les milliers de chiens et de chats morts en mars dernier, suivi de l’affaire du dentifrice chinois à l’antigel. Tant et si bien qu’une compagnie de l’Utah aurait lancé des produits China Free… Autant de tristes événements qui ne peuvent que jouer contre la popularité des marques chinoises à l’étranger.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°14, juil.-août 2007, pp. 15-17
Synthèse commentée de Mathieu Duchâtel à partir de :
- Luo Bing, “Hu Jintao demande à l’armée de se prémunir contre huit grands dangers”, Zhengming, no 356, août 2007, p 6
- Luo Bing, “Le Parti communiste envoie cinq missives pour mobiliser l’armée contre le changement”, Zhengming, no 356, août 2007, pp 8-9
Le « développement scientifique »[1] qui gouverne la modernisation de l’Armée populaire de libération (APL) est-il compatible avec la loyauté de l’armée envers le Parti communiste chinois (PCC) ? Le pouvoir chinois semble s’inquiéter de sa capacité à conserver l’armée comme bras armé du PCC, et non de l’Etat. En effet, la vague de libéralisation de la pensée dans la société chinoise n’a pas épargné des officiers et hommes du rang mieux éduqués, et amenés à traiter plus d’informations. Hu Jintao instrumentalise-t-il cette inquiétude pour consolider son pouvoir dans l’APL, ou s’alarme-t-il vraiment de l’apparition de fissures dans le lien Etat-parti ?
Les 15 et 16 juillet, la commission militaire centrale (CMC) de l’Etat a tenu une réunion élargie, en présence des directeurs des quatre départements généraux[1], des commandants en chef et des commissaires politiques des sept régions militaires, des directeurs d’établissements supérieurs sous la responsabilité directe de la CMC et de leurs commissaires politiques. En tout, ce sont plus de quatre-vingt responsables qui ont assisté à cette réunion, à laquelle furent également conviés dix-neuf généraux, ex-membres des deux précédentes commissions militaires centrales.
A cette occasion, Hu Jintao, en sa qualité de président de la commission, a prononcé un discours intitulé « Du renforcement et de l’amélioration de la construction de la pensée politique, de l’organisation, de la discipline et des technologies modernes dans l’armée ». Vice-président de la Commission, Guo Boxiong, a complété son intervention par une allocution titrée : « Maintenons le contrôle absolu du Parti Communiste sur l’armée, renforçons l’esprit de corps des militaires, accélérons les programmes de modernisation ». Ces deux discours reflètent la volonté de Hu Jintao de consolider son pouvoir dans l’armée. En outre, ils dénotent une inquiétude réelle envers les tendances à la « libéralisation » de la pensée des militaires, un phénomène jugé négatif en ce qu’il pourrait, à moyen terme, décrédibiliser la notion d’appartenance de l’armée au parti communiste, et favoriser sa nationalisation. Le thème du renforcement de la discipline dans l’armée y est particulièrement présent. C’était déjà celui de l’allocution prononcée par le Président Hu en présence des délégués militaires de la session de l’Assemblée nationale populaire de mars 2007. A l’époque, son insistance avait été interprétée comme une volonté de clarifier son opposition catégorique aux prises de position de certains jeunes officiers en faveur d’une transformation de l’APL en armée professionnelle, portant allégeance à l’Etat, et non au parti[2].
Dans son discours, Hu Jintao a estimé qu’en cette période de paix, l’armée chinoise devait faire face à huit défis, allant jusqu’à employer le terme de crise. (1) La conscience de la mission est de moins en moins claire parmi les troupes. (2) La conscience politique de l’armée et l’organisation des troupes sont en voie de dislocation. (3) Le principe de contrôle absolu du parti sur l’armée est de plus en plus souvent remis en cause. (4) La capacité de l’APL à résister à l’occidentalisation, à la corruption et à la division est de moins en moins solide. (5) La discipline interne laisse à désirer. (6) Les relations entre les officiers et les soldats se dégradent[3]. (7) Il n’est pas garanti que l’armée puisse remporter la victoire dans une guerre menée dans des conditions de haute technologie. (8) Les relations entre l’armée, les gouvernements locaux et les populations locales se dégradent.
