POLITIQUE INTÉRIEURE 1. Une relance de la libéralisation politique ? 2. Singapour, ou la gouvernance sans la démocratie ? 3. Un ministère de l’énergie rendra-t-il le secteur plus cohérent ? 4. La neige, un test pour la gestion de crise et l’équité sociale ÉCONOMIE 5. Le contrôle des prix ou les désarrois de la politique économique chinoise 6. La réévaluation du yuan : toujours aussi lointaine ? 7. La presse économique s’attaque à une loi sur le travail « à la française » 8. La population doit évaluer les cadres en matière de protection de l’environnement 9. Ouvrir les chemins de fer au secteur privé pour financer leur construction AFFAIRES DIPLOMATIQUES ET STRATEGIQUES 10. 2008 : une année compliquée pour la diplomatie chinoise 11. L’Union Européenne doit-elle être prise au sérieux ? 12. La prolifération nucléaire va dans le sens de l’histoire : une vision militaire 13. L’Afrique dans les filets de l’AFRICOM, nouveau commandement militaire américain TAÏWAN 14. Les législatives, premier tour de la présidentielle ? 15. Le programme économique des candidats à la présidentielle.
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Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°17, janv.-fév. 2008, pp. 5-7
Synthèse commentée de Mathieu Duchâtel, d’après :
– Groupe d’étude de l’école du Parti en visite à Singapour, « Le système des partis politiques à Singapour », Xuexi shibao (Study Times), n° 420, 14 janvier 2008.
– Groupe d’étude de l’école du Parti en visite à Singapour, « Les mécanismes de lutte contre la corruption de Singapour », Xuexi shibao (Study Times), n° 422, 28 janvier 2008.
Dans l’imaginaire des dirigeants chinois, Singapour évoque un monde idyllique. La cité-État est opulente. Elle invente sans cesse de nouvelles stratégies pour relancer sa croissance économique, un cas rare parmi les pays développés. L’ordre social y règne. Le Parti de l’action populaire (People’s Action Party), qui gouverne Singapour depuis son indépendance, en 1965, a un bel avenir devant lui : aucune menace crédible ne semble à même de fragiliser son monopole du pouvoir. Feignant souvent de penser que sa sinitude fait de la Chine un pays irréductible à toute comparaison avec d’autres États, le Parti communiste préfère regarder du côté du monde chinois en affichant un mépris ostensible pour les déficiences et l’immobilisme de la démocratie à Taïwan et un intérêt certain pour la gouvernance à la manière singapourienne...
Le groupe d’étude de l’École centrale du Parti[1] envoyé à Singapour, qui relate dans l’hebdomadaire de cette école les acquis de son séjour, éprouve envers la cité-État une admiration sans bornes. Il ressort de ses réflexions deux recommandations latentes pour la réforme politique en Chine : les procédures électorales sans démocratie peuvent accroître la stabilité politique, si le système des partis s’y prête. Et la lutte anticorruption peut être efficace sans les garde-fous que sont en Occident la sanction des urnes et la liberté de la presse.
Selon l’école du Parti, les Singapouriens ont bien compris que la démocratie multipartite à l’occidentale, autorisant les alternances, était un facteur d’instabilité et donc incompatible avec les « caractéristiques nationales » (国情, guoqing). La cité-Etat a donc créé un système où « un parti exerce le pouvoir sur le long terme, de nombreux partis coexistent » (一党长期执政,多党并存, yidang changqi zhizheng, duodang bingcun). Il lui permet d’éviter – contrairement aux pays occidentaux – que des « extrémistes du développement des dépenses sociales ou des opportunistes accèdent au pouvoir ». En apparence, la Chine, où coexistent autour du Parti communiste chinois (PCC) huit petits partis démocratiques[2], applique ce système. Les organisations satellites du PCC occupent en théorie une place cruciale car elles justifient l’autodéfinition par la Chine de son régime comme un « système de démocratie concentrée » (民主集中制, minzhu jizhongzhi). En réalité, elles servent plutôt d’écran et apportent extrêmement peu tant à l’image du PCC qu’à la formulation de ses politiques publiques. De ce point de vue, le système des partis à Singapour est plus sophistiqué et fonctionne mieux[3].
D’abord, parce que des élections régulières viennent « réassurer » (确认, queren) le Parti de l’action populaire de son pouvoir et accroissent ainsi sa légitimité. Certes, le rapport de l’école du Parti ne prend pas la peine de relever les méthodes employées par le gouvernement singapourien pour se maintenir au pouvoir, qui font du régime de la cité-État un cas d’école de « démocratie non libérale » (« illiberal democracy »)[4]. Il constate bien que le Parti de l’action populaire « fait un usage important des ressources de l’État pour consolider son pouvoir », mais l’essentiel n’est pas là. Pour la délégation chinoise, l’important est le processus de réassurance, qui « rationnalise la légitimité » (合法合理性,hefahelixing) du Parti de l’action populaire.
L’école du Parti voit dans le système des partis de Singapour un modèle acceptable de séparation des pouvoirs limitée, dans lequel les petits partis exercent une fonction de contrepoids au parti dominant sans le mettre en danger. Les petits partis singapouriens permettent de « satisfaire le désir de la population d’exercer un certain contrôle sur l’exercice du pouvoir par le parti majoritaire, en créant un canal pour que la population exprime ses insatisfactions envers le parti majoritaire et, ainsi, en diminuant sa colère envers ce parti ». En fin de compte, ce système a pour effet de restreindre les actions du Parti de l’action populaire et de l’obliger à la prudence et au respect des intérêts populaires. En retour, la pérennité de son pouvoir est consolidée. Cette argumentation tend à faire penser que la délégation chinoise penche pour voir dans la démocratie procédurale plus qu’une garantie pour la légitimité du parti dominant. Elle permet la stabilité sur le long terme des rapports de pouvoir au sein du système politique et exerce une pression supplémentaire sur le parti majoritaire pour qu’il n’oublie jamais de se mettre au service de la prospérité de la nation.
Dès lors, le PCC possède plus d’options pour la réforme qu’il ne le croit ; l’alternative ne saurait se réduire au choix de la démocratie à l’occidentale ou à l’implantation incrémentale, au sein du parti, de procédures plus démocratiques. Le groupe d’étude de l’école du Parti note qu’il faut se débarrasser de notions théoriques erronées : la procédure électorale n’implique pas la démocratie ; le multipartisme, ce n’est pas forcément l’alternance. Selon lui, la Chine a déjà en partie mis en œuvre un système où « un parti exerce le monopole du pouvoir sur le long terme, de nombreux partis coexistent ». Mais celui-ci doit être consolidé, pour créer, comme à Singapour, un véritable « gouvernement par les élites » (精英治国制度, jingying zhiguo zhidu) qui rappelle La République de Platon.
Une autre spécificité du système politique de Singapour qui plaît à l’école du Parti est qu’il a résolu le problème de la corruption des officiels sans avoir recours ni à la démocratie (le risque de perdre le pouvoir pour un parti corrompu), ni au contrôle par une presse à l’affût de tout scandale de corruption. En cela, l’exemple de Singapour permet de contrer l’argument, souvent mis en avant à Taïwan, que la démocratie et la liberté de la presse sont les meilleurs chiens de garde contre la corruption. L’idée est que sans réforme politique de fond, et au moyen d’une simple réforme administrative, le Parti communiste pourrait améliorer sa lutte contre la corruption endémique en Chine en s’appuyant sur l’expérience de Singapour.
Car Singapour montre à la Chine que la lutte contre la corruption peut être conduite avec succès par un État fort. Pour le groupe d’étude de l’école du Parti, le système singapourien comporte trois caractéristiques applicables en Chine. En premier lieu, un Bureau d’investigation de la corruption (贪污调查局, tanwu diaochaju) aux pouvoirs étendus. Directement responsable devant le Premier ministre, il peut utiliser légalement tout l’arsenal des mesures de surveillance et d’enquête comme les filatures, les écoutes téléphoniques, les photographies secrètes ou le placement d’agents aux côtés du suspect. Son pouvoir n’est « rééquilibré » que parce que ses investigations sont surveillées par le ministère de l’Intérieur et qu’il ne dispose pas du droit de mise en accusation, aux mains des cours de justice. En second lieu, un système de fonctionnaires intègres qui repose sur les hauts salaires accordés aux fonctionnaires, non parce que ces rétributions confortables « favorisent l’intégrité » (养廉, yanglian), mais plutôt parce qu’elles donnent les moyens à l’État de « sélectionner des personnes de valeur » (抢贤, qiangxian). Enfin, Singapour mise sur une éducation de la population et des fonctionnaires, fondée sur une communication publique performante, aux risques judiciaires de la corruption. Appliquées en Chine, ces méthodes lui permettraient des succès sans rupture brutale, comme une « fine pluie qui humidifie sans bruit » (细雨润无声, xiyu run wusheng).
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°17, janv.-fév. 2008, pp. 7-10
Synthèse commentée de Michal Meidan, d’après :
– Zhao Jianfei, « La recréation du “ministère de l’Énergie’ est presque certaine”, Caijing, n° 198, 27 novembre 2007.
– « En mars, la Chine créera un ministère de l’Énergie, la Sepa sera élevée au rang de ministère », Chongqing shangbao, 6 janvier 2008.
– « Une analyse de la recréation d’un ministère de l’Énergie », Zhongguo jingji shibao, 1er février 2008.
– « La liste noire des pollueurs », Zhongguo qingnian bao, 10 janvier 2008.
Il ne fait plus de doute à Pékin que la gestion du secteur énergétique du pays nécessite un recours à de nouveaux outils. Pour ce faire, l’Assemblée populaire nationale (APN) devrait ratifier, le 5 mars 2008, une série d’initiatives destinées à améliorer la gestion des ressources naturelles du pays...
D’abord, une proposition de « loi sur l’énergie » est en cours d’élaboration. Si elle est ratifiée lors de la session de mars de l’APN, cette loi fournira non seulement un corpus légal complet pour le secteur énergétique, mais aussi la base pour la recréation d’un ministère de l’Énergie chargé de fixer les prix, de la stratégie pour la gestion de la consommation, du transport, ainsi que de l’introduction des technologies et de l’exploitation des ressources naturelles du pays. L’APN pourrait également, au cours de cette session, ratifier une nouvelle taxe sur l’environnement et renforcer la lutte pour la protection de l’environnement en élevant l’Agence nationale pour la protection de l’environnement (Sepa) au rang de ministère.
Ces mesures sont-elles la réponse aux problèmes énergétiques et environnementaux de la Chine ? Les analystes cités s’accordent à dire que la réponse aux questions chinoises réside dans une meilleure gestion du secteur énergétique, et que des institutions suffisamment puissantes pourraient palier les nombreuses carences du système actuel.
Un ministère de l’Énergie, expliquent les chercheurs de l’université du pétrole cités dans Zhongguo jingji shibao, permettrait au pays de mieux répondre aux défis de sa « sécurité énergétique » : une structure centrale unique chargée de la formulation d’une diplomatie pétrolière et de l’insertion de la Chine dans les marchés internationaux pourrait enfin assurer les objectifs les plus stratégiques, que la structure actuelle ne parvient pas à réaliser. L’échec actuel du pays à créer une réserve pétrolière stratégique en est un exemple. Le ministre de l’Énergie représentera la Chine dans les forums internationaux et montrera qu’il y a « une personne, avec un message cohérent des objectifs de la Chine ». Zhang Guobao, qui était censé remplir ces fonctions dans son poste précédent, était chargé en même temps de « revigorer le Nord-Est » ainsi que de certains aspects de la politique des transports. Il ne faut donc pas s’étonner, remarquent les auteurs, si les compagnies pétrolières chinoises se livrent à une concurrence féroce à l’étranger et que ce faisant, en dépit de la volonté de maximiser leurs bénéfices, elles ne font que baisser leurs prix. De même, face à la nationalisation croissante des ressources énergétiques par les pays producteurs, un ministère de l’Énergie serait enfin en mesure d’appuyer de façon efficace et opportune les intérêts de ses compagnies[1].
Il pourrait également remédier aux incohérences du développement du secteur énergétique à l’intérieur des frontières de la Chine, avec une vision globale des besoins en termes de financement et de technologies et une stratégie de développement cohérente qui permette de dépasser la fragmentation sectorielle actuelle. L’exemple du charbon illustre cette situation : la régulation se fait par la National Development and Reform Commission (NDRC, Commission nationale pour le développement et la réforme) la gestion opérationnelle par les entreprises, mais la gestion de la ressource et de son exploitation relève du ministère des Ressources naturelles[2]… De même, la conservation énergétique et l’introduction des énergies renouvelables – deux objectifs affichés par le gouvernement – dépassent l’organisation sectorielle actuelle ; elles nécessitent une vue d’ensemble et, surtout, une institution suffisamment forte pour exercer son autorité sur tous les différents acteurs.
La recréation du ministère de l’Énergie est donc louée par les analystes. L’octroi d’un statut de ministère à l’agence chargée de la protection environnementale devrait également lui donner l’autorité qu’il lui manquait jusqu’à présent. Mais est-ce suffisant ? Alors que Zhongguo jingji shibao énumère les conditions pour le fonctionnement efficace du ministère, la revue Caijing rapporte des informations relatives à la proposition de loi prévoyant la création de ce ministère et démontre que, paradoxalement, la réalité reste assez loin du portrait esquissé par Zhongguo jingji shibao.
En effet, il faudrait créer, aux côtés du ministère, une instance de régulation indépendante, veiller à la définition et au partage des fonctions entre le ministère et le régulateur, et ôter tout pouvoir de décision aux autres ministères ou agences bureaucratiques actuellement décisionnaires dans le secteur énergétique, ou, tout au moins, les soumettre à l’autorité du ministère de l’Énergie. Celui-ci devrait s’occuper de la planification stratégique et avoir une vision macroéconomique des besoins du pays : le développement des ressources énergétiques, l’introduction de technologies, la gestion de l’industrie, sans toutefois y intervenir de façon quotidienne et opérationnelle. Le régulateur devrait quant à lui s’occuper de la gestion du marché et veiller à la mise en application des stratégies énoncées par le ministère. La proposition de loi est actuellement soumise à l’avis de tous les acteurs concernés ; d’après Caijing, le débat tourne autour de la nature et des fonctions du régulateur. Sera-t-il indépendant ? Xiao Guoxing, qui a participé à la rédaction de la proposition de loi, estime qu’un régulateur indépendant, dans la situation actuelle du marché et de l’équilibre des intérêts bureaucratiques, serait difficile à faire accepter, et qu’il devrait donc être subordonné à la tutelle du ministère. Néanmoins, la proposition de loi définit clairement les différentes responsabilités du ministère et du régulateur ainsi que la position de ce dernier, sous la tutelle du ministère mais avec une certaine indépendance d’action.
Est-ce une garantie d’autonomie ? Le représentant d’une entreprise pétrolière d’État, interviewé, semble penser que non. Cela ne fera qu’introduire « une nouvelle belle-mère » et compliquera les procédures d’approbation qui sont déjà lentes et inefficaces. Mais la vraie question est celle du pouvoir réel du ministère : selon la proposition, il sera chargé de la formulation de politiques et de l’élaboration de stratégies, mais l’approbation pour l’exploitation de ressources naturelles continuera à passer par le ministère des Ressources naturelles. De même, la NDRC cédera-t-elle ses pouvoirs sur la fixation des prix ?
Notons également que les rôles des instances régulatrices actuelles, à savoir le bureau de l’énergie de la NDRC et le groupe dirigeant pour l’énergie, dans cette nouvelle configuration ne sont pas évoqués par les auteurs.
Ainsi, la négociation se poursuit entre les treize ministères qui détiennent un pouvoir décisionnel dans le secteur énergétique. La ratification de la loi sur l’énergie, avec tout ce qu’elle implique – nouveaux ministères puissants et nouveaux outils fiscaux –, sera une manifestation de la capacité du groupe dirigeant actuel à reprendre les rênes du secteur énergétique. Mais il faudra attendre le 5 mars pour voir si les dirigeants chinois réussissent à faire passer cette réforme ou si une nouvelle couche bureaucratique viendra s’ajouter à la configuration aussi complexe qu’inefficace qui existe actuellement sous la toute puissante Commission nationale pour le développement et la réforme.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°17, janv.-fév. 2008, pp. 17-20
Synthèse commentée de Camille Bondois, d’après :
– Xiao Hua, « Dong Baohua : l’affaire Huawei est le premier cas du double échec de la loi », Nanfang zhoumo, 22 Novembre 2007.
– « L’affaire des démissions de Huawei : Chronologie des événements » ; Nanfang zhoumo, 12 janvier 2008.
– Wang Dongjing, « Augmentation des salaires dans les entreprises : l’État doit baisser – modérément – les taxes », 21 Shiji jingji baodao, 16 janvier 2008.
Abus des entreprises, salaires qui stagnent, mécontentement des travailleurs, d’une part, et stimulation nécessaire de la consommation intérieure, d’autre part, entourent la réforme du travail. Une première réponse apportée par le gouvernement est la mise en place de la loi sur les contrats de travail, entrée en vigueur le 1er janvier 2008. La deuxième réponse est celle, plus hypothétique et lointaine, de la hausse des salaires. Entre proposition d’avenir et désenchantement, la réforme du travail n’en est qu’à ses balbutiements...
Le Nanfang zhoumo, à travers une interview de Dong Baohua[1] revient sur la capacité de la nouvelle loi sur les contrats de travail à répondre aux besoins sociaux réels, alors que 21 shiji jingji baodao étudie une possible hausse des salaires des employés des entreprises privées dans cette même perspective, avec un article de Wang Dongjing, directeur du département économie de l’école du Parti. Les deux experts se rejoignent sur l’idée que la réforme de l’emploi doit prendre en compte avant tout la base des travailleurs (les ouvriers, les mingong) et se construire à partir de là. Même si, selon Dong Baohua, cela ne signifie pas qu’il faille « surprotéger » l’employé : cela reviendrait à couper la main pour guérir le pied !
L’enjeu de la réforme de l’emploi est de taille. Il s’agit d’abord d’apaiser un contexte social très perturbé en contrôlant les conditions d’embauche des employés: Les protestations des ouvriers et des mineurs se sont intensifiées ces dernières années, mettant le pouvoir central dans l’embarras[2]. Parallèlement, les scandales de 2007[3] ont constitué, pour la population chinoise, une prise de conscience sans précédent des travers de la croissance chinoise, comme l’évoque Dong Baohua.
De même, en automne dernier, l’affaire Huawei a pour certains prouvé davantage l’utilité de la nouvelle loi sur les contrats. En septembre 2007, Huawei demande à 7 000 employés ayant huit ans d’ancienneté de démissionner et de postuler à nouveau en se mettant en concurrence. Même si, sous la pression des médias et de la Fédération nationale des unions de travailleurs (ACFTU), Huawei a suspendu son plan d’action, cela n’a pas apaisé les débats.
La question des salaires constitue également un enjeu majeur de la réforme de l’emploi puisque la croissance spectaculaire du PIB et des profits des entreprises chinoises ne s’est pas accompagnée d’une hausse des salaires. Or, si l’État souhaite stimuler la consommation intérieure pour réguler la surproduction industrielle, cela suppose d’augmenter les salaires en commençant par les plus bas d’entre eux, comme le souligne Wang Dongjing.
Revenant sur l’affaire Huawei, Dong Baohua, y voit la manifestation du double échec de la loi sur les contrats puisque celle-ci n’est, selon lui, adaptée ni aux entreprises ni aux employés. Étant donné la rigidité que la nouvelle loi apportera au marché de l’emploi, Dong Baohua salue les entreprises, telles Huawei, qui cherchent des solutions – légales – pour s’adapter à la situation et continuer à se développer malgré cela. En effet, Dong Baohua affirme qu’avec cette loi la Chine deviendra le pays où il sera le plus difficile de licencier. Contrairement aux États-Unis ou au Royaume-Uni, désormais, il faudra respecter rigoureusement les trois critères suivants : la période de préavis, la raison du licenciement, la compensation financière. Cela rendra la procédure de licenciement coûteuse, longue et compliquée pour les entreprises chinoises.
Concernant les fins et renouvellement de contrat, la loi fixe un certain nombre de cas pour lesquels les entreprises seront contraintes d’attribuer des contrats à durée indéterminée (CDI) à leurs employés : pour ceux qui auront cumulé deux contrats à durée déterminée (CDD), et pour les salariés ayant dix ans d’ancienneté. Malgré la flexibilité relative de certaines clauses, l’universitaire craint que cette loi ne sclérose définitivement le marché de l’emploi. L’instauration du CDI réduira le réservoir de main d’œuvre chinoise à un bassin d’eau morte, au lieu d’assurer une fluidité nécessaire à la vitalité économique du pays. Cela ressusciterait le temps du « bol de riz en fer »
Dong Baohua évoque trois problèmes ayant biaisé la rédaction de la loi. Tout d’abord, il critique le postulat de base de celle-ci, selon lequel la Chine doit « construire un environnement de travail stable et harmonieux ». Selon lui, harmonie n’équivaut pas à stabilité, et trop de stabilité peut mener à une impasse. Par ailleurs, selon lui, le contexte social et la prise de conscience populaire ont faussé les réflexions. Beaucoup de législateurs ont une vision sociale que Dong Baohua considère trop simpliste selon laquelle depuis le début la croissance chinoise le pays a cherché à renforcer ses entreprises au détriment des travailleurs ; désormais il faudrait donc soutenir les travailleurs et mieux contrôler les entreprises. Enfin, Dong Baohua regrette un manque de concertation générale lors de l’élaboration de la loi, incluant les entreprises dont l’espace de parole a été limité. En conséquence, la loi a été conduite par la volonté de bâtir une société plus harmonieuse et de protéger les plus faibles, et ne tend finalement qu’à l’unique protection des salariés au lieu d’instaurer une relation gagnant-gagnant entre entreprises et employés.
Cependant, à vouloir trop protéger, la loi échoue à combattre les vrais problèmes, notamment ceux des ouvriers et des sans-travail ou en situation précaire. D’après Dong Baohua, pour une croissance saine et équilibrée, il faudrait maintenir des critères d’embauche souples, assurer une large couverture sociale notamment pour les ouvriers, et, enfin, faire appliquer la loi pour empêcher des relations « non standards » avec les travailleurs. Malheureusement les législateurs ont crée à la place un système rigide, à sens unique, quand la souplesse seule peut maintenir la vigueur économique.
Concrètement, Dong Baohua envisage l’avenir de l’application de la loi de manière assez pessimiste. Tout d’abord, l’entreprise aura moins de marge de manœuvre dans sa gestion des ressources humaines. Elle en sera d’autant plus prudente dans sa politique d’embauche. Les employés, eux, seront rejetés plus facilement, à moins qu’ils ne prouvent une valeur ajoutée irremplaçable, or la large majorité des ouvriers et employés de base est, dans la réalité, facilement remplaçable. Finalement, ce que Dong Baohua craint par-dessus tout c’est que la Chine ne suive le chemin de la France, pays de l’immobilisme, du chômage à 9 % et de l’impôt où il est impossible de toucher aux acquis sociaux sans être confronté à des grèves.
Ainsi, pour l’un de ses plus virulents détracteurs, la nouvelle loi chinoise sur les contrats de travail risque de porter un coup bas à la vitalité économique du pays. Sous prétexte de vouloir protéger les travailleurs, elle ne fera qu’affaiblir les entreprises, affaiblir la société et finalement affaiblir les travailleurs.
De manière plus optimiste, mais également plus politiquement correcte, Wang Dongjing, dans un article du 21 shjiji jingji baodao, propose une méthodologie applicable pour mettre en place la hausse des salaires afin de stimuler la consommation intérieure. Wang Dongjing rappelle que la question de la hausse des salaires, bien que très populaire, est complexe car l’harmonie sociale est en jeu et que l’État peut difficilement agir sur les salaires des entreprises. Par ailleurs, les ouvriers et paysans doivent être les premiers à en bénéficier. Pour hausser les salaires, Wang Dongjing propose de réduire les taxes des entreprises. Mais comment garantir qu’une baisse des taxes se transformera en réelle hausse des salaires ?
Pour répondre à cette problématique, Wang Dongjing propose d’augmenter d’abord les salaires les plus bas, car cela créera inévitablement un effet de levier, obligeant les entreprises à réévaluer vers le haut les salaires de l’ensemble de ses employés, dans une dynamique naturelle de rééquilibrage. La hausse de 30 % des revenus de l’État l’an dernier devrait garantir la possibilité de réduire les charges des entreprises. C’est, selon l’analyste, l’unique solution par laquelle l’augmentation des salaires est envisageable et ne constituera pas un frein pour l’entreprise. Mais cela sous-tend également la détermination légale d’un salaire minimum pour les employés de base[4].
Réagissant à des sujets différents, les deux experts reconnaissent la nécessité d’améliorer les conditions des travailleurs en bas de l’échelle et de partir de la base pour assainir et rééquilibrer le marché de l’emploi. La clé des réformes tiendra dans la capacité de l’État à prendre en compte cette dimension tout en conservant son pragmatisme économique. L’État saura-t-il relever le défi et apaiser les tensions sociales, tout en garantissant souplesse et croissance économique ?
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°17, janv.-fév. 2008, pp. 25-27
Synthèse commentée de Michal Meidan, d’après :
– Tang Yongsheng, « Les relations internationales entrent dans une période de profond réajustement », Xiandai guoji guanxi, n° 12, 2007.
– Shi Yinhong, « La Chine fait face à de nouveaux défis dans sa politique étrangère », Xiandai guoji guanxi, n° 12, 2007.
– « Le Livre blanc de la diplomatie chinoise paraîtra en 2008. La Chine a des relations diplomatiques avec 170 pays », Wen weipo, 28 décembre 2007.
Bilan 2007 assez optimiste, mais perspectives inquiétantes pour 2008 : les analystes chinois prévoient des réajustements profonds dans un système international « en surcharge » et mettent en garde contre l’incapacité de la diplomatie chinoise à faire face aux nouveaux défis internationaux...
Les articles de fin d’année publiés dans la presse généraliste de la République populaire de Chine voient dans la diplomatie chinoise de 2007 de nombreux motifs de satisfaction : amélioration des relations avec les grandes puissances asiatiques (Inde), africaines (Afrique du Sud) et bien entendu américaine et européennes, engagement constructif dans la lutte contre le changement climatique, médiation constructive à propos de l’Iran et du Darfour, participation à la conférence de paix d’Annapolis, gestion efficace de la question de la sécurité alimentaire, et protection de la main-d’œuvre et des intérêts chinois à l’étranger[1]. À ces succès, confirmés, selon Wen weipo, dans le Livre blanc de la diplomatie chinoise qui sera publié en 2008, s’ajoutent d’importants progrès dans les relations sino-russe, sino-japonaise, et dans la mobilisation du soutien international contre l’indépendance de Taïwan et l’adhésion de celle-ci à l’ONU et à l’Organisation mondiale de la santé.
Toutefois, une voix plus inquiète et plus critique existe également. Shi Yinhong, tout en se félicitant des acquis de 2007, s’attache à la « complexification » de la situation internationale et à l’inaptitude de la diplomatie chinoise à faire face à « l’émergence de nouveaux problèmes (麻烦, mafan) qui se développent, se diversifient et se répandent à une vitesse croissante ». Les questions économiques et commerciales sont à l’ordre du jour : la sécurité alimentaire, les questions de taux de change, le fonds souverain chinois, et ce dans un contexte de ralentissement de la croissance économique américaine, d’une flambée des cours pétroliers mondiaux et de tendance inflationniste en Chine, contexte qui contribue à politiser les questions économiques et ne simplifie pas les relations avec les États-Unis et l’Union européenne. Bien que le dialogue économique sino-américain soit constructif, « il n’est pas parvenu à modérer la tendance protectionniste des États-Unis ». Cette tendance qu’observe Shi Yinhong s’accompagne, d’après Tang Yongsheng, d’un retour des power politics. L’évolution du système international vers un système fondé sur le capitalisme mondialisé ne peut échapper à un recours croissant aux relations de puissance, même si celles-ci ont déjà fait preuve, à maintes reprises, de leur incapacité à résoudre les problèmes internationaux (comme en Irak et en Afghanistan). Néanmoins, le grand danger lié à cette configuration capitaliste est, selon Tang, l’instabilité financière. La puissance financière étant concentrée dans les mains de quelques pays, toute crise aura un impact démesuré sur les pays en développement, dans la mesure où l’instabilité se répercutera sur des systèmes financiers imparfaits et affectera également la stabilité sociale et politique.
Selon Shi, le danger de la multiplication de liens financiers et commerciaux ne réside pourtant pas dans la crise financière, mais viendrait plutôt des acteurs de cette nouvelle configuration mondiale. Pour ces questions commerciales et financières, de même que pour des problèmes comme le changement climatique, l’attention médiatique aux Jeux olympiques ou au dalaï-lama, le grand défi pour la Chine est le lien entre gouvernements et acteurs non gouvernementaux. La diplomatie chinoise ne fait plus face seulement à des gouvernements dans un cadre bilatéral (ou même multilatéral), mais elle est amenée à traiter avec des ONG, organisations commerciales, associations civiles et consommateurs, et doit donc tenir compte de l’opinion publique internationale. La « société civile internationale » jouit de moyens de communication rapides et performants, d’échanges humains et d’une forte mobilisation des médias et de l’opinion publique, face auxquels les ressources dont dispose la diplomatie chinoise sont insuffisantes.
Mais cette société civile internationale n’est pas le seul facteur « compliqué » pour 2008. La question taïwanaise – que Tang évoque comme éventuel problème auquel la Chine doit se préparer mais qu’elle peut résoudre – contient, pour Shi Yinhong, deux dilemmes qui pourraient se manifester pleinement en 2008 : d’une part, la Chine doit trouver un juste milieu entre des mesures de dissuasion trop fortes (politiques ou militaires) et une capacité d’intimidation trop faible face à une éventuelle déclaration d’indépendance taïwanaise, d’autre part, elle ne doit avancer ni trop vite ni trop lentement vers une réunification. Les élections présidentielles sur l’île en 2008 pourraient précipiter une réaction chinoise – qui est, implicitement, jugée prématurée.
En outre, Shi Yinhong envisage avec inquiétude la place de la Chine en Asie face à la perspective d’une nouvelle offensive diplomatique américaine dans la région. Les États-Unis, dit-il, semblent reprendre conscience de l’importance de la scène asiatique, après une « lassitude » initiale à la suite du 11 Septembre. En dépit des ressources diplomatiques et militaires consacrées à la lutte contre le terrorisme international et au Moyen-Orient, les États-Unis sont pleinement en mesure de déployer d’autres moyens diplomatiques (« souples et flexibles » : 柔性, rouxing) pour regagner le terrain asiatique. Déjà en 2007 ils ont réussi à renforcer leur position vis-à-vis de la Corée, de l’Inde, de la Mongolie, du Pakistan et des pays de l’Asean. Or, la position chinoise « stagne » et est même freinée : des difficultés qui minent les relations entre la Chine et la Corée du Nord et entraînent un affaiblissement de l’influence qu’exerce Pékin sur Pyongyang[2], une relation « ni chaude ni froide » avec la Corée du Sud, un ralentissement des initiatives en Asie du Sud-Est, et des difficultés survenues à la suite des troubles internes au Myanmar. En dépit d’une relative amélioration des relations avec le Japon, la situation en Asie risque de devenir plus compliquée pour la Chine en 2008.
Shi Yinhong note également des acquis dans la politique africaine de la Chine, dans sa diplomatie énergétique et même en termes de développement militaire. Mais la configuration internationale est telle que même ces acquis n’ont pas été dénués d’effets problématiques. La modernisation militaire ressuscite des inquiétudes quant à une « (future) menace chinoise », mais Shi se demande si les réactions animées de la part des stratèges, généraux et bien entendu néo-conservateurs américains ne viennent pas du fait que l’armée chinoise commence enfin à représenter un véritable défi, ce qui expliquerait pourquoi les « nerfs sont à vif » aux États-Unis…
Mais le point essentiel auquel en vient Shi est la réponse de la diplomatie chinoise. Grâce à une subtilité rhétorique, il réussit à critiquer et avertir de façon politiquement correcte : la Chine doit se rendre compte des évolutions rapides du système international, elle ne peut pas se laisser limiter par ses acquis ou par la réflexion qui a guidé ces acquis. « Ce qui a constitué une réussite il y a une génération, pourrait être les causes d’un échec dans une génération ». Il se peut donc que les postulats du 16e Comité central concernant une « période d’opportunité stratégique » et « le développement pacifique » ne soient plus en phase avec l’évolution de la situation politique internationale et de ses tendances majeures.
Le principe du « développement scientifique » mis en avant par le Parti et le gouvernement tente en effet de répondre aux déséquilibres du développement chinois (surtout dans le domaine économique). Mais le défi est dans la réalisation : la capacité de la Chine à prendre en compte les nouveaux impératifs de la situation nationale et internationale et à s’y adapter sera déterminante « pour la configuration internationale dans laquelle agit la Chine et pour le destin du pays » (国运, guoyun).
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°17, janv.-fév. 2008, pp. 30-32
Synthèse commentée de Mathieu Duchâtel, d’après :
– Xu Guangyu[1], « Le sens historique et les évolutions futures de la prolifération nucléaire », Shijie jingji yu zhengzhi, n° 329, janvier 2008, p. 65-69.
Plusieurs points sont dignes d’intérêt dans l’article prospectif publié par le général Xu dans Shijie jingji yu zhengzhi, la revue de sciences politiques de l’Académie des sciences sociales de Chine. Selon lui, la prolifération nucléaire qui caractérise le monde contemporain, et qui s’accentuera dans les années à venir, n’est qu’une parenthèse historique. Elle ouvrira nécessairement sur un monde débarrassé du risque de conflit nucléaire entre États. Pour le général Xu, l’avenir de l’arme nucléaire est de devenir un outil au service de l’effort de l’humanité pour dompter la nature. En attendant, il estime que la politique de non-prolifération échouera : le nombre d’États détenteurs de la bombe augmentera, et il n’est pas exclu que des acteurs non étatiques se procurent des armes nucléaires. Pourtant, il n’insiste pas sur l’intérêt de la Chine à sauver le Traité de non-prolifération (TNP), une démarche qu’il juge de fait comme une cause perdue. Sa préoccupation principale semble être de justifier l’approche chinoise quand il s’agit de refuser de participer à l’Initiative de sécurité contre la prolifération (PSI) lancée en 2003 par les États-Unis. Avec une certaine habileté rhétorique : l’effort occidental pour lutter contre la prolifération est un instrument de son hégémonie, qui favorise en réalité la prolifération… Et malgré ses belles paroles, l’Occident ne se prive pas de « proliférer verticalement », en modernisant son arsenal nucléaire et en créant ainsi des dilemmes de sécurité dans plusieurs États...
En adoptant une approche téléologique et un cadre d’analyse historique marxiste, le général Xu livre une conclusion très optimiste sur l’avenir de la prolifération : ses contradictions et les risques de conflit disparaîtront progressivement dans un véritable happy end. La prolifération nucléaire est loin de n’être qu’une question conjoncturelle. Elle reste au cœur de la problématique du contrôle des armements, un dossier essentiel du maintien de la sécurité internationale. Mais « elle ne doit pas provoquer trop de pessimisme, ce n’est pas un problème insoluble, ce n’est qu’un problème qui durera un certain temps ». A en croire le général Xu, les armes nucléaires vont donc se multiplier avant de disparaître, ou servir à de grands travaux.
De 1945 à 1968, date à laquelle les États commencent à adhérer au TNP, l’histoire nucléaire est dans sa première phase, celle d’un effort pour briser le monopole américain de la détention de la bombe. Le développement de l’arme nucléaire par d’autres puissances a abouti à équilibrer les relations internationales. La deuxième période de l’histoire du nucléaire militaire, dans laquelle le monde est encore plongé, débute en 1968 et « continuera à préoccuper l’humanité pendant plusieurs décennies ». Elle se caractérise par un affrontement entre prolifération et non-prolifération. Cette contradiction essentielle « sera parfois sous-jacente et quelquefois ouverte, parfois urgente et parfois moins ».
Ce qui suit relève de la pure conjecture historique. Le général Xu hasarde l’hypothèse d’une stabilisation de la prolifération. Certains États, désirant la bombe pour faire face à leur environnement de sécurité, obtiendront satisfaction. La plupart des organisations non étatiques cherchant à acquérir du nucléaire militaire se détourneront de cet objectif, car leurs revendications seront atteintes par des méthodes politiques, ou disparaîtront avec le développement économique. Le monde nucléaire entrera alors dans la troisième phase de son histoire. Dans cette configuration, les États disposant de l’arme nucléaire seront toujours une minorité, que le général Xu fixe à 10 % des États du monde – contre moins de 4 % aujourd’hui –, c’est-à-dire à une quinzaine d’États. Leur nombre cessera d’augmenter, et certains choisiront la dénucléarisation. Mais l’équilibre de cette troisième phase restera instable, et la prolifération pourra reprendre à tout moment, pour deux raisons. Tout d’abord, les innovations technologiques et des coûts de fabrication en baisse constante seront des facteurs d’attractivité nouveaux en faveur de l’acquisition de la bombe. Et la tentation de se doter de l’arme nucléaire restera forte à chaque fois qu’une crise politique régionale ou internationale éclatera. À noter que, sans aborder la question de la probabilité d’un conflit nucléaire entre États ou l’usage de la bombe par des groupes terroristes, l’auteur se garde bien de l’exclure. Mais son approche sur le temps long semble lui faire percevoir ce risque comme un point de détail.
Enfin, dans une quatrième et dernière période – la fin de l’histoire du nucléaire –, les armes atomiques seront au service du bien commun de l’humanité. Les États et les organisations non étatiques perdront tout intérêt à en détenir. Un facteur clef de cette évolution sera technologique : les armes conventionnelles seront si performantes qu’elles les remplaceront. Les États nucléaires commenceront à geler le développement de leur nucléaire militaire, puis à réduire leurs armements, en commençant par les États-Unis et la Russie, le tout sous le contrôle des instances internationales. Bien sûr, pour en arriver à cette situation, il faudra que certaines conditions soient remplies. Le monde devra avoir traversé plusieurs décennies de développement pacifique. Les inégalités de développement entre États devront avoir été réduites. Des mécanismes auront été mis en place pour une répartition plus juste des ressources de la planète. Les relations internationales seront devenues « démocratiques » : chaque État sera un « citoyen » disposant des mêmes droits et devoirs dans le système monde. L’ONU sera le garant de la sécurité internationale, et sa charte sera appliquée à la lettre. Ces conditions remplies, l’arme atomique sera employée non plus pour la guerre, mais pour aider l’humanité à dompter la nature : pour construire des canaux, modifier le relief, éviter des catastrophes climatiques en détruisant par exemple des possibilités de typhons, détruire des météorites se dirigeant vers la terre. Bien entendu, l’emploi militaire de la bombe contre des attaques d’extra-terrestres ne devra pas être exclu, mais ce sera cette fois au service de l’humanité. Non dépourvue d’humanisme, cette projection dans le futur manque par contre quelque peu de conscience écologique.
Après cet exercice de futurologie, le général Xu s’attache à répondre à deux questions : pourquoi la prolifération a-t-elle finalement plutôt été contenue depuis 1968 ? En effet, seuls Israël, l’Inde et le Pakistan sont entrés dans le club nucléaire après le passage du TNP (il note rapidement que la Corée du nord est « en train d’abandonner son programme nucléaire militaire »). Cette évolution ne montre-t-elle pas que la prolifération peut-être contrôlée ? Il constate le succès important du droit international, véritable rempart contre le développement du nucléaire militaire depuis 1968. En plus des traités régionaux de dénucléarisation[1], le TNP a permis de propager dans la plupart des États un sentiment de sécurité leur faisant perdre tout intérêt pour l’acquisition de l’arme atomique. Deuxième facteur, l’acquisition de la bombe suppose des sacrifices économiques, technologiques et diplomatiques hors de portée pour la plupart des États. Pourtant, la prolifération aura quand même lieu. Car ni le droit international ni les coûts n’empêcheront les États qui en ont la volonté de se doter d’un programme nucléaire militaire. Mais ceux-ci seront peu nombreux.
Cette analyse traite donc la prolifération nucléaire « étatique » comme un phénomène inévitable, et, à lire entre les lignes, plutôt positif car favorisant l’évolution du système international vers la multipolarité. La marque de l’idéologie maoïste y est peut-être présente : dans les années 1960, la Chine considérait que la prolifération était nécessaire pour briser l’hégémonie des impérialistes américains et des révisionnistes soviétiques. Ce parfum d’une idéologie disparue est toutefois discret, et l’auteur lance tout de même une mise en garde : la Chine doit faire tout son possible pour empêcher que des organisations non étatiques acquièrent la bombe, une éventualité jugée probable. Loin de soutenir la légitimité de la prolifération, l’auteur appelle plutôt à la lutte contre les dérives des efforts de non-prolifération : la Chine doit veiller à ce que ceux-ci ne deviennent pas un instrument de promotion ou de consolidation de l’hégémonie. En outre, la « prolifération verticale » dans les pays détenteurs de la bombe favorise la « prolifération horizontale » : en modernisant leur arsenal nucléaire par des avancées technologiques, en particulier la miniaturisation ou la construction de bombes disposant de capacités de forage pour des attaques contre des installations souterraines, ces États favorisent une course à l’armement nucléaire. Et ils renforcent le risque que l’arme atomique soit utilisée par des groupes terroristes une fois qu’ils l’auront acquise. En somme, la prolifération est présentée comme une contre-mesure de la part d’entités qui se sentent menacées par le monopole nucléaire de l’Occident, un phénomène que la tradition idéologique d’anti-impérialisme, en particulier dans l’APL, ne peut qu’aider à comprendre.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°17, janv.-fév. 2008, pp. 36-38
Synthèse commentée de Hubert Kilian, d’après :
– Lin Cho-shui, « Les facteurs déterminants de la vague bleue et de la décrue verte », Zhongguoshipao, 14 janvier 2004.
– « La défaite du DPP est-elle vraiment due à une injustice du mode de scrutin ? », éditorial, China Times, 17 janvier 2008.
– Yang Tai-shun, « Le Kuomintang prend le pouls pour gagner les élections. », Zhongguoshipao, 14 janvier 2008.
– Shih Cheng-feng, « La guerre avec Chen Shui-bian n’aidera pas au renouveau du printemps » Lienhebao-United Daily, 18 janvier 2008.
– Philip Yang Yong-ming « Le KMT, grand parti unique ? On en est encore loin ! », Lienhebao-United Daily, 21 janvier 2008.
Bien qu’attendue, l’ampleur de la victoire du Kuomintang (KMT) aux élections législatives du 12 janvier 2008 a surpris l’ensemble de la classe politique. Mis à part les analyses techniques qui ont cherché à déterminer l’influence du nouveau mode de scrutin[1] sur ce tremblement de terre politique, beaucoup se sont posé la question de l’impact de la victoire du camp bleu sur l’issue de l’élection présidentielle qui aura lieu le 22 mars 2008. Un retour de balancier au profit de Hsieh Chang-ting et du Parti démocrate progressiste (DPP) est-il possible ?
Les élections législatives du 12 janvier 2008 ont mis un terme brutal à une expansion de vingt années du vote « vert » et ont infligé une défaite historique au DPP[1]. En 2001, la formation du président Chen obtenait son score le plus élevé dans une élection et devenait le premier parti en nombre de siège, sans toutefois disposer d’une majorité absolue[2]. Aujourd’hui, le DPP recule dans toutes les circonscriptions, y compris dans les sept districts et villes où il avait rassemblé plus de 52 % des voix lors des élections législatives de 2004.
Lin Cho-shui[3], un des rares parlementaires du DPP à avoir prévu l’ampleur de la déroute du parti, est de ceux qui veulent voir des causes nationales plutôt que strictement locales à cet échec. Pour lui, le scrutin uninominal à un tour a provoqué un changement radical dans le paysage politique taïwanais, bien plus qu’au Japon où la même réforme, adoptée en 1994, n’avait eu que peu d’impact sur la répartition du pouvoir entre les partis. La popularité du parti politique devient, selon lui, un élément plus critique que l’existence de bastions électoraux. Une comparaison que reprend Philip Yang dans le Lienhebao en analysant l’effet amplificateur de ce mode de scrutin comme une responsabilisation de la vie politique insulaire : les sièges des députés sont maintenant gagnés ou perdus en fonction des performances politiques du parti et aucune circonscription n’est acquise pour toujours, ce qui devrait provoquer un affaiblissement des factions locales et du clientélisme. Dans le même esprit, l’éditorial du China Times estime que le nouveau mode de scrutin a amplifié l’



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