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China Analysis n°18, Mars-Avril 2008

POLITIQUE INTÉRIEURE 1. Le « miracle chinois » à l’épreuve du Tibet 2. De nouveaux ministères aux dépens de la NDRC ? 3. Les réformes de la NDRC ou les mues de la planification centrale 4. Le consumérisme en question 5. « Libérer la pensée » dans la province du Guangdong ? ÉCONOMIE 6. Recette fiscales et qualité du service public 7. Le sauvetage des lacs, un défi pour le nouveau ministère de l’Environnement 8. L’invasion des immeubles « verts » AFFAIRES DIPLOMATIQUES ET STRATEGIQUES 9. L’ordre international peut-il reposer sur une domination conjointe sino-américaine ? 10. L’ONU de Ban Ki-moon, un tournant positif pour Pékin 11. Les droits de propriété intellectuelle et les intérêts chinois 12. Lee Myung-bak et les relations sino-coréennes TAÏWAN 13. Les raisons du succès de Ma Ying-jeou 14. La reprise du dialogue entre les deux rives : opportunité, risques, limites.

 

Information - inscription : chinaanalysis@centreasia.org

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°18, mars-avr. 2008, pp. 5-7

 

Synthèse commentée de Michal Meidan, d’après :

– Zuo Qingling, Ye Feng, Teng Xiaomeng, Wang Xiaoming, « Addition et soustraction dans les super-ministères : cinq ministères, trois définitions, six mois », 21 Shiji jingji baodao, 1er avril 2008.

– Zhang Fengan, « Les bureaux chargés des politiques de “grand développement de l’Ouest” et de “revigorer le Nord-Est” intégrés dans une nouvelle structure de gestion régionale », 21 Shiji jingji baodao, 28 mars 2008.

 

À l’issue de la session de mars de l’Assemblée nationale populaire (ANP), le rôle de la Commission nationale pour le développement et la réforme (NDRC : National Development and Reform Commission ; 发改委, fagaiwei) a été redéfini et cinq nouveaux ministères ont été créés...

 

Outre le ministère de l’Environnement, dont la création tant débattue dans la presse chinoise et internationale élève l’Agence nationale pour la protection de l’environnement (Sepa) au rang de ministère, les quatre autres « super-ministères » sont l’Industrie et l’Information, les Ressources humaines et la Sécurité sociale, le Logement et la Construction rurale et urbaine, le Transport. Or, l’insistance de la presse chinoise à évoquer la « contraction » des fonctions de la NDRC laisse entendre que la réorganisation ministérielle est tout autant destinée à limiter le rôle de cette administration toute puissante qu’à rationaliser la gestion dans les domaines concernés[1].

 

Mais la création des cinq nouveaux ministères est également destinée à signaler à l’opinion publique, inquiète de l’érosion du niveau de vie, que le gouvernement prend en compte les besoins de la population en termes de logement, d’éducation et de santé, et, surtout, qu’il s’efforce d’adopter des modes de gestion plus rationnels et transparents. La définition finale des compétences de chaque ministère est toujours en cours. Seul le ministère du Logement et de la Construction rurale et urbaine, qui remplace le ministère de la Construction, aurait terminé, fin mars, le processus des « trois définitions » (三定, san ding), qui consiste à déterminer la structure interne, l’organisation, et les domaines de compétences du ministère, et aurait soumis ces « définitions » au Conseil d’État et au Département central de l’organisation du Parti communiste pour approbation. Le nouveau ministère devrait avoir plus d’autorité sur les questions de logement, parmi lesquelles la formulation de la politique de logement, son financement et l’imposition, ainsi que sur la distribution des terres. En revanche, la planification et la construction des nouveaux transports publics urbains devraient être attribuées au nouveau ministère du Transport. Cependant, l’attribution d’autres responsabilités, comme la gestion de sites touristiques urbains, l’administration des parcs et forêts et la gestion des ressources en eau reste à déterminer. La gestion des petites villes et des villages est à l’heure actuelle entre les mains des « unités de travail administratives » (事业单位, shiye danwei), mais devrait à terme être confiée au ministère du Logement.

