POLITIQUE INTÉRIEURE 1. Dernière ligne droite avant le 17ème Comité Central 2. Entre maoïsme et démocratie, le Parti cherche une idéologie 3. L’avènement de la ligue de la jeunesse communiste, une bonne chose pour la Chine ? ÉCONOMIE 4. La loi anti-monopole favorise-t-elle vraiment la concurrence ? 5. La difficile question du logement 6. La restructuration chaotique des entreprises chinoises 7. Le nouveau rôle du Private Equity en Chine 8. La réévaluation du Yuan, dernier espoir pour éviter la crise ? AFFAIRES DIPLOMATIQUES ET STRATEGIQUES 9. La politique extérieure du Président Sarkozy 10. L’APL, enfin indispensable aux Américains 11. Le monde harmonieux, réponse au choc des civilisations 12. Les exercices militaires annuels de Taiwan PRESSE TAIWANAISE 13. Ma Ying-jeou déçoit Pékin 14. Implications stratégiques et électorales des projets de référendum d’entrée à l’ONU.
Information - inscription : chinaanalysis@centreasia.org
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°15, sept.-oct. 2007, pp. 4-7
Synthèse commentée de Michal Meidan d’après :
- Liu Xiaobo, "L'idéologie troublée de Hu Jintao", Chengming, Septembre 2007, pp. 19-22
- Luo Bing, "Quatre intellectuels se prononcent: le Parti doit se reformer", Chengming, Septembre 2007, pp. 9-10
- Mu Muying, "Un colloque théorique expose le désespoir du Parti", Chengming, septembre 2007, pp. 11-12
- Li Rui[1], « Lettre ouverte au 17ème congrès: Avis sur la réforme du Parti », Yanhuang Chunqiu, no. 10, octobre 2007
L'abondance de nouveaux slogans politiques témoigne-t-elle de la reprise en main par Hu Jintao de la réflexion politique ou reflète-elle, au contraire, le désarroi dans lequel se trouve la PCC quant à ses fondements idéologiques?
La presse hongkongaise semble opter pour la deuxième réponse. Pour les analystes de la vie politique chinoise, le constat que l'idéologie marxiste ne permet plus aux élites chinoises de répondre aux besoins d'une société désormais plus diversifiée ou aux défis posés par une économie plus complexe, est devenue chose courante. La réflexion politique, selon eux, doit absolument évoluer pour être en phase avec la réalité d'une Chine après près de trente ans de réformes et d'ouverture. Après les "trois représentativités" de Jiang Zemin, aucune innovation politique n'a émané du Parti, créant un vide et une baisse de motivation.
Pendant les mois de juillet et d’août, le gouvernement central a donc réuni une conférence de travail, organisée en deux volets, réunissant des experts issus des départements de recherche du Parti, de l'école du Parti, du ministère de la Propagande, de l'Académie chinoise des sciences sociales et des experts issus des branches locales de ces institutions, autour de la question de la construction idéologique et théorique. Hu Jintao, qui a participé à la deuxième partie du colloque, aurait souligné l'importance de consolider une ligne idéologique servant de guide au Parti et à la population, faute de quoi, les acquis du pays ne pourraient être consolidés et approfondis.
Les experts réunis, toujours d'après Chengming, auraient souligné ce vide idéologique et l'incapacité du marxisme à le combler,, d'où la nécessité d’affirmer la constitution comme fondement de l'activité politique du pays. Pour les experts, la nature et les fondements socialistes du pays s'étant effondrés, des contradictions sociales, politiques et économiques font désormais surface et il devient urgent de leur apporter des solutions. Dans certaines provinces, poursuivent-ils, la société peut être qualifiée de "capitaliste avec des caractéristiques chinoises"… Le développement en deux temps de la réforme économique d'une part et de la réforme politique d'autre a laissé émerger des groupes privilégiés et a donné lieu à une polarisation profonde de la société chinoise, approfondissant la rupture avec ses fondements socialistes.
De même, la notion de "stabilité avant tout" a été mise en cause par les participants au colloque, car elle a donné une nouvelle légitimité à la gouvernance par la personne et le Parti (par opposition au gouvernement par la loi, ou rule by lawi) et à une nouvelle forme de concentration du pouvoir. De ce fait, plus on lutte contre la corruption, plus on devient corrompu, donnant lieu à une forme de "corruption structurelle". Qui plus est, au nom de la "stabilité avant tout" une pression est exercée sur la société et empiète sur ses droits civils. Le Parti ne peut donc pas faire l’économie d’une réforme de la constitution et de ses propres statuts.
Dans cette veine, la rencontre de Wen Jiabao avec quatre intellectuels proéminents a été l'occasion pour Zhu Guangya, le physicien qui a participé à la fabrication des premières bombes atomiques chinoises, d'avertir le Parti: sans réforme, il perdra le pouvoir[1]. La solution, selon Qian Xuesen, père fondateur du programme spatial chinois, est le gouvernement par la loi, et la supervision des instances politiques par des instances juridiques indépendantes.
Si le constat des problèmes sociaux fait l'unanimité, le débat reste fébrile quant aux solutions à leur apporter et la voie à prendre pour réforme le système politique. Liu Xiaobo choisit de relater deux séries récemment diffusés à la télévision chinoise pour faire part du désarroi des dirigeants chinois: le premier téléfilm, intitulé "l'émergence des puissances", a étudié l'émergence et le déclin de neuf puissances historiques. La réalisation de ce documentaire, appuyée par les plus hautes instances dirigeantes chinoises, porte un jugement favorable sur les puissances des Etats-Unis et du Royaume-Uni, ainsi que sur les valeurs qu'elles représentent: commerce libre, économie de marché et démocratie constitutionnelle. Comparé par certains à He Shang[2], cette série pourrait se comprendre comme une annonce par MM. Hu et Wen de leurs intentions sur le plan des réformes politiques. Or, d’une teneur complètement différente, se trouve un documentaire intitulé "Vigilance en temps de paix" (qui aurait été appuyé par Hu Jintao lui-même), qui explique le déclin de l'Union soviétique, et en tire des conclusions. Essentiellement, c'est la réfutation de l'héritage de Staline et la trahison du marxisme-léninisme, entamée par Khrouchtchev et suivie par Gorbatchev et Eltsine qui ont été déterminants pour le déclin de la puissance soviétique. Pour Liu Xiaobo, la diffusion de ces deux documentaires est une manifestation patente de l’indécision de la direction chinoise quant à la rénovation idéologique du parti. Selon lui, la polarisation sociale a conduit Hu Jintao à chercher des réponses dans l'idéologie maoïste. Mais le maoïsme, poursuit-il, a été discrédité il y a longtemps, remplacée par le sentiment nationaliste et des slogans creux. Il en résulte que l’équipe dirigeante emmène bien la Chine dans une certaine direction, mais sans savoir où elle s’arrêtera. MM. Hu et Wen chercheraient donc à combler le vide idéologique par un retour au maoïsme mais en raison de la faiblesse de leur autorité politique[3] et de l'émergence de groupes d'intérêts forts, ils pourront difficilement accepter "les valeurs et institutions d'une culture politique moderne". D'autre part, le retour à l'idéologie maoïste semble, elle aussi, peu probable car "l'opportunisme et le pragmatisme politique de Deng ont transformé le Parti en calculateur habile de coûts et de bénéfices", qui pourra difficilement retrouver des modes de fonctionnement plus rigides.
S'il n'est pas rare de lire ce genre de commentaires dans la presse hongkongaise, qui appelle ouvertement à la démocratisation du système politique chinois et à la libéralisation de la société, un appel similaire est venu également de Pékin. Dans le dernier numéro de Yanhuang chunqiu (China through the Ages)[4], l'ancien secrétaire personnel de Mao Zedong publie une lettre ouverte à Hu Jintao dans laquelle il plaide la cause de la démocratie constitutionnelle en Chine (tout en évitant de parler d'élections multipartites), et demande la liberté de presse, d'expression et de publication. Dans son texte, et par rapport à ses prédécesseurs dans le débat démocratique, Li Rui va très loin dans ses revendications, mais aussi dans l'habileté de son argumentation.
D'abord, il parle en termes de "crise imminente" pour décrire l'urgence de la réforme politique, qui traîne trop loin derrière la réforme économique, avant de passer à l'éloge de la démocratie. Citant Chen Duxiu et faisant appel au sentiment de solidarité des vétérans du Parti communiste chinois[5], Li Rui prône l'adoption de la démocratie en Chine. "La démocratie n'est pas exclusivement capitaliste, c'est un concept qui n'est pas lié à une classe sociale mais qui est l'émanation de longues années de lutte. Avant la révolution communiste [en Chine], l'objectif était d'abattre l'anti-socialisme, or, une fois arrivé au pouvoir, nous avons regrettablement perdu de vue de vue et nous avons fait du capitalisme et de la bourgeoisie nos principaux ennemis. En adhérant au Parti, nous nous opposions à la domination autocratique de Tchang Kai-shek avec une seule idéologie, un seul parti et un seul dirigeant. Nous voulions fonder une Chine nouvelle, libre, démocratique, forte et prospère".
Li Rui voudrait voir en Chine une étude critique de l'histoire du pays et du Parti, afin d’accorder moins d'importance à l’héritage de Mao et de repenser la place de sa pensée dans les fondements idéologiques du pays. "Après 1949, le pays a subi des pertes importantes, non seulement matérielles, mais aussi intellectuelles. Ces sont des phénomènes détestables qui n’auraient pas pu survenir dans un système démocratique avec un équilibre des pouvoirs (…). Je crois que la racine du problème vient de l'intérieur du Parti". D'où, pour lui, la nécessité pour le Parti de se reformer: le Parti ne peut plus rester une classe privilégiée, et devra être exemplaire dans son application de la constitution. Il devra également garantir la liberté de la presse et de l'expression et, se soumettre ainsi au contrôle du peuple. Dans l'histoire contemporaine, de nombreux partis autocratiques ont accompli la transition vers le gouvernement par la loi, c'est une tâche historique qu'il nous reste à accomplir". Pour reprendre le programme politique formulé à l'occasion du 13ème CC[6], qui devrait, selon Li Rui, être étudié à nouveau, il prône le retrait du Parti de tous les échelons du gouvernement. Le "parti au pouvoir devrait respecter la loi et limiter ses actions aux périmètres définis par la loi… le Parti doit bien entendu gouverner, mais (…) en recevant l'aval du parlement et du gouvernement pour ses actions. Le Parti ne devrait pas être autorisé à intervenir dans l'activité du gouvernement, de même que le pouvoir judiciaire devrait être indépendant".
La démocratie constitutionnelle serait donc la seule réponse pour la Chine, mais l'adopter voudrait dire faire respecter la constitution par tous, éduquer la population chinoise à la connaissance de ses droits et introduire des enseignements, tels l’éducation civique, afin de renforcer la conscience citoyenne des Chinois. "Nous avons modifié la constitution sept fois, mais elle reste inefficace. Dès son arrivée au pouvoir, le Président Hu Jintao a mis un accent sur la constitution. Ceci a donné de l'espoir à la population." Li Rui se positionne ainsi clairement à l'intérieur du système et du Parti, et ne demande au Parti rien de plus que de respecter ses promesses.
Enfin, pour Li Rui le principe de "stabilité avant tout" ne pourra que condamner la réforme à une fin précoce. "La démocratie est une bonne chose (…), elle ne pourra que promouvoir la stabilité sociale. Certes, chaque pays à des conditions et des expériences qui lui sont propres", évoquant les affirmations que le Chine ne devrait pas copier aveuglement d'autres systèmes politiques[7], "rien ne sert d’imiter pour imiter, mais nous pouvons bénéficier d'une vaste expérience. Nous devons évaluer avec prudence les leçons de l'Histoire".
Même s'il semble peu probable qu'une réforme politique approfondie soit annoncée par Hu Jintao au moment du 17ème CC, les pressions réformistes se font sentir dans les débats reflétés par la presse. L'urgence d'une nouvelle réflexion politique est souvent évoquée, mais les éléments de cette réflexion semblent être en gestation. Les dernières livraisons de la revue Yanhuang Chunqiu sont absentes de l'Internet, mais les textes sont reproduits par d'autres sites, faisant preuve d'une part de la volonté des organes de la propagande de limiter l'étendue de ces débats, et d'autre part de l'impossibilité (ou de la résignation à l'impossibilité) de les faire disparaître complètement.
La presse estime en effet que l'innovation politique annoncée le 15 octobre se limitera à l'introduction des slogans comme "la société harmonieuse" et le "développement scientifique" dans la constitution. Or, vu la prolifération des débats, le changement constitutionnel annoncé ira-t-il plus loin?
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°15, sept.-oct. 2007, pp. 15-18
Synthèse commentée de Jules-Guillaume Friol, d’après :
- Dossier spécial, « Le Private Equity, ce rêve chinois », Caijing, 9 juillet 2007
- Zhao Juan, « Un changement d’orientation pour le Private Equity en situation de grâce », Jingji Guancha (Observateur économique), 1er octobre-8 octobre 2007
Le Private Equity[1] en Chine se dote d’une nouvelle signification après les changements de régulation successifs survenus depuis un an. Alors qu’il était à l’origine une forme d’ingénierie financière aboutissant à la cotation d’actifs chinois sur des marchés outre-mer (les red chips ou 红筹), le Private Equity se veut de plus en plus l’outil de Pékin pour une croissance durable de ses firmes « privées » (民营企业ou私营企业) ou la réforme des entreprises d’Etat – avec pour horizon les marchés domestiques de Shanghai ou Shenzhen. Mais cette stratégie est-elle soutenable ?
Good Bye Red Chips, Long Live A Market
Jusqu’en septembre 2006, les fonds de Private Equity opéraient traditionnellement en Chine selon une boucle off-shore : un fonds investi en capital étranger et enregistré hors de Chine prenait une participation dans une société chinoise (Operating Company) via un Special Purpose Vehicle (SPV) off-shore, souvent incorporé dans un paradis fiscal. Une fusion des deux entités était opérée avant de procéder à une introduction en bourse sur des marchés outre-mer, le plus souvent Hong-Kong ou Singapour. Une directive de septembre 2006[1] a mis fin à cette méthode des red chips, en réservant au Ministère du Commerce (MOFCOM) le droit de refuser toute acquisition d’une entreprise chinoise par une SPV off-shore.
Trois principaux motifs sont à la source de ce changement de régulation. Premièrement, le souci des autorités de garder la mainmise sur les meilleurs actifs du pays. En second lieu, la volonté d’attirer des firmes de qualité sur les marchés domestiques. Les fonds Private Equity n’ont de raison d’être qu’au regard de la sortie de leurs investissements, qui se fait de manière privilégiée par une introduction en Bourse. En faisant du marché A l’horizon de tout investissement en Private Equity en Chine, les régulateurs réagissent au manque critique de firmes performantes listées sur les marchés domestiques. Troisièmement, la nouvelle législation favorise l’établissement de fonds libellés en RMB, ce qui permet d’essorer une partie de l’excès de liquidités.
Depuis juin dernier, un amendement de la loi sur les partenariats en droit commercial (« 合伙企业法[2] ») permet l’incorporation locale des fonds de Private Equity. Ils peuvent désormais lever des fonds libellés en RMB et bénéficier d’une politique fiscale avantageuse qui évite une double taxation douloureuse. Les enseignes locales gagnent du terrain : Hony Capital (弘毅), le fonds de Lenovo, ou CDH-Investments (鼎晖), dont le dirigeant, Wu Shangzhi, a inauguré la méthode des red chips en listant Eagle Ceramics (鹰牌陶瓷) à Singapour en 1999 sont ceux qui connaissent le plus de succès. Des sociétés de Bourse, comme China International Capital Corp. et Citic Securities ont aussi mis sur pied leur propres fonds de Private Equity. Les franchises étrangères affluent également : Temasek et Goldman Sachs viennent de confier cette mission à certains de leurs banquiers les plus expérimentés alors que Carlyle, Texas Pacific Group, CVC et autres s’adaptent également au changement de régulation. Au total, Pékin a approuvé 11 fonds libellés en RMB depuis 2006, réunissant un total de 10,6 milliards de dollars US (d’après le Centre for Asian Private Equity Research).
Le gouvernement a également mis sur pied des fonds d’investissement pilotes que Caijing place sous le label « Private Equity ». Le Fonds industriel de Bohai dans la région de Tianjin qui s’élève à 20 milliards de Yuan, fut monté fin 2006 alors que quatre fonds sectoriels supplémentaires ont obtenu l’accord du Conseil des Affaires d’Etat (CAE) en septembre 2007, réunissant au total 46 milliards de Yuan (4,3 milliards d’Euros)[3]. A l’heure où China Investment Corp., le fonds d’investissement souverain, inaugure officiellement son activité de gestion d’actifs, avec 200 milliards de dollars US, la mise sur pied de fonds d’investissement publics confirme l’importance que les pouvoirs publics attachent aux investissements en Private Equity dans des secteurs jugés stratégiques pour Pékin (Energie, environnement, nouvelles technologies, services financiers). N’ayant toujours pas d’actif sous gestion, ces fonds font néanmoins peser une menace sur l’ « esprit initial » du Private Equity, confronté en Chine au risque bureaucratique et au népotisme politique.
Un Private Equity dirigé
La nouvelle législation oriente largement la direction que prennent les investissements de type Private Equity en Chine. Ils sont vus comme un moyen d’identifier les meilleures entreprises du pays, d’aider à leur développement à travers des prises de participation et de les lister sur un marché A gourmand en actifs de qualité. Les autorités chinoises ont en effet pris acte du fait que les firmes adossées à des fonds de Private Equity affichent de meilleures performances sur le long cours que les sociétés classiques[4].
Le Private Equity à la chinoise est bien loin de ce que Michael Jensen qualifiait d’« éclipse des sociétés cotées [5] ». Il s’ancre, selon le Jingji Guancha, dans une logique « pré-IPO » en Chine, où les cas de Public-to-Private, fréquents dans les marchés matures, font figure d’exception[6]. La plupart des transactions prennent la forme de prise de participation (capital-développement) et il s’agit rarement d’acquisition (buy-out). La récente prise de participation de KKR dans le cimentier Tianrui à hauteur de 43,2% est un exemple typique des opérations qui devraient désormais avoir lieu en Chine[7]. KKR a investi 115 millions de dollars US en fonds propres et a sécurisé un financement syndiqué par Morgan Stanley à hauteur de 335 millions de dollars US. L’expertise des fonds de Private Equity constitue une aide considérable aux entreprises chinoises dans leur quête de création de valeur.
Mais il faut compter avec la bienveillance des autorités de régulation. Les déboires récents de Carlyle, acteur de pointe dans la région, le confirment : le fonds de Washington s’est vu refusé une transaction avec le XuGong Construction Machinery Group (XCMG), fabricant d’engins de construction, ainsi qu’une participation de 7,99% dans la Chongqing City Commercial Bank.
Une stratégie délicate à mener
Accorder une place prépondérante au Private Equity dans le développement des entreprises chinoises est une stratégie opérante, qui justifie au premier abord les efforts des autorités chinoises. Liu Chuanzhi, dirigeant de Hony Capital, identifie notamment trois facteurs clés de succès. Tout d’abord, la Chine bénéficie de l’expansion de secteurs clés (BTP, textile, agro-alimentaire, industrie pharmaceutique) au sein desquels les entreprises peuvent dégager des flux de trésorerie élevés, stables et récurrents. Les fonds de Private Equity contribuent ensuite à la mise en place de meilleures méthodes de gestion qui se concrétise in fine par une création de valeur pour l’entreprise et une meilleure internationalisation. Enfin, le Private Equity est un outil unique pour piloter la réforme des entreprises d’Etat : l’entrée de Blackstone au capital du chimiste China National Blue Star à hauteur de 20% (600 millions de dollars) en est un exemple frappant.
Certains facteurs structurels nuancent cependant la pertinence du Private Equity, à la fois comme stratégie gouvernementale et comme source de retours sur investissement.
Tout d’abord, si les marchés domestiques offrent une croissance exceptionnelle, ils demeurent extrêmement volatiles. Cette donnée est importante à la lumière du moratoire de trois ans à compter du jour de l’introduction en Bourse avant de pouvoir disposer de ses actions librement – à comparer à la période de six mois en vigueur sur l’essentiel des marchés mondiaux. Ajoutons qu’une société doit aussi afficher trois années complètes de résultats positifs avant de pouvoir s’introduire en Bourse. La sortie de l’investissement est ainsi repoussée à un horizon de 6 ans si la régulation est appliquée sans flexibilité. Le seul fonds à avoir réussi à liquider une partie de son investissement est IDG Venture Capital, qui a vendu la moitié de sa participation dans Guangdong Ygsoft pour 50 millions de Yuan (4,7 milliards d’Euros). Ces contraintes structurelles sont susceptibles de mettre à mal le nouveau rôle du Private Equity en Chine. Comme le souligne Wu Shangzhi, dirigeant de CDH-Investments, les fonds ont alors tendance à diminuer les risques en privilégiant l’investissement sur les sociétés plus matures et en infléchissant la part du capital risque dans leur portefeuille d’actifs.
Cette situation diminue encore le nombre de cibles potentielles dans un contexte où l’offre de liquidité surpasse la demande. A titre d’illustration, les transactions de Private Equity se sont élevés à 752 millions de dollars alors que les fonds levés ont atteint 5,3 milliards de dollars durant le même période[8]. La concurrence accrue entre fonds chinois et fonds internationaux, combinée à la rareté des cibles de qualité va dès lors contribuer à une survalorisation des actifs et, par conséquent, à une plus grande difficulté pour les fonds d’afficher les taux de rendement interne espérés. La disparité entre le montant des fonds levés et le vivier de transactions risque en outre de contraindre les investisseurs à abaisser leur standard afin d’utiliser les fonds, libellés en RMB, monnaie non convertible, durant leur durée de vie.
Le marché du Private Equity en Chine est un marché à fort potentiel de croissance, mais dont les perspectives demeurent floues en raison de l’opacité du mode de prises de décisions des autorités de régulation. Le succès du nouveau rôle que les pouvoirs publics assignent au Private Equity dépendra largement de la flexibilité des régulateurs, notamment en ce qui concerne le droit boursier, ainsi que de la santé des marchés financiers domestiques. A titre d’exemple, la levée du moratoire de trois ans suivant l’introduction en bourse pourrait autoriser les fonds de Private Equity à opérer des investissements plus risqués, ce qui profiterait aux meilleures entreprises chinoises comme aux partenaires de ces fonds, et satisferait en grande partie la nouvelle mission du Private Equity comme outil d’amélioration du paysage industriel chinois.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°15, sept.-oct. 2007, pp. 18-20
Synthèse commentée de Thibaud Voïta, d’après :
Zhang Rui, « La surliquidité : le gros problème de l’économie chinoise », Zhongguo Guoqing Guoli, juin 2007
Rappelons-nous : en 2004, les autorités chinoises craignaient un « krach » de l’économie chinoise. La cause officielle : une surchauffe (过热) de l’économie causée par des surinvestissements (过渡投资) dans certains secteurs (acier, aluminium, ciment immobilier…)[1]. La Chine renouait alors avec l’inflation. Les autorités réagirent par des mesures de contrôles macroéconomiques dans les secteurs ciblés ; étant réticentes à utiliser les leviers traditionnels de politique économique (taux d’intérêt ou de change). Elles agirent ainsi à l’encontre des recommandations des économistes étrangers, et de certains courants libéraux chinois (parmi lesquels le magazine Caijing)...
Ces mesures ont permis d’éviter le krach, non de ralentir la croissance chinoise. Les problèmes devaient donc resurgir. Le 11 septembre dernier, le Bureau national des statistiques annonçait que l’index des prix à la consommation d’août avait augmenté de 6,5%, un record depuis 10 ans. En juillet, les prix des produits alimentaires ont grimpé de 15% et ceux du porc de 90%. Auparavant pendant le printemps et l’été, on commençait à parler d’un excès de liquidités (流动性过剩), nouvelle expression venue remplacer la surchauffe d’il y a trois ans.
L’article du Zhongguo Guoqing Guoli présente un rapport très pessimiste de cette situation « objective » (一个客观事实). Pour son auteur, le seul moyen de résoudre le problème de cet excès de liquidité est de réévaluer le yuan, diagnostic partagé par beaucoup de Chinois. La Chine compte à l’heure actuelle 35 000 milliards de yuans de dépôts (soit une augmentation de 1 875 milliards de yuans par rapport à l’année précédente), 15 000 milliards de yuans de valeurs d’actions A, et en moyenne, 600 milliards de nouveaux investissements dans les villes chaque année. Selon les estimations, l’excès allait en juin de 1100 à 3600 milliards de yuans (3 000 milliards selon Zhang)[1]. Le rapport masse monétaire M2/PIB s’élevait à 165% en 2006 (209 000 milliards de yuans de PIB, 346 000 milliards de M2), contre 55% aux Etats-Unis.
Les agrégats monétaires chinois fin mars 2007
| Type d’agrégat[2] | M0 | M1 | M2 |
| Montant (milliards de yuans) | 27 400 | 127 900 | 364 100 |
| Augmentation par rapport à l’année précédente | 16,7% | 19,8% | 17,3% |
D’où viennent les excès ?
D’après Yuan Gangming, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, dans les trois années précédentes, les réserves des banques commerciales n’ont cessé de baisser, malgré l’augmentation des réserves obligatoires. Le multiplicateur monétaire à la fin 2006 avait atteint 25,3%.
Pour Zhang, l’excès de liquidité ne serait pas lié à des politiques d’élargissement de la base monétaire, mais bien au taux de change. Les « doubles excédents» (双顺差, commercial – 46 milliards de dollars au premier semestre, soit plus de 23 milliards que l’année précédente –, et les réserves de change de 1200 milliards de dollars[3]) apportent certes à la Chine des réserves de change importantes mais créent également des potentialités d’excès de liquidités sans précédents. Le taux de change serait responsable de 70% de la création de monnaie. En outre, la relation épargne / investissements n’est pas équilibrée. L’épargne continue à augmenter et représente à l’heure actuelle 44% du PIB, soit largement au dessus de la moyenne internationale. L’économie chinoise est caractérisée par un important excédent du compte courant, qui vient renforcer l’excès de liquidité.
Ces déséquilibres structurels sont la maladie de la Chine, maladie qui risque de s’empirer avec les excès de liquidité. Outre le déséquilibre des échanges extérieurs, on compte également un déséquilibre dans la relation investissements / consommation. Pour Zhang, le problème ne vient pas, comme on peut souvent le lire, de la faible consommation des Chinois mais d’une augmentation trop rapide des investissements chinois. Ainsi, au premier semestre 2007, les ventes de détail ont connu une augmentation de 14,9%. Dans le même temps, les investissements ont augmenté de 23,7% : désormais, le rapport investissements / consommation dépasse 70%. Un tel rapport n’est pas tenable. En 2006, l’ensemble des investissements s’est élevé à 1000 milliards de yuans, ce qui représente une augmentation de 8,7%. Zhang estime que sur ces 1000 milliards, 80 milliards constituent des excès de liquidité. Or, 92% de ces surliquidités sont partis dans l’immobilier. Au premier semestre de cette année, les investissements fixes se sont élevés à 1752 milliards de yuans dont 354 milliards dans l’immobilier, soit 20,22% du total.
En outre, l’excès de liquidité expose le secteur financier à des risques très importants. Pour les banques commerciales, l’abondance des capitaux risque de provoquer un afflux de prêts, ce qui va pousser les banques à abaisser le seuil des exigences en matière d’obtention des prêts. Zhang signalait ainsi qu’au moment de la rédaction de son article, les prêts avaient augmenté de 16,3% depuis le début de l’année, M2 avait grimpé de 17,3%, soit au-delà de l’objectif des 16%. Au niveau boursier, les indices ne cessent de dépasser leurs records historiques. Cela sans parler de la bulle immobilière.
La politique monétaire : inflexible et floue
La Banque centrale a utilisé de nombreux leviers pour tenter d’endiguer ces excès de liquidité : émissions de bons, ouverture du marché, augmentation des réserves obligatoires, réajustement des taux d’intérêt, etc. Mais aucune mesure ne s’est révélée suffisante, ni n’a été poussée jusqu’au bout de sa logique. L’émission des bons n’est pas suffisante, et son ampleur reste beaucoup trop faible par rapport à l’augmentation des réserves de change. L’ouverture progressive des opérations a été limitée aux bons du Trésor. La Banque centrale a depuis l’année dernière augmenté 7 fois les réserves obligatoires. Si l’on considère que ces mesures ont concerné environ 160 milliards de yuans à chaque fois, en tout on aboutit à un gel sans précédent de 1 120 milliards de yuans. A noter que ce genre de décisions est difficile à mettre en pratique, car elles impliquent que les banques réduisent leurs profits.
Mais le principal problème vient du fait que l’augmentation des réserves obligatoires ne peut permettre de s’attaquer aux deux principales causes des excès de liquidité : le taux d’épargne trop important et le taux de change. Et, paradoxalement, selon Zhang, elle ne permet pas non plus de régler les problèmes d’augmentation des crédits, de surinvestissements ainsi que la bulle immobilière.
En plus de ces mesures, la Banque centrale a en un an relevé à cinq reprises les taux d’intérêt des banques commerciales[4]. La levée des taux permet d’augmenter le coût des investissements et doit donc permettre de les réduire. Mais l’augmentation des taux est une lame à double tranchant. Ainsi, pour l’instant, l’épargne chinoise et les dépôts bancaires sont assez élevés. Augmenter les taux contribue donc à alourdir le fardeau des banques commerciales. En plus, l’augmentation des taux risque d’attirer de capitaux spéculatifs venant de l’étranger ; grande crainte des Chinois depuis la crise asiatique d’il y a 10 ans.
Il est donc urgent de changer de stratégie économique. D’abord, il faut être moins dépendant du commerce extérieur. La croissance chinoise doit reposer sur trois forces (三力) : les investissements, la consommation et les exportations. En outre, il faut mettre en place un système de protection sociale (i.e. améliorer l’accès aux soins, à l’éducation, aux services publics en investissant plus dans ces secteurs) ; seul moyen de faire diminuer l’épargne et les surinvestissements dans le système financier – et en même temps moyen de relancer la consommation.
Zhang invite également à la poursuite la dérégulation, notamment du marché des changes et au marché du yuan. La meilleure solution serait d’augmenter la valeur du yuan face au dollar de 3%.
Désaccords
Le point de vue de Zhang n’est pas partagé par tous. Pour commencer, la réévaluation du yuan ne produirait pas forcément les effets escomptés.
L’ancien économiste de Morgan Stanley, Andy Xie cite les exemples du Japon, de la Corée ou de Taiwan dans les années 1980 qui réévaluèrent leurs monnaies de 30 à 50% sans pour autant parvenir à réduire l’inflation. Une réévaluation n’aurait qu’un effet temporaire[5]. Pour Albert Keirdel, du Carnegie Endowment for International Peace, elle aurait pour conséquence de rendre les biens chinois plus chers à l’étranger ce qui, couplé à une forte inflation, risquerait de transformer l’excédent en déficit commercial[6].
Que faire alors ? Pour Xie comme pour Keirdel, les autorités doivent relever les taux d’intérêt de manière ferme, afin de marquer leur volonté de lutter contre l’inflation. Keirdel craint une montée des tensions sociales. Ces questions sociales préoccupent moins Xie qui appelle à une politique d’austérité, du type de celles qu’a adopté Paul Volker aux Etats-Unis pendant les années 1980. Recommandations qui vont à l’encontre de celles de Zhang (réinvestir les excès de liquidité dans les services sociaux).
Il est difficile d’imaginer l’équipe dirigeante se résoudre à employer de telles mesures. Hu Jintao et Wen Jiabao se sont pour l’instant présentés comme très concernés par les questions sociales. Reste qu’à l’heure où ces lignes étaient écrites, ces difficultés économiques semblaient mettre Wen en difficultés à la veille du XVIIème Congrès[7].
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°15, sept.-oct. 2007, pp. 23-25
Synthèse commentée de Michaïl Andréi d’après :
- Sun Ru, « SLD et interactions militaires sino-américaines », Xiandai Guoji Guanxi, juin 2007, pp. 31-35.
Les Américains, principaux agents du changement
Parmi les « nombreux mécanismes[1] de dialogue sur la sécurité en Asie » qu’il évoque sans les citer, Sun Ru considère le Shangri-la Dialogue[2] (SLD) comme très spécifique du fait de sa coloration militaire. Tout d’abord considéré à Pékin comme le « résultat de l’intervention et de la participation des puissances occidentales aux affaires de sécurité en Asie-Pacifique », il a d’ailleurs d’emblée été l’objet de la plus grande attention de la part de Washington, note Sun Ru. Cela suffirait a priori à expliquer pourquoi Pékin n’a pas jugé utile de s’y impliquer, au point même de s’abstenir parfois d’y envoyer une délégation officielle (2003 et 2004[3]). L’auteur, poussant le trait, définit le SLD des premières années comme un « meeting de masse visant à la diffusion de la théorie de la menace chinoise » (中国威胁论"的宣传大会), où bien évidemment, les relations militaires sino-américaines restaient « relativement froides ». La session 2007 marque, dans cet état de fait, une modification justifiant donc cet article : tout le propos de Sun Ru est ainsi de mettre en lumière les causes de ce changement, qui tient essentiellement, prévient-il d’emblée, à l’amélioration de la relation bilatérale sino-américaine. Toute la question qu’on se pose à le lire est celle du rôle spécifique qu’il attribue à la relation sino-américaine dans ce cadre multilatéral...
[1]
Parmi ceux-ci, on peut citer notamment le Northeast Asia Cooperation Dialogue (NEACD), le Committee for Security Cooperation in the Asia-Pacific (CSCAP) et, bien sûr, l’ASEAN Regional Forum (ARF).[2]
Initiative de l’International Institute for Strategic Studies londonien (IISS), le SLD existe depuis 2002. Vingt-trois Etats y étaient représentés en 2007. Parmi eux, 17 ont déjà été représentés par leur ministre de la défense.[3]
La Chine a notamment boycotté la session 2004 du fait de la présence d’une petite représentation taiwanaise (c’est également du fait de désaccords sur la question taiwanaise qu’elle n’a pas participé aux trois premières sessions du CSCAP).
La Chine a donc d’abord participé du bout des lèvres à ce dialogue, y envoyant au mieux des délégations de niveau sub-ministériel et ne s’y exprimant qu’avec réticence pour y faire valoir son développement pacifique et son nouveau concept de sécurité. Avant 2007[1], rappelle-t-il, la Chine participait aux échanges des groupes de travail mais n’avait jamais fait de déclaration lors de l’assemblée générale. L’hostilité des Etats-Unis a atteint un pic en 2005 lors de la « joute verbale » opposant délégations américaine et chinoise sur les questions de transparence militaire et de modernisation. Donald Rumsfeld y déclarait notamment que les dépenses militaires chinoises « se classaient au troisième rang mondial et au tout premier en Asie[2] », demandant pourquoi la Chine, « alors qu’elle ne subissait la menace d’aucun pays, augmentait sans cesse ses investissements de défense ». A quoi Cui Tiankai répliquait en lui demandant si les Etats-Unis considéraient, oui ou non, la Chine comme une menace, obligeant son interlocuteur à répondre que « non, ce n’était pas le cas »…
Mais, note Sun Ru, après la visite de M. Rumsfeld en Chine au cours de cet automne 2005, tout change dans le ton américain et, lors de la session suivante, le même ne conteste plus à la Chine le droit de développer ses forces militaires. Cette amélioration une fois actée, la Chine envoyait donc à la session 2007 une délégation plus fournie et comprenant notamment l’un des adjoints au chef de l’état-major général. La session se soldait par un succès en « se distinguant sur deux points particuliers : une Chine parlant haut et clair et des interactions sino-américaines ».
Ainsi Sun Ru fait-il de l’attitude américaine dans le cadre bilatéral l’agent principal de ce changement au sein de l’espace multilatéral du Shangri-la Dialogue. Cela étant, le niveau plus élevé de la délégation chinoise montre que Pékin avait anticipé ce succès non réductible à une heureuse surprise. Et l’image d’ailleurs que brosse Sun Ru de cette première prise de parole lors de l’assemblée générale est bien celle de la Chine décomplexée qui s’impose un peu partout depuis un à deux ans.
Les Américains, principaux demandeurs
A lire Sun Ru de près, cette modification tient au fait que les Etats-Unis cessent donc fin 2005 de reprocher à la Chine de moderniser ses forces pour se concentrer sur leur seule exigence de transparence. En cela, rappelle Sun Ru, les Etats-Unis restaient sur la ligne donnée par M. Gates au lendemain de la publication des chiffres du budget chinois de la défense pour 2007, en hausse de 17,8 % : « l’augmentation continue du budget militaire chinois ne représente pas une menace en soi, à moins que ce budget ne soit accompagné d’intentions agressives à l’égard des Etats-Unis ». Lors de cette session 2007, « l’agressivité chinoise n’était [de la même façon] plus mise en cause » et les mentions faites de la transparence « étaient plus tempérées, et s’abstenaient de toute provocation directe touchant à la modernisation militaire chinoise ». Cette nouvelle attitude consistant à ne plus contester à la Chine le droit de moderniser sa défense place la Chine dans une position moins difficile et l’auteur en tire parti pour l’amener à une parité rhétorique avec les Etats-Unis : ceux-ci, explique-t-il, « ne cessent de faire pression sur la Chine pour qu’elle accroisse sa transparence militaire, mais ses propres intentions dans un certain nombre de domaines restent souvent bien peu transparentes et, par exemple, dans les questions de l’engagement militaire américain dans un conflit taiwanais, ou des domaines d’application de l’alliance militaire nippo-américaine, les Etats-Unis conservent même intentionnellement une « ambiguïté stratégique» (战略模糊). Une fois évacué son statut de doctrine stratégique visant à la préservation du statu quo dans le détroit, cette ambiguïté est ramenée à ce que les Etats-Unis reprochent à la Chine : une dissimulation pure et simple de leurs intentions. Ce rapprochement permet d’avoir des objectifs équivalents : la levée des incertitudes sur les visées mutuelles amène les deux interlocuteurs à une sorte de parité stratégique.
Ce changement permet à la relation bilatérale sino-américaine d’investir le SLD puisqu’un de ses rôles, souligne l’auteur est « à l’instar, d’autres enceintes multilatérales, de ménager des scènes à deux au cours d’une pièce aux multiples personnages » (多边塔台,双边唱戏), ces scènes « ne le cédant d’ailleurs en rien en importance au dialogue multilatéral lui-même ». Sun Ru rappelle ainsi que M. Rumsfeld a, au cours de la session 2006, eu des échanges bilatéraux avec les ministres de la défense japonais, sud-coréen, indien, australien, malaisien et mongol ; que lors de la session de 2007, les Etats-Unis, le Japon et l’Australie ont organisé la première rencontre trilatérale de leurs ministres de la défense, afin d’y échanger leurs vues quant à la question nucléaire nord-coréenne ou aux défenses antimissiles : on comprend mieux que la Chine entend ne pas rester confinée aux seuls échanges multilatéraux et que seule cette dimension bilatérale peut donner à sa participation toute sa valeur.
Cela étant, à aucun moment Sun Ru ne fait état d’une demande chinoise dans ce sens. Bien au contraire, son texte est émaillé de références à la nécessité pour Washington d’un rapprochement, à une « plus grande volonté d’échanges militaires » : le 11-Septembre, puis la guerre en Irak rendent nécessaire une relative neutralisation de l’antagonisme consécutif au bombardement de l’ambassade chinoise à Belgrade (炸馆) et à la « collision aérienne » (撞机) qui avaient figé les débuts d’institutionnalisation de la relation militaire sino-américaine. Reprenant les propos d’officiels et de chercheurs américains, il énumère les nombreux motifs sous-tendant cette demande américaine (évitement des erreurs et malentendus, influence, meilleure compréhension et transparence…) sans pour autant aller jusqu’à interroger ceux de Pékin.
Ainsi les Etats-Unis sont non seulement la cause de cette amélioration au sein du Shangri-la Dialogue, mais ils sont de plus mis en position de demandeurs vis-à-vis d’une Chine dont on finit par se demander ce qu’elle peut espérer d’une telle mise en scène de la volonté américain de rapprochement.
Mais qu’attend donc la Chine du SLD ?
Autrement dit, quel intérêt Sun Ru voit-il dans cette dimension particulière des échanges bilatéraux dans un espace multilatéral ? Trois hypothèses peuvent être avancées :
- le containment de l’influence américaine au sein d’un forum visant initialement à dispenser la seule parole de Washington ;
- la nécessité d’une amélioration substantielle des échanges militaires sino-américains ;
- le partage du leadership américain sur la sécurité en Asie.
Ces trois hypothèses ne sont évidemment pas nécessairement disjointes. Tout au plus peut-on discerner dans le propos de Sun Ru une organisation en visées se masquant plus ou moins les unes les autres. Du plus au moins visible, elles pourraient être classées ainsi :
- l’opportunité offerte par les difficultés stratégiques américaines doit permettre au minimum de ramener et de conserver au plus bas l’agressivité du Pentagone vis-à-vis de l’APL[3] et de prendre pied dans les enceintes régionales en profitant de l’affaiblissement de la « thèse de la menace chinoise » afin de la faire (au mieux) disparaître ; dans sa visée la plus modeste, l’article rejoint les officiels pour lesquels « le point focal des échanges militaires n’est pas la coopération militaire, mais la préservation du dialogue[4] » ;
- la nécessité d’une intensification des échanges militaires est, pourrait-on dire, sans doute d’autant plus ressentie du côté chinois qu’elle est ici totalement évacuée[5] ; le SLD offre une possibilité qu’il ne faut pas laisser aux seuls compétiteurs régionaux de la Chine[6] de resserrer les liens avec les chefs militaires américains ;
- le partage avec les Américains d’un leadership régional, enfin, n’apparaît qu’en creux avec l’opposition rhétorique entre la demande américaine et la simple bonne volonté chinoise, opposition renforcée par la mise en équivalence du devoir mutuel de transparence.
Le souhait qui transparaît tout au long de l’article de voir au cours d’une prochaine session une rencontre au niveau des ministres de la défense constituerait vraisemblablement une avancée dans l’ensemble de ces visées.Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°15, sept.-oct. 2007, pp. 34-39
Synthèse commentée de Mathieu Duchâtel à partir de :
« Finalement, les Etats-Unis ont frappé Taiwan d’un lourd revers de main », éditorial, Zhongguo Shibao (China Times), 1er Septembre 2007.
Kin Heng-wei, « La République de Chine n’est plus, et la suite ? », Ziyou Shibao (Liberty Times), 2 septembre 2007.
Shih Cheng-feng, « Le référendum sur l’entrée à l’ONU, comment expliquer la froideur entre Georges Bush et Hu Jintao ? », Lienhebao, 7 septembre 2007.
Tang Shao-cheng, « Bien sûr que le Kuomintang doit présenter son référendum de retour à l’ONU ! », Lienhebao, 6 septembre 2007.
Lin Cho-shui, « Les attaques des Etats-Unis et de la Chine contre le référendum, une perte pour le camp bleu », Lienhebao, 18 septembre 2007.
Chao Tsung-hai, « L’entrée à l’ONU est un moyen, et le référendum, une fin », Zhongguo Shibao (China Times), 1er Septembre 2007
Le 18 juin, le Président Chen Shui-bian annonce son intention d’organiser un référendum sur la question hautement sensible de l’adhésion de Taiwan à l’ONU sous le nom de « Taiwan » (入聯公投, rulian gongtou). Il sera tenu le 20 mars 2008, en même temps que les élections présidentielles. Exclue des Nations-Unis en 1971 à la suite de la résolution 2758 de l’assemblée générale[1], la République de Chine, depuis 1992, demande à ses alliés diplomatiques d’introduire chaque année, lors de l’assemblée générale de l’ONU, sa demande d’adhésion à l’ONU, mais sous son nom officiel de « République de Chine ». Cette politique fait l’objet d’un vaste consensus dans la population de l’île[2]. Le 5 juillet, le Kuomintang annonce qu’il lance une procédure de recueil de signatures pour organiser, le jour du scrutin présidentiel, un référendum concurrent de « retour à l’ONU » (返聯公投, fanlian gongtou), consultant la population de l’île sur l’adhésion de Taiwan à l’ONU sous une « approche pragmatique et flexible », et sous le nom de « République de Chine » ou tout autre nom susceptible d’obtenir des résultats concrets, dont celui de Taiwan. Le 20 mars 2008, la population taiwanaise sera donc probablement appelée à glisser trois bulletins dans l’urne. Cette situation inédite reflète la compétition électorale sur l’île, chaque référendum étant perçu par le parti l’ayant initié comme un moyen de mobiliser l’électorat derrière son candidat[3]. Mais ses implications stratégiques sont loin d’être négligeables : en plus de provoquer de nouvelles tensions dans le détroit de Formose, Taipei risque de dégrader ses relations déjà fragilisées avec Washington. Il ressort malgré tout des diverses analyses sélectionnées dans la presse taiwanaise l’idée générale que malgré les dommages que cette situation inflige aux relations américano-taiwanaises, le DPP apparaît pour l’heure comme le grand gagnant sur le plan électoral, sans provoquer de crise sérieuse dans les relations inter-détroit. La situation reste cependant volatile. Les deux camps parviendront-ils à s’entendre pour proposer à la population un texte unique, comme l’a demandé la vice-présidente, Annette Lü Hsiu-lien ? Quel sera le degré d’intensité des représailles chinoises ? Jusqu’à quel point la version de Chen Shui-bian et du DPP aura-t-elle un impact négatif sur les relations américano-taiwanaises ?
Washington, entre exaspération et volonté de réassurance
Les Etats-Unis ont clairement déclaré leur opposition à la politique d’adhésion à l’ONU sous le nom de Taiwan, à travers des déclarations critiques qui se sont succédées. John Negroponte, le secrétaire d’Etat adjoint, a décrit l’initiative du Président Chen comme un « pas en direction d’une déclaration d’indépendance de Taiwan et d’une altération du statu quo », auquel les Etats-Unis « s’opposent »[4]. Il a appelé les autorités taiwanaises à se comporter de « manière responsable ». Dennis Wilder, directeur des affaires asiatiques au Conseil pour la sécurité nationale, a déclaré que « la participation aux Nations Unies requiert la qualité d’Etat, et jusqu’à présent, ni Taiwan, ni la République de Chine ne sont un Etat dans la communauté internationale »[5]. Thomas Christensen, secrétaire d’Etat adjoint en charge de l’Asie Orientale et du Pacifique au département d’Etat, a estimé que Washington s’opposait au référendum de Chen Shui-bian en raison du « changement de nom » qu’il promeut, une question symbolique, qui suggère que Taiwan tente de modifier le statu quo. Il a aussi considéré qu’un tel référendum n’aurait aucun impact positif sur l’espace international de Taiwan, bien au contraire : « les actions provocatrices de Taipei renforcent la main de Pékin dans son effort pour limiter l’espace de Taiwan, et effraient des amis potentiels qui pourraient aider Taiwan ». Il a en outre qualifié le référendum de « mauvaise initiative politique (…) cachée derrière le drapeau de la démocratie »[6]. Face à ces critiques, le Président Chen a adopté une ligne de fermeté, réaffirmant l’indépendance de Taiwan, son droit souverain à organiser des référendums, et l’injustice de « l’apartheid politique » qui frappe Taiwan dans la société internationale[7].
La presse de l’île concède qu’aucun référendum ne facilitera l’adhésion de Taiwan aux Nations Unies. Selon les intellectuels pro-DPP, Tchang Kai-shek, en 1971, avait refusé de saisir l’opportunité d’une double représentation chinoise à l’ONU, déterminé qu’il était à préserver les apparences de l’unicité de la souveraineté chinoise, tout comme Pékin aujourd’hui. Mais pour le Zhongguo Shibao, Pékin disposait déjà à l’époque de la puissance suffisante pour bloquer toute adhésion de la République de Chine. Depuis, l’équilibre des pouvoirs entre Taipei et Pékin n’a cessé de se dégrader, au détriment de Taiwan. Les alliés diplomatiques de Taiwan sont moins nombreux. La Chine, plus influente. Ban Ki-moon, le secrétaire-général de l’ONU, est encore plus pro-Pékin (une dénonciation qui revient systématiquement dans la presse taiwanaise depuis que Ban Ki-moon a déclaré que du point de vue de l’ONU, Taiwan faisait partie intégrante de la République populaire de Chine[8]). Et pour la première fois, un officiel américain de haut rang déclare publiquement que Taiwan ne dispose pas de la qualité d’Etat, condition nécessaire à la représentation à l’ONU. Pour le Zhongguo Shibao, sur le plan stratégique, M. Chen n’aura réussi qu’à dégrader davantage les relations américano-taiwanaises. Ce résultat, Pékin était incapable de l’accomplir seul. Par conséquent, la Chine, malgré sa fureur envers la trajectoire politique récente de Taiwan, ne peut que se réjouir d’observer Chen Shui-bian œuvrer pour dénouer le lien Washington - Taipei.
Pourtant, contrairement à la campagne référendaire taiwanaise de 2003/2004[9], le Président Bush n’a pas critiqué Chen Shui-bian. Le représentant américain à l’ONU ne s’est pas prononcé publiquement contre l’adhésion de Taiwan, contrairement aux craintes initiales d’une partie de l’intelligentsia de l’île. Shih Cheng-feng, indépendantiste notoire, note dans les colonnes du Lienhebao que Chen Shui-bian a réussi un coup stratégique intéressant dans le triangle de sécurité, en forçant la Chine et les Etats-Unis à réagir peu avant que leurs présidents respectifs se rencontrent à l’occasion du sommet de l’APEC à Sidney (8-9 septembre 2007). L’un comme l’autre ont été dans l’impossibilité de rappeler vertement Taiwan à l’ordre. M. Hu, pour ne pas provoquer d’effets contre-productifs à Taiwan, et M. Bush, pour ne faire aucune nouvelle concession à la Chine. Si Chen Shui-bian a pu agir sans rencontrer trop d’opposition, du moins aucune opposition qui ne soit pas surmontable de la part de Pékin et de Washington, c’est parce que ces deux capitales ne veulent ni rendre la situation encore plus incontrôlable en provoquant Taipei, ni aider le candidat du DPP, Frank Hsieh, à remporter les présidentielles de 2008. Ainsi, Chen Shui-bian a évité les dégâts dans les relations sino-américaines. C’est d’abord parce que les Etats-Unis ne peuvent pas remettre en cause le droit des Taiwanais à organiser des référendums, comme leurs représentants l’ont rappelé à plusieurs reprises, sans trahir leurs propres valeurs. Shih Cheng-feng va jusqu’à considérer que Washington a infligé un camouflet à la Chine, en traçant de nouveau une ligne rouge, cachée derrière une expression pleine de sous-entendus : « Taiwan n’est pas jusqu’à présent un État ». Selon Shih Cheng-feng, la délégation chinoise aurait tenté, sans succès, d’obtenir de Bush une condamnation plus claire lors du sommet de l’APEC. Et les Etats-Unis ont clairement empêché la Chine de demander un vote à l’Assemblée générale de l’ONU sur une résolution inscrivant noir sur blanc que Taiwan fait partie de la Chine.
Pour le DPP, une stratégie payante
Pour Shih Cheng-feng, le DPP a enfin retrouvé sa créativité, son énergie et son efficacité, après la longue crise qu’il a traversée[10]. Le DPP contrôle l’agenda politique de Taiwan et place le Kuomintang dans une situation de défense. Depuis le début de l’année, le DPP conserve l’initiative sur l’essentiel des thèmes qui irriguent le débat politique sur l’île : la nouvelle constitution, le bilan des années de loi martiale, la justice transitionnelle, et maintenant, le référendum d’adhésion à l’ONU. Une fois de plus, la stratégie du DPP est conforme à la théorie électorale de la « saillance » (salience theory)[11] : il cherche à focaliser l’attention du public sur des questions qui mettent en valeur ses points forts et les faiblesses de son adversaire, avec succès selon Shih Cheng-feng.
Le Zhongguo Shibao estime que Washington porte une part de responsabilité dans la quasi irréversibilité de la situation actuelle. Les Etats-Unis ont sous-estimé le fait que Chen Shui-bian a l’opinion publique derrière lui. Dans ces conditions, l’effort diplomatique de Washington s’est trompé de cible et de méthode. Durant l’été, les pressions américaines se sont concentrées sur la personne de Chen Shui-bian, au moyen de déclarations privées envers les dirigeants, les diplomates ou les élus des partis politiques de l’île. Washington aurait sans doute été plus efficace en formulant sa considération et ses inquiétudes d’allié directement à la population de l’île, sous une forme ou sous une autre. Au lieu de cela, pris de court par la rapidité de l’évolution de la situation politique à Taiwan, Washington a choisi d’infliger un humiliant camouflet à Taiwan, par l’intermédiaire de Dennis Wilder, qui a publiquement nié la qualité d’État de Taiwan et de la République de Chine. Mais pour l’éditorialiste du Zhongguo Shibao, ces déclarations n’auront pas l’effet escompté. Alors que le DPP ou Lee Teng-hui avaient pu compter, par le passé, sur les attaques de la Chine pour renforcer leur popularité, Chen Shui-bian et le DPP profitent aujourd’hui d’une vague naissante d’anti-américanisme, irriguée par le sentiment d’injustice qu’éprouve la population taiwanaise.
En plus de gains électoraux assurés, le camp pro-indépendantiste, à travers sa stratégie référendaire, pourrait selon certains analystes remporter une forme de victoire stratégique. Selon Chao Tsung-hai, l’objectif central de Chen Shui-bian est de rappeler deux choses à la communauté internationale au moyen d’un référendum médiatisé dans le monde entier. Premièrement, que les 23 millions de Taiwanais sont privés de représentation dans une organisation qui défend les principes d’égalité des peuples et les droits de l’homme. Le rêve de Chen Shui-bian et des Taiwanais serait que la communauté internationale fasse sienne les remarques de John Bolton lors de sa récente visite à Taipei. Selon l’ex-ambassadeur américain à l’ONU, qui n’a jamais caché son soutien personnel à l’adhésion taiwanaise, l’exclusion de Taiwan du système des Nations-Unis décrédibilise l’organisation, qui est fondée en principe sur l’universalité des adhésions. Deuxièmement, Chen Shui-bian cherche à attirer l’attention de la communauté internationale sur le fait que Taiwan, en réalité, jouit d’une souveraineté de facto et n’appartient pas à la République populaire de Chine. Enfin, Chen Shui-bian espère que si le référendum est validé[12], la Chine et le monde entier s’apercevront que la population de l’île soutient le mouvement de changement de nom, et s’accommode mieux du nom de « Taiwan » que de celui de « République de Chine ». La presse pro-indépendantiste veut croire que si la question de l’entrée à l’ONU bénéficie d’une couverture médiatique internationale suffisante, les opinions publiques aux Etats-Unis et dans les pays démocratiques se positionneront en faveur de Taiwan[13].
Pour Chao Tsung-hai, depuis 2003 et le « référendum défensif », Chen Shui-bian utilise les référendums comme un moyen de projeter sur la scène internationale la réalité de l’indépendance de facto de Taiwan. L’adhésion à l’ONU n’est donc pas le véritable objectif de Taipei, qui sait pertinemment que quels que soient le nom employé et la stratégie adoptée, les portes des Nations Unies resteront toujours closes à moins que Pékin n’assouplisse considérablement sa politique taiwanaise. Quel que soit l’équilibre des forces diplomatiques parmi les 192 membres de l’ONU, en supposant qu’il ne soit pas défavorable à Taiwan, la Chine dispose d’un veto, qu’elle peut utiliser pour s’opposer à toute nouvelle adhésion. Enfin, dans les colonnes du pro-indépendantiste Liberty Times, Jin Heng-wei se réjouit que les paroles de Wilder portent un dernier coup, fatal, à l’existence de la République de Chine. Pour lui, même le Kuomintang n’y croit plus et les déclarations de Ma Ying-jeou, selon qui les Etats-Unis n’ont « pas complètement nié l’existence de la République de Chine », sont un mensonge de plus, dans la plus pure tradition du Kuomintang, qui aurait trompé la population taiwanaise depuis son arrivée sur l’île en 1949, en tentant d’y sanctuariser un régime qui avait déjà péri en Chine continentale. Il rappelle que si Taiwan n’est pas le nom officiel de l’État taiwanais, de nombreux Etats utilisent à l’ONU un nom différent de leur nom officiel, par exemple la Chine, qui n’est pas représentée sous le nom de République populaire de Chine. Il appelle à ne pas être trop alarmiste quant aux propos de Wilder, qui a ajouté que Taiwan n’était pas « jusqu’à présent » un État, ce qui selon Jin Heng-wei est parfaitement conforme à la réalité. Ainsi, sans que les espoirs d’adhésion à l’ONU de Taiwan ne soient plus minces qu’auparavant, le référendum du DPP avancerait la cause indépendantiste à Taiwan et sur la scène internationale, et favoriserait la victoire de Frank Hsieh en 2008.
Le Kuomintang, le grand perdant ?
Tang Shao-cheng, délégué national du Nouveau Parti[14], défend la nécessité d’une version Kuomintang du référendum d’adhésion à l’ONU. Dès l’été, le KMT a assuré qu’il suffisait que le DPP retire son référendum pour qu’il retire le sien. Dans cette mesure, les Etats-Unis concentreront leurs attaques sur le DPP et épargneront le KMT. Selon Tang, l’objectif du Kuomintang est moins d’obtenir une adhésion massive de l’électorat à sa version du référendum, mais plutôt, de faire échouer celui du DPP. Son calcul est le suivant. Tout référendum, pour être valide et donc pour engager le gouvernement, devra au moins obtenir 4,25 millions de suffrages positifs. Selon lui, si le KMT ne propose pas de référendums, la probabilité que la consultation du DPP soit un succès est très haute. En revanche, dans une situation ou la population de l’île est consultée deux fois, les électeurs s’aligneront sur leurs partis, et aucun des deux référendums ne sera validé. Ce à quoi il convient d’ajouter qu’il existe aussi une possibilité que seul le référendum du KMT soit validé, dans la mesure où certains poids lourds du DPP ont déjà appelé leurs électeurs à ne pas boycotter le référendum du KMT, alors que le KMT appellera au boycott de la version du DPP, comme en 2004, une situation que Tang n’envisage étrangement pas. Dans chacun de ces cas, Taiwan ne créera pas de problème dans la région, car seule une situation dans laquelle le référendum du DPP serait validé constituerait une défaite stratégique pour Pékin.
Selon Tang, la stratégie référendaire du DPP s’inspire d’Adolf Hitler. En novembre 1933, les électeurs allemands avaient été consultés sur le retrait de l’Allemagne de la société des Nations et de la conférence de Genève sur le désarmement. L’objectif d’une telle consultation était d’interroger la population sur une question à la fois politisée et consensuelle, pour renforcer son adhésion au régime. Tang estime donc que la démocratie directe est à double tranchant. S’il reconnaît qu’il s’agit d’un progrès réel pour la démocratie, il regrette que rien ne permette d’éviter son usage à des fins populistes. Dans ces conditions, si le Kuomintang n’a rien à gagner à présenter sa version d’un référendum, il a tout à perdre, sur le plan électoral, à ne pas la formuler. En outre, sur le plan stratégique, il s’agit de la responsabilité du « camp bleu » de protéger Taiwan contre une radicalisation de la politique de la Chine à son égard, et contre une dégradation des relations américano-taiwanaises. Sur le fait de proposer un référendum auquel le Kuomintang n’adhère pas, Tang Shao-cheng se défend de manière préventive contre toute attaque sur le terrain éthique. Pour lui, les référendums n’ont déjà plus aucune valeur à Taiwan, car le DPP a continué à mener sa politique d’achat de défenses anti-missiles alors même qu’elle avait été invalidée par le référendum du 20 mars 2004. Dès lors, les référendums sont devenus des outils de campagne électorale et n’ont aucune valeur sur le plan des politiques publiques.
Lin Cho-shui, figure historique du DPP considéré comme le théoricien de l’indépendantisme, et représentant la ligne des opposants à Chen Shui-bian dans le parti (il a démissionné de son poste de député pour protester contre la gestion par le Président Chen des affaires de corruption secouant son entourage) estime que les critiques des Etats-Unis et de la Chine contre le référendum, même visant Chen Shui-bian, font plus de mal au camp bleu qu’au camp vert. Selon Lin, 20% des électeurs du camp vert pensent qu’un référendum est inutile, contre plus de 50% dans le camp bleu. Dès l’été, la stratégie du Kuomintang a consisté à proposer aux électeurs taiwanais une question floue, sans prendre position sur le nom de République de Chine ou de Taiwan, afin d’englober tous les courants de pensée qui traversent la société taiwanaise. Mais une telle attitude aboutit en réalité à éloigner du KMT toute une série de courants. Les unificationnistes fondamentalistes, extrêmement minoritaires, continuent à contester la double représentation de la Chine à l’ONU. Les « losers prudents » (謹慎的失敗者) estiment qu’un référendum rendra l’adhésion à l’ONU encore plus difficile, en entamant le soutien américain à Taiwan et en radicalisant la politique taiwanaise de Pékin : ils s’opposent donc au principe même du référendum. Les « pro-République de Chine », qui désirent que Taiwan entre à l’ONU sous son nom officiel, voient d’un mauvais œil la position du KMT de retrait de son référendum si le DPP en fait autant. Ils critiquent en outre la trop grande flexibilité du KMT quant à la possibilité d’utiliser le nom de « Taiwan » pour rejoindre l’ONU, estimant que le parti trahit son idéologie de base. Enfin, les partisans d’un changement de nom estiment que le KMT ne les représente pas. Lin Cho-shui considère que le KMT a commis une erreur stratégique en proposant une question trop floue. Cela trahit selon lui la crise de valeurs et l’absence de vision pour Taiwan du KMT, qui lui a tant coûté électoralement depuis 2000. Le KMT ne peut plus revenir à ses valeurs anciennes, d’unification de la Chine sous le drapeau de la République de Chine. Il ne peut accepter les valeurs nouvelles du mouvement de construction nationale taiwanais. Mais il n’a articulé aucun système de valeurs alternatif. Il refuse d’accepter l’injustice du système international, comme le DPP, mais contrairement à son rival, il ne formule aucune stratégie pour tenter de changer un statu quo défavorable à la survie de Taiwan. Dans ces conditions, les attaques de Pékin et de Washington contre le référendum sont nuisibles au KMT, car sans message de fond à proposer à ses électeurs, le parti aura de plus en plus de mal à développer une rhétorique justifiant son initiative politique autrement que par le calcul électoral, contrairement au DPP, dont le discours est bien rôdé et s’inscrit ouvertement en porte-à-faux avec les intérêts de la Chine et des Etats-Unis.



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