En conséquence, Guo Boxiong a insisté sur le nécessaire renforcement du travail d’éducation politique dans l’APL, avec les quatre priorités suivantes. (1) Renforcer la conscience de la nécessité de lutter contre les forces tendant à occidentaliser et à diviser l’armée. (2) Refuser avec fermeté tout ce qui tend à affaiblir le contrôle du parti sur l’armée (軍隊非黨化), à nationaliser l’APL, et à détourner son éducation politique. (3) Empêcher que l’armée ne soit « contaminée » par toutes sortes de modes de pensée négatifs qui se sont déjà propagés dans la société chinoise. (4) Travailler à mieux développer le sens de la mission et le sens des responsabilités de l’armée.
Deux semaines plus tard, le 1er août, l’Armée Populaire de Libération a fêté son 80ème anniversaire. Mais 2007 correspond surtout, selon Luo Bing, à une période de transition au cours de laquelle Hu Jintao s’emploie à renforcer son pouvoir dans les forces armées chinoises. La lutte contre la corruption, le renforcement de l’éducation politique, les stratégies de nomination, de promotion et de restructuration des unités sont ses principaux outils[4]. Cette volonté de contrôle accru sur les forces est le principal facteur expliquant le nombre inhabituel de lettres de cadrage envoyées au gouvernement et à différentes structures de l’APL peu avant les festivités du 80ème anniversaire. Hu Jintao a également ordonné l’envoi de 80 équipes d’inspecteurs pour contrôler le fonctionnement des régions militaires, des groupes d’armées et des différentes unités.
La première lettre est destinée au Conseil d’État et à la Commission militaire centrale. Elle concerne le renforcement du contrôle du parti sur l’armée, qui doit être absolu. Elle recommande de rendre plus visibles les manifestations de l’appartenance de l’APL au parti communiste, de conserver coûte que coûte au parti communiste le rôle d’initiative pour toutes les activités politiques et pour le choix dans la composition des unités, et de s’opposer activement à toute force susceptible d’entamer le leadership du parti.
La seconde est adressée à la commission de l’inspection disciplinaire de l’APL et au département général de la politique. Elle vise à accélérer la mise en pratique de la directive de la commission de discipline intitulée « Quelques règles relatives à l’interdiction formelle d’utiliser sa position pour obtenir des avantages illégitimes ». Elle donne aux officiers corrompus un mois pour se dénoncer et fournir un compte-rendu précis de leurs gains illégaux en échange de mesures disciplinaires moins sévères. Elle appelle les commissaires politiques et les cellules du parti dans l’armée à en informer clairement l’armée et la police armée, et à les prévenir que les peines seront prononcées avec une grande sévérité par les équipes d’inspection une fois la date limite dépassée, à partir du 20 août.
La troisième lettre s’adresse aux quatre départements généraux, qu’elle enjoint de veiller au renforcement de la discipline parmi les troupes. La quatrième, au Conseil d’État et à la Commission militaire centrale. Elle leur enjoint de mieux contrôler l’APL pour l’empêcher de poursuivre de manière occulte des activités économiques et financières lucratives. Malgré l’interdiction faite à l’armée, en 1998, de s’investir dans la vie économique du pays, le gouvernement estime, après un recensement effectué en 2000, que ses actifs dépassent 160 milliards de Yuans (15,5 milliards d’Euros), qu’elle gère indirectement à travers différentes structures civiles, souvent les administrations locales, qui lui en reversent les revenus.
Pour rectifier la discipline dans l’armée, Hu Jintao, de son accession à la tête de la commission militaire centrale en septembre 2004 jusqu’en juin 2007, a réorganisé la composition de nombreuses unités : dix sept parmi celles dépendant directement des régions militaires, neuf parmi les groupes d’armée (集團軍), cinquante-cinq parmi les structures dépendant directement de l’autorité des quatre départements généraux et des quartiers généraux de la marine, des forces aériennes et de la seconde artillerie. En outre, sous Hu Jintao, les réductions de troupes ont concerné 30000 personnes, parmi lesquelles 28000 ont été forcées de prendre une retraite anticipée, et 1830 de changer de profession. D’après les statistiques de Chengming, ces mises à pied s’expliqueraient pour 80% d’entre elles par des délits économiques, et pour 16%, par de la prévarication. Elles s’inscrivent dans l’effort coordonné de Hu Jintao pour afficher la lutte du gouvernement central contre la corruption, et renforcer sa légitimité aux yeux de la population.
Mais la question de la discipline ne se réduit pas à la corruption matérielle. Les dirigeants chinois s’inquiètent ouvertement de l’évolution des mentalités dans l’armée, et cherchent à prévenir une forme de corruption spirituelle qui entamerait la légitimité du lien entre le parti et l’armée. Par le passé, la majorité des troupes chinoises était recrutée dans les campagnes. Les officiers étaient eux-mêmes d’origine paysanne. Ils avaient gravi les grades successifs de la hiérarchie militaire à partir de la base. Cette composition sociologique favorisait la discipline et une loyauté sans faille envers le parti et la hiérarchie. Aujourd’hui, alors que l’armée met en œuvre un processus de modernisation destiné à « remporter des conflits dans un contexte de haute-technologie », elle recrute dans des milieux différents, plus urbains, mieux éduqués. Elle est contrainte de mettre en œuvre différents projets pour améliorer la qualité de la formation technique qui leur est dispensée dans les établissements spécialisés de l’armée[5]. Ces recrues et les officiers de la nouvelle génération maîtrisent parfaitement l’informatique, et il est difficile de leur cacher que la nationalisation des forces armées est vue dans les pays les plus modernes comme un gage de professionnalisme, et un facteur de progrès. Selon l’expression de Hu Jintao, l’armée serait en train de « détruire elle-même sa grande muraille de fer et d’acier » (軍隊自毀鋼鐵長城), par référence au mot de Deng Xiaoping selon lequel l’APL était la muraille de fer et d’acier qui protégeait le parti. Il serait donc urgent d’agir pour étouffer une tendance qui peu à peu, pourrait favoriser un « changement pacifique » (和平演變), le terme consacré par le Parti communiste pour décrire la démocratisation en douceur du système politique sous l’influence diffuse de l’Occident.
Ce thème de la lutte contre le « changement pacifique » est au cœur de la cinquième lettre, adressée par Hu Jintao à la commission de l’inspection disciplinaire de l’APL et au département général de la politique. Elle insiste sur la nécessité de combattre les tendances à l’occidentalisation, la dépolitisation et la nationalisation de l’armée, en réaffirmant constamment le leadership du parti. Elle précise douze interdictions faites aux militaires, dont celles de se servir d’internet, d’adhérer à des organisations religieuses ou à des associations, de consulter des publications étrangères à contenu subversif, qui pourraient démoraliser les troupes… Il s’agit selon Luo Bing de la missive dont la portée est la plus significative. Moins qu’une volonté de contrôle politique sur les forces, elle révèlerait une inquiétude réelle quant à l’évolution des mentalités dans l’APL… qui sera sans doute utilisée pour réaffirmer le contrôle de Hu Jintao et du Parti en général sur l’armée au moment du 17ème Congrès.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°14, juil.-août 2007, pp. 24-27
Synthèse commentée de Hubert Kilian à partir de :
- Yang Yong-ming, « Les relations de sécurité nippo-australiennes, le souci d’être aspiré par l’instabilité dans le Détroit de Taiwan » United Daily News, Lienhebao, 25 mars 2007, page éditoriale.
- Lu Yi-zheng, « La déclaration nippo-australienne conjointe de sécurité : on est encore très loin d’une alliance. » Zhongguo shipao. 29 mars 2007, pages internationales.
- Chen Yi-Hsin, « L’impact de la signature de la déclaration conjointe nippo-australienne sur la coopération en matière de sécurité sur la région Asie-Pacifique » Zhanwang yu Tansuo (Prospect and Exploration), vol. 5, n° 4, avril 2007
Le 23 mars 2007, un an après le début du dialogue stratégique trilatéral Etats-Unis-Japon-Australie, Shinzo Abe, le Premier ministre nippon et son homologue australien John Howard, signaient à Tokyo une déclaration conjointe sur la coopération en matière de sécurité (Japan-Australia Joint Declaration on Security Cooperation). C’est le premier accord de ce type que le Japon signe depuis le renforcement de son alliance de sécurité avec les Etats-Unis. Cette déclaration semble être le résultat d’une volonté commune d’entretenir une relation bilatérale privilégiée sur les questions de sécurité, dans le cadre du renforcement d’un partenariat stratégique global[1] (comprehensive strategic relationship)...
L’annonce de cette déclaration a fait l’objet d’une attention particulière des médias et du monde universitaire taiwanais. Deux questions ont dominé les analyses à Taiwan : cette déclaration conjointe a-t-elle pour objet de construire un mécanisme de sécurité visant à contenir l’émergence de la Chine ? Permet-elle de renforcer la sécurité de Taiwan ?
Selon la déclaration, le Japon et l’Australie vont renforcer leur coopération sur les questions de réforme de l’Organisation des Nations Unies, de lutte contre le terrorisme et la criminalité internationale ainsi que sur les questions militaires et de défense. Le texte proprement dit se divise en trois parties. Le préambule rappelle l’existence d’intérêts stratégiques communs au Japon et à l’Australie, créant ainsi la nécessité d’une relation de partenariat stratégique (战略伙伴关系 zhanlue huoban guanxi) tandis que dans le premier chapitre, intitulé « renforcement de la coopération » l’Australie déclare soutenir la position du Japon face à la Corée du Nord, y compris sur le dossier des otages japonais, la candidature du Japon à un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et le renforcement de la coopération entre les ministères de la Défense. Dans le chapitre relatif aux coopérations, le document énumère neuf domaines dans lesquels seront mis en place un échange de personnel et l’organisation de manœuvres et d’exercices communs. La déclaration évoque enfin un « dialogue stratégique » que devront tenir, chaque année, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères, avec pour ambition le développement d’un « plan d’action » sur le modèle du Traité de sécurité américano-nippon.
Les trois auteurs s’accordent pour souligner qu’il ne s’agit là que d’une déclaration conjointe et non pas d’un accord de sécurité, ce qui en limite la portée stratégique. Ils sont également unanimes pour considérer le rapprochement entre le Japon et l’Australie comme le fruit de l’influence américaine.
Pour Lu Yi-zheng, l’examen des termes de la déclaration permet de conclure à une volonté délibérée d’imprécision entretenue dans l’objectif de rassurer la Chine sur les intentions du Japon et de l’Australie tandis qu’il est évident que les Etats-Unis sont à l’origine de la démarche, souhaitant construire une ligne de défense à partir du Japon, d’Okinawa, de l’Australie, de la Nouvelle Zélande, des Philippines pour contenir la Chine. Pour Yang Yong-ming, une alliance militaire trilatérale Etats-Unis-Japon-Australie émerge. Dès lors, la stratégie américaine dans la région constitue un facteur clé pour le futur de la coppération nippo-australienne. Selon lui, compte tenu de la direction que prennent les relations entre la Chine et les Etats-Unis, Washington a pour priorité de préserver le statu quo en Asie du Nord-est et d’éviter d’être marginalisé par une intégration régionale croissante, organisée autour de la croissance économique chinoise. C’est pour cette raison que Washington a demandé à l’Australie, à la Nouvelle Zélande et à l’Inde d’intégrer l’APEC, avant d’encourager le Japon et l’Australie à signer cette déclaration conjointe.
D’un point de vue économique et de sécurité, les Etats-Unis cherchent ainsi à préserver leur position hégémonique dans la région Pacifique. Pour Chen I-hsin, il est tout aussi évident que la déclaration s’appuie sur l’alliance nippo-américaine et sur le forum trilatéral de sécurité qui s’est ouvert en 2006 et dont la fonction est de mieux coordonner la réponse japonaise et gérer sa montée en puissance sur la scène régionale pour faire face à la modernisation de l’APL.
Mais Chen I-hsin insiste aussi sur l’importance modérée que les autres pays asiatiques accorderaient à ce renforcement des relations de sécurité, parfaitement conscients des relations de coopération militaire que développent les Etats-Unis avec la Chine comme les autres Etats de la région. Un point qui pousse Chen I-hsin à considérer cette déclaration du point de vue d’un type d’alliance souple telle que les démocraties en ont développé pour lutter contre le terrorisme. Il n’y aurait donc pas de politique américaine classique d’encerclement comme au temps de la guerre froide. Un point sur lequel Philip Yang semble rejoindre Chen I-hsin, voyant dans cette déclaration conjointe appuyée sur l’alliance nippo-américaine, l’aveu américain de l’importance de la sécurité du Japon et de l’Asie du Nord-est et sa volonté de donner des assurances de qualité à la région à partir de l’alliance nippo-américaine et de l’accord nippo-australien.
Du point de vue japonais, Yang Yong-ming et Chen I-hsin considèrent l’intérêt nippon à renforcer une telle coopération. Pour Chen I-hsin, c’est le Japon qui aurait d’abord intérêt à développer une posture de sécurité calquée sur celle des Etats-Unis. C’est d’ailleurs, selon lui, la politique de Shinzo Abe et les décisions prises ces deux dernières années par les gouvernements américains et japonais en matière de coopération militaire qui montrent la poursuite du rapprochement des deux puissances.
Pour Yang Yong-ming, cette déclaration conjointe bénéficie davantage au Japon qu’à l’Australie, puisque cela permettrait à Tokyo d’approfondir le déploiement de sa stratégie de sécurité en Asie-Pacifique et d’en retirer une capacité et un espace d’expression plus stable tandis que le système de sécurité américano-japonais en sort renforcé. Mais Chen I-hsin est moins optimiste que Philip Yang en ce qu’il considère la présence dans les milieux politiques de l’archipel, d’une certaine opposition à la politique de sécurité américaine, notamment depuis que Washington a tenté de négocier seul sur le dossier nord-coréen.
Chen I-hsin estime qu’à terme, le Japon souhaitera se débarrasser de l’influence américaine pour jouer son propre rôle diplomatique et militaire dans la région. 50 années d’alliance de sécurité ont dégénéré en une relation qui malgré les apparences n’est pas aussi complice (shen he shen li). Une évolution selon lui qui pourrait donner à réfléchir à l’Australie sur la future architecture à donner à cette coopération militaire.
Du point de vue australien, les trois auteurs sont d’accord pour souligner le nombre important d’hommes politiques et d’experts australiens opposés à cette déclaration et s’interrogeant sur son utilité pour Canberra au regard des questions de sécurité en Asie du Nord-est. En outre l’Australie paierait un prix non négligeable à coopérer avec le Japon en matière de sécurité, en sacrifiant une partie de sa liberté d’action, et en mettant en péril ses relations économiques avec son premier partenaire, la Chine.
La réaction chinoise est ensuite envisagée par les trois auteurs qui s’entendent pour y voir une manifestation évidente du nouveau style diplomatique chinois[1] qualifié de « gestion froide » (leng chuli). Selon Yang Yong-ming, Pékin ne se préoccupe pas de la posture de sécurité de l’Australie, mais se soucie de voir une alliance tripartite émerger en Asie du Nord-est et cultiver une influence sur les questions de sécurité, dont la question de Taiwan, ajustant ainsi les stratégies et le rythme en s’appuyant sur des stratégies coercitives ou de contre-balancement. Chen I-hsin estime à l’inverse que Pékin se soucie peu de cette évolution, en raison de l’incapacité politique du Parti libéral démocrate au Japon de réformer sans l’aide de l’opposition la constitution pacifiste nippone et de l’opposition australienne à la politique de sécurité américaine dans la région. Chen I-hsin accorde cependant un caractère déterminant à la confiance de Pékin dans son nouveau soft power, construit sur des relations économiques florissantes organisées sur un mode de gains mutuels et dans la nature pacifique de l’émergence chinoise. Autant de facteurs qui auraient poussé Pékin à réagir positivement à cette déclaration conjointe. Yang Yong-ming considère de son coté que Pékin accordera néanmoins une importance accrue aux interactions économiques avec le Japon et l’Australie, évitant ainsi une dégradation de ces relations pour des raisons de sécurité ou du fait des polémiques historiques, afin d’éviter de favoriser l’émergence d’un environnement dans lequel Canberra et Tokyo chercheraient à s’opposer à la Chine.
Enfin, du point de vue taiwanais, les trois auteurs sont unanimes pour considérer que si ce renforcement des relations de sécurité entre Tokyo et Canberra est bénéfique pour Taiwan, la déclaration n’aura que peu d’impact sur la sécurité de l’île. Reprenant la rhétorique du Kuomintang, ils estiment que cette évolution devrait pousser Taiwan à une attitude plus responsable, évitant ainsi de jouer les « fauteurs de troubles » (mafan zhuangshizhe). Yang Yong-ming appelle plus précisément Taiwan à s’appuyer sur l’interdépendance et la coopération régionale pour s’immiscer dans les processus de développement économique et d’intégration régionale. Il note que les résistances australiennes à cette déclaration conjointe sont d’une part liées à la gestion par Taiwan de ses relations avec la Chine, et d’autre part, au développement considérable des capacités militaires chinoises. Une raison supplémentaire, selon lui, pour que Taiwan réfléchisse à la meilleure manière de construire des structures d’interactions pacifiques et de se comporter en partenaire responsable en Asie du Nord-Est.



Français
English