 

Les autres ministères, selon les informations du 21 Shiji jingji baodao, ont six mois pour soumettre au Conseil d’État leurs « trois définitions ». Le ministère de l’Environnement devrait, à la différence de la Sepa, dont il est issu, jouer un rôle important dans la définition des politiques à mener, et participer activement à la recherche et au conseil des nouvelles stratégies gouvernementales, « reste la question de savoir comment participer ». Il devrait également avoir plus d’autorité sur la supervision de l’application des lois, qui était jusqu’à présent la fonction principale de la Sepa. Bien que la définition des rôles soit en cours, les informations données, d’après des « sources bien informées », par des journalistes du journal libéral du sud du pays font état de grandes difficultés à parvenir à une définition claire des domaines de compétence du ministère de l’Environnement : faudrait-il soumettre la gestion des ressources en eau des terres et des mers et océans à la tutelle de ce ministère ? Quel mécanisme de supervision et de gestion faut-il créer ? Sera-t-il indépendant – comme le préconisent « certains analystes » à un niveau ministériel – et doté d’un système de gestion vertical qui prenne en compte toutes les régions et les industries ? Il semblerait que le seul point d’accord soit d’octroyer à ce ministère un rôle plus important que celui qu’avait la Sepa dans la recherche et la formulation de politiques.

 

Le processus de réorganisation ne touche toutefois pas seulement les nouveaux ministères. D’après les journalistes cités, de nombreux ministères, y compris le ministère du Commerce, auraient créé des équipes de travail internes pour réexaminer et redéfinir leurs structures et domaines de compétences. Reste donc « la question de savoir si cette réorganisation peut donner lieu à un partage efficace de l’autorité et à une définition claire des rôles et des responsabilités, avec une dévolution du pouvoir vers les gouvernements locaux, les entreprises et les organisations intermédiaires ». La nouvelle configuration de la NDRC en est donc la clé. Munie d’un nouveau ministre à sa tête, la NDRC devrait désormais se limiter à la régulation macroéconomique ; elle devrait perdre ses fonctions microéconomiques et, surtout, son pouvoir d’ingérence dans les procédures d’approbation et d’octroi de licences. Certaines de ses fonctions devraient être transférées au ministère de l’Industrie et de l’Information, d’autres responsabilités, dont notamment l’approbation de projets, devraient être transmises aux échelons inférieurs. La question de la régulation des prix n’est toutefois pas abordée. La NDRC sera également chargée de la coordination des politiques régionales. Zhang Fengan révèle que les bureaux affiliés aux groupes dirigeants du Conseil d’État responsables des politiques dites du « grand développement de l’Ouest » et de « revigorer le Nord-Est » seront intégrés à la NDRC. Bien que les modalités de la tâche ne soient pas détaillées, toutes les personnes citées par les auteurs promettent que ce changement ne nuira pas à la mise en application de ces initiatives et qu’il permettra, au contraire, une gestion plus efficace et intégrée de ces initiatives régionales.

 

La grande inconnue reste donc la nouvelle nature de la NDRC. Wei Jianing, vice-directeur du département de recherche macroéconomique du centre de recherche affilié au Conseil d’état, estime que le fait d’intervenir sur un si grand nombre de questions, dont certaines représentent des intérêts contradictoires, a nui au fonctionnement de cet organisme. Reste à voir si cette nouvelle réforme pourra aboutir à la rationalisation du fonctionnement des institutions tant recherchée par les dirigeants chinois.


[1]. Pour plus de détails, voir la contribution suivante de Thibaud Voïta.

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°18, mars-avr. 2008, pp. 7-8

 

Synthèse commentée de Thibaud Voïta, d’après :

– Luo Changpin et al., « Une silhouette commence à apparaître », Caijing, 17 mars 2008.

– Zuo Qinglin, « Le Retour de la NDRC à ses fonctions premières », 21 Shiji jingji baodao, 18 mars 2008.

– Wang Dongming, « Une nouvelle étape dans la réforme de la gestion administrative et des institutions gouvernementales », Qiu shi, 1er avril 2008.

 

La Commission nationale pour le développement et la réforme (National Development and Reform Commission, NDRC) est surnommée le « ministère des ministères » (部中之部, buzhong zhi bu) ou encore le « premier grand ministère chinois » (中国第一« 大部 », zhongguo diyi « dabu »). D’après Caijing, la NDRC a été, depuis sa création, au centre des réformes. Elle a émergé en 1988, sous le nom de Commission de la planification nationale (国家计划委员会, guojiajihuaweiyuanhui) à la suite de la fusion de la Commission de la planification nationale (国家计委, guojiajiwei) avec la Commission de l’économie nationale (国家经委, guojiajingwei). Entre 1993 et 1998, elle a joué un rôle de régulation macroéconomique entre les différents ministères avant de devenir si puissante, à la fin des années 1990, qu’elle fut surnommée le « petit Conseil d’État » (小国务院, xiao guowuyuan)...

 

La NDRC, sous son nom actuel, a été créée en 2003, avec des compétences élargies. Elle s’est retrouvée en charge de dossiers aussi importants que la régulation macroéconomique, les réformes administratives, l’allocation des ressources, le contrôle des prix… Ses fonctions s’étendaient jusqu’à fixer les jours de vacances nationales. Au moins 28 ministères et institutions du Conseil d’État ont des échanges quotidiens avec la NDRC.

   

Les réformes ayant touché la commission lors de la dernière session de l’Assemblée nationale du peuple (ANP) remettent en question bon nombre de ses attributs. Officiellement, il s’agit d’un recentrage : la NDRC se trouve privée de ses activités microéconomiques et d’approbation des projets pour se concentrer sur les politiques macroéconomiques. « Notre travail va être plus précis » (作风细腻、踏实细致, zuofengxini tashixizhi), affirment par euphémisme les cadres de la NDRC.

 

La carrière du nouveau ministre promu à la tête de la NDRC, Zhang Ping (张平), est révélatrice de l’orientation des réformes. Né dans le nord de l’Anhui en 1946, Zhang Ping a été confronté aux réalités de la misère paysanne. Il a effectué toute sa carrière dans sa province natale avant de monter à Pékin, et s’est fortement engagé dans la résolution des problèmes ruraux. On retient principalement de lui ses réformes fiscales ; dans sa province, on parle de lui comme de « la première personne à s’être souciée de la fiscalité rurale » (农村税费改革第一人, nongcun shuifei gaige diyiren).

 

Il a rejoint la NDRC en 2005, en tant que ministre adjoint en charge de la gestion de l’économie, du commerce et des prix. En tant que tel, il était à la tête des directions du commerce, de l’inspection des prix et de la réforme du système de gestion harmonieuse de l’économie, ainsi que du Centre de certification des prix, du Centre d’examen des prix, des Éditions du marché chinois, du Centre d’évaluation des prix des médicaments, et enfin du Bureau national des céréales. Il s’est principalement illustré dans ces fonctions par le contrôle des frais liés à l’éducation, par la baisse des prix des soins médicaux, le contrôle des prix de l’immobilier, la réforme des prix de l’énergie, la stabilisation des prix agricoles. Il semblerait que ce sont les départements à la tête desquels il se trouvait qui vont désormais constituer le cœur de la NDRC, les autres ayant été pour la plupart détachés de la commission.

 

Caijing se félicite de ces réformes. La NDRC était une trop grosse structure, la nouvelle répartition des pouvoirs devrait limiter ses compétences en matière d’autorisations d’investissements en les redistribuant à des administrations locales. La répartition des pouvoirs entre localités et centre devrait s’en trouver clarifiée ; les gouvernements locaux vont être responsabilisés. En outre, la redistribution de certaines de ces compétences à de grands ministères est également considérée comme un point positif. Caijing insiste sur cette nouvelle répartition de compétences dans le secteur de l’énergie, qui concerne principalement quatre institutions :

1. L’Energy Leading Group, dirigé par Wen Jiabao.

2. Le bureau de ce Leading Group, au sein même de la NDRC, qui devra traiter les affaires courantes.

3. Le Bureau de l’énergie de la NDRC.

4. La Commission de régulation de l’électricité, créée en 2003.

Désormais, le Bureau de l’énergie (国家能源局, guojianengyuanju) sera hiérarchiquement à un rang plus élevé que la NDRC. Zhang Guobao (张国宝), ancien vice-ministre de la NDRC chargé de l’énergie, a bon espoir d’en devenir le responsable.

 

Quelles conclusions tirer de cette réorganisation ? En premier lieu, Wang Dongming insiste sur la transition vers un gouvernement de services (服务型政府, fuwuxing zhenfu) perçu comme un étape essentielle pour construire, à l’horizon 2020, la « société socialiste de type chinois ». On remarquera que, durant sa carrière, Zhang Ping s’est constamment soucié des questions rurales. Il était également en charge des différents centres de gestion des prix lorsqu’ont été prises, il y a quelques mois, les mesures de contrôle des prix. La planification centrale semble donc s’orienter vers une meilleure gestion des prestations sociales des pouvoirs publics, pour mieux partager les fruits de la croissance. En second lieu, la réduction des prérogatives de la NDRC ne signifie pas obligatoirement moins d’interventionnisme dans l’économie de la part du pouvoir central. Au contraire, ce recentrage doit permettre à la NDRC de se consacrer plus pleinement aux contrôles macroéconomiques. Au lendemain de cette session de l’ANP, le mot d’ordre est donc à la rationalisation de l’action de l’État.

 

Les principales réformes de l’adminis-tration chinoise depuis l’ouverture du pays.

 

Source : d’après Caijing.

1982 : allègement de l’appareil administratif ; le nombre d’institutions sous contrôle du Conseil d’État passe de 100 à 61.

1988 : nouvelle diminution du nombre des institutions ; réduction du personnel administratif de 19,2 %.  

1993 : objectif de l’édification du « socialisme de marché » ; mise en place de la séparation entre le gouvernement et les entreprises (政企分开, zhengqi fenkai). Les institutions directement placées sous le contrôle du Conseil d’État passent de 86 à 59, soit une diminution de 20 %.

1998 : transition des fonctions du gouvernement, lancement de la réforme des entreprises. Le nombre d’institutions dépendant du Conseil d’État passe de 40 à 29, certaines fonctions sont transférées aux entreprises, aux gouvernements locaux, à la population. Le personnel diminue de moitié. Création de la Commission of Science, Technology, and Industry for National Defense (Costind), des ministères de l’Information, de la Protection sociale et des Travailleurs, de la Propriété de la terre.

2003 : les responsabilités du gouvernement sont désormais de réguler l’économie, le marché, la société et les affaires publiques. Mise en place de la Sasac (State Owned Assets Supervision and Administration Commission), de la NDRC, de la China Ban-king Regulatory Commission (CBRC) ; réorganisation du ministère du Commerce, de la State Food and Drug Administration. La State Administration of Work Safety est placée sous le contrôle direct du Conseil d’État.

   

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°18, mars-avr. 2008, pp. 14-16

 

Synthèse commentée de Pierre Nordmann, d’après :

-          Li Hujun, « Le Manque d’eau des grands lacs », Caijing, 2 février 2008.

 

Entre assèchement, pollution des eaux et risques d’inondations accrus, les deux plus grands lacs d’eau douce du territoire chinois illustrent à merveille les défis complexes du nouveau ministère de l’Environnement. Situés sur le cours inférieur du Yang tsé, le lac Dongting, dans la province du Hunan, et le lac Poyang, dans la province du Jiangxi, sont tous deux alimentés par plusieurs rivières locales. Ils communiquent avec le plus long fleuve d’Asie. Ces deux lacs sont importants pour la protection du bassin du fleuve en aval : en saison des pluies, leurs superficies augmentent, formant ainsi une soupape qui limite l’impact des crues du fleuve. Leurs ressources en eau sont également essentielles pour l’économie du Hunan et du Jiangxi. Or ils l’un et l’autre dans un état alarmant, au point de susciter l’attention du gouvernement central[1].


[1]. Sur les questions des ressources en eau en Chine, on pourra se référer à Thibaud Voïta, « Pékin à sec, sauvée par le grand canal », China Analysis, n° 6, septembre 2006 ; « Les Français et la privatisation de l’eau en Chine », China Analysis, n° 16, novembre-décembre 2007.

La superficie de ces lacs change considérablement selon les saisons. En été, le lac Poyang atteint en moyenne 4 000 km², le lac Dongting 2 800 km² ; en hiver, leurs surfaces peuvent diminuer de 80 %. Mais ces dernières années la surface des deux lacs en saison sèche varie bien au-delà des fluctuations saisonnières habituelles. En décembre 2007, le lac Poyang ne mesurait plus que 50 km² ! De plus, la période de basses eaux ne commence plus en janvier, mais en décembre, parfois même plus tôt. En conséquence, la vie des habitants du bassin des lacs se trouve modifiée. Les activités économiques traditionnelles, comme la pêche, ne permettent plus d’assurer le même revenu qu’auparavant. L’accès à l’eau potable pour la population et le bétail en saison sèche est devenu problématique dans certaines zones autour du lac Poyang dès 2006. Les habitants ont alors dû trouver des solutions pour acheminer l’eau depuis les points d’eau environnants. En 2007, les autorités de la province du Jiangxi ont finalement dû intervenir : des fonds ont été débloqués pour résoudre les problèmes liés à la pénurie d’eau.

 

Sur les rives du lac Dongting, la sécheresse a d’autres conséquences que la seule diminution des ressources en eau. Ainsi, pendant l’hiver, l’émergence prolongée de certaines parties du lac a favorisé la reproduction des rats. Six mois plus tard, deux milliards de ces rongeurs, poussés par la montée des eaux, envahissaient les rives du lac : un désastre pour les terres agricoles des districts environnants. De même, l’émergence du lit du lac en saison sèche permet la reproduction du parasite responsable de la bilharziose, ce qui augmente les risques sanitaires.

 

Deux causes sont évoquées pour expliquer les changements survenus ces dernières années sur les deux lacs. En premier lieu, la pénurie d’eau serait en grande partie due au niveau du fleuve. Selon plusieurs experts, l’abaissement du niveau du Yang tsé s’inscrit dans une tendance de fond causée par le changement climatique sur les hauts plateaux du Qinghai, où le célèbre fleuve prend sa source. Au cours des quarante dernières années, en raison de l’augmentation de la température, la surface des marais et des lacs qui se trouvent à la source du fleuve a diminué respectivement de 10 et de 17 %, évolutions qui entraînent une baisse du débit du fleuve[1].

En second lieu, certains experts estiment que le barrage des Trois-Gorges, pièce maîtresse de la politique énergétique chinoise, est aussi responsable la crise actuelle. En effet, tous les ans depuis la mise en eau du barrage en 2003, celui-ci retient de l’eau à partir du mois d’octobre. D’après des mesures effectuées sur place, cette retenue d’eau aggrave la saison sèche pour les lacs Poyang et Dongting. Pourtant, la commission des ressources hydrauliques du Yang tsé (qui dépend du ministère des Ressources hydrauliques) continue à affirmer que la seule cause de ces déréglements est le changement des conditions climatiques.

 

En outre, la sécheresse amplifie un problème déjà existant : la pollution. Depuis les années 70, l’industrie du papier est une activité économique importante sur les rives du Dongting. Au fur et à mesure que la demande chinoise de papier a augmenté (le pays est actuellement le deuxième consommateur au monde), le Dongting a vu la qualité de son eau se dégrader fortement. Les pêcheurs se sont d’abord plaints devant les gouvernements locaux, sans réaction de leur part. Mais la situation du lac a fini par attirer l’attention du pouvoir central : en 2006, le Premier ministre Wen Jiabao a demandé aux différents ministères responsables de trouver une solution aux problèmes du lac Dongting. Le gouvernement de la province du Hunan est alors intervenu pour faire respecter les normes de déversement des eaux usées : 234 usines ont été fermées à cette occasion. L’Agence nationale pour la protection de l’environnement (State Environment Protection Administration, Sepa) a récemment déclarée que l’eau du lac deviendrait à nouveau potable dans l’avenir. Nie Fangrong, ancien responsable de l’administration provinciale des ressources hydrauliques dans le Hunan, est toutefois sceptique : en raison d’une utilisation excessive de pesticides et d’engrais sur les rives du lac, il est difficile de garantir la qualité de l’eau.

 

Sur le lac Poyang, la situation est différente : l’eau est encore propre à la consommation, mais sa qualité se dégrade d’année en année. Les solutions sont longues à se mettre en place. Au niveau national, le traitement des eaux usées est en pleine croissance, ce qui répond à l’urgente nécessité de faire face à l’augmentation rapide de la production d’eaux usées par la population[2]. Mais dans le Jiangxi, les villes commencent à peine à s’équiper en stations d’épuration. Et si au niveau national le rejet d’eaux usées industrielles a tendance à se stabiliser, les usines des rives du lac Poyang tardent à se mettre aux normes exigées par le gouvernement. D’autre part, des usines de régions développées (comme le delta du Yang tsé) viennent s’installer au Jiangxi, province dans laquelle les régulations en matière de traitement des eaux sont appliquées de manière assez laxiste.

 

Enfin, les deux plus grands lacs d’eau douce Chinois doivent paradoxalement faire face à un risque accru d’inondations. Le barrage des Trois-Gorges, outre son énorme capacité énergétique, a aussi été construit dans le but de limiter les crues du Yang tsé. Pourtant, l’impact du barrage sur les crues reste encore en grande partie incompris. En effet, le fleuve charrie d’importantes quantités de sédiments. Le barrage des Trois-Gorges agit comme un gigantesque filtre sur une partie de ces sédiments, qui s’accumulent en amont au lieu de s’écouler en aval.

C’est l’une des principales critiques adressées au projet : en augmentant la sédimentation en amont et en la diminuant en aval, le barrage aura des conséquences difficilement prévisibles sur l’érosion, les inondations et la faune. De même, les scientifiques ne sont pas non plus en mesure de prévoir les effets de ce changement sur la gravité des crues dans les régions des lacs Poyang et Dongting.

 

Depuis 2002, pour faire face à la croissance de ses besoins en papier, la Chine a décidé d’encourager la plantation de forêts d’arbres à croissance rapide. Mais la plantation de tels arbres assèche les marais et modifie l’écosystème. Or les marais jouent un rôle essentiel dans la prévention des crues, car, contrairement aux terres, ils peuvent retenir les eaux. À la suite d’inondations particulièrement importantes sur le lac Dongting, en 1998, la Chine avait consenti de nombreux efforts pour améliorer la capacité du lac à supporter les crues : plusieurs centaines de milliers de personnes avaient été déplacées, et des dizaines de milliers d’hectares de terres agricoles avaient été rendues au lac[3]. Les plantations d’arbres à croissance rapide viennent aujourd’hui menacer les progrès accomplis au cours des dernières années.

 

Depuis la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire de mars 2008, la Sepa a été élevée au rang de ministère. Elle essaye depuis plusieurs années de promouvoir l’adoption de critères écologiques dans l’évaluation des politiques locales[4]. Il faut espérer que ce changement institutionnel lui permettra d’améliorer l’application des politiques au niveau local. 


[1]. « Scientists Say Climate Change Reducing Flow of Rivers », People’s Daily Online, 16 juillet 2007.
[2]. Hu Hongying, Song Yudong, « Water Environmental Situation and Pollution Control in China », ESPC State Key Joint Laboratory, Tsinghua University, octobre 2007.
[3]. Li Yuesheng, He Yongkang, « Water Management and Schistosomiasis », Emerging Infectious Diseases, n° 13, juillet 2007.
[4]. Sur ce sujet, voir Thibaud Voïta, « La population doit évaluer les cadres en matière d’envi-ronnement », China Analysis, n°17, janvier-février 2008, p. 20-22.

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°18, mars-avr. 2008, pp. 19-21

 

Synthèse commentée de Mathieu Duchâtel, d’après :

– Huang He, Zhu Zao, « À propos des possibilités d’une domination conjointe sino-américaine », Xiandai guoji guanxi, n° 2, février 2008.

 

Longtemps, les spécialistes chinois des relations internationales ont suivi la politique de leur gouvernement en appelant à l’avènement d’un nouvel ordre international fondé sur la multipolarité. Or, depuis quelque temps, il paraît évident que le postulat sur lequel reposait cette perspective n’a plus de fondement. Plutôt que voir l’avenir de la Chine comme égale de l’Union européenne, de la Russie, du Japon, du Brésil et de l’Inde, piliers du futur système international multipolaire, ces universitaires commencent à parler de la Chine comme une « quasi-superpuissance » ayant déjà dépassé tous les autres États pour approcher la puissance des États-Unis[1]. C’est sur ce postulat que s’appuient Huang He et Zhu Zao pour explorer une nouvelle option pour un futur ordre international : la domination conjointe sino-américaine (中美共主, zhongmei gongzhu). La Chine et les États-Unis peuvent-ils se partager de manière harmonieuse et coopérative la domination du système international ?


[1]. Mathieu Duchâtel, « L’Union européenne doit-elle être prise au sérieux ? », China Analysis, no 17, janvier-février 2008.

Sans s’interroger sur la faisabilité de cette configuration, les deux auteurs proposent des évolutions précises pour adapter le concept de « stabilité hégémonique ». Ils estiment qu’une régulation du système international par Washington et Pékin se justifie pour le bien du monde. Car sans leadership le système est incapable de distribuer et de conserver les « biens communs » dont tous les États du monde ont besoin pour leur bien-être et leur développement : la paix, un environnement monétaire stable, l’ouverture des marchés, mais aussi les biens de première nécessité. Leur réflexion s’oriente autour de la recherche d’une voie moyenne entre les théories du néo-libéralisme et du néo-réalisme. D’une part, ils pensent que l’hégémonie est positive du point de vue des biens communs, mais que la fourniture de ceux-ci ne peut pas faire l’économie d’institutions et de coopération entre États. D’autre part, leur culture stratégique est réaliste, sans aucune ambiguïté ; l’hégémonie à laquelle ils prétendent pour la Chine repose sur la recherche de la puissance, et ils plaident pour un système international conforme aux intérêts chinois.

 

L’argument en faveur d’une forme nouvelle de stabilité hégémonique est astucieux : les deux auteurs estiment que les États-Unis, ces dernières années, sont progressivement passés d’une volonté de « stabilité hégémonique » (霸权稳定论, baquan wending lun) à une tentative de « stabilité unilatérale » (单极稳定, danji wending). Ce glissement s’est manifesté par un abandon de toutes les vues qui avaient accompagné l’émergence du concept de stabilité hégémonique : fin de l’histoire, fin des guerres mondiales, paix par les échanges, paix démocratique. Il n’est resté des propositions théoriques initiales que la volonté d’une stabilité accrue au moyen d’actions unilatérales, y compris la guerre. En réalité, les deux auteurs critiquent la version néo-réaliste du concept de stabilité hégémonique selon laquelle le système international et ses institutions ne sont défendus par l’hégémon qu’à condition que ce soit dans son propre intérêt, ce qui n’était pas le cas aux yeux de l’administration Bush.

 

Ils en concluent qu’il existe une incompatibilité entre les moyens unilatéraux et la recherche de la stabilité. Car l’hégémonie doit être au service d’un projet bénéfique à l’humanité. Elle doit en outre s’appuyer sur des institutions et des coopérations. Conscients de la fausse route empruntée par l’administration Bush à ses débuts, les États-Unis ont remis au goût du jour la notion de « partage des responsabilités » dans le maintien de l’ordre international. La prise de conscience que l’hégémonie américaine ne pourrait durer sans partenariats a amené Washington à repenser sa politique extérieure. À l’avenir, les initiatives inspirées du néo-libéralisme devraient donc davantage inspirer la diplomatie américaine. La Chine doit saisir cette opportunité.

 

Car la consolidation, aux côtés des États-Unis, de l’ordre établi, est dans l’intérêt de la Chine. Le système international actuel lui a garanti un espace suffisant pour son développement, et il en a été la condition sine qua non. Le maintien d’un statu quo en l’aménageant de façon plus favorable aux intérêts chinois résulte d’un « besoin intérieur » (内在需要, neizai xuyao), ou, en d’autres termes, de l’exigence chinoise d’un monde stable pour mieux s’enrichir – il est intéressant d’observer que les auteurs lancent cet appel à construire un ordre nouveau sous le couvert d’un discours profondément révisionniste. Pour renforcer le système international, la Chine doit dans un premier temps user de moyens rhétoriques ; elle doit mieux promouvoir la notion de « monde harmonieux » et construire à travers sa promotion une « puissance du discours » (话语权, huayu quan), essentielle dans les relations internationales. Mais ce ne sera pas suffisant.

 

Car les États-Unis ont la responsabilité de prendre l’initiative sur des problèmes mondiaux – les auteurs citent la régulation du système financier, les maladies contagieuses et le réchauffement climatique – qu’ils ne savent résoudre ni de manière unilatérale ni au moyen des partenariats qu’ils ont déjà mis en place. En outre, du point de vue de la sécurité internationale pensée dans un sens militaire, « les nouveaux défis des relations internationales ne sauraient être relevés au moyen d’alliances ou de coalitions classiques ». En effet, en 2020, les « armes de destruction massive seront plus répandues qu’aujourd’hui », ce qui limitera la possibilité, pour les États-Unis, d’employer leur puissance militaire de manière unilatérale. Pour renforcer la stabilité internationale, les États-Unis ont besoin d’un autre État capable d’exercer un véritable leadership (主导能力, zhudao nengli) sur certains dossiers clefs.

 

En pratique, les deux Grands ont besoin de construire un mécanisme institutionnel pour cogérer les affaires mondiales. Les facteurs les poussant à avancer dans ce sens sont de l’ordre d’une vision classique de la puissance dans la culture réaliste : une forte incitation à éviter un conflit bilatéral et à stabiliser leurs relations de manière durable, et, surtout, cette alliance serait une manière de conjurer les cycles de montée en puissance et de déclin. Avec une institution bilatérale, la puissance relative des États-Unis et de la Chine par rapport au reste du monde serait consolidée, ce qui éviterait – ou retarderait –, pour chacun des deux États, le déclin qui est tôt ou tard, selon les théories réalistes des cycles de puissance, le lot de toute puissance hégémonique.

 

Une fois cette structure bilatérale en place, sa priorité serait d’empêcher les comportements de « profiteurs » (搭便车, da bianche) de certains États qui jouissent du statu quo sans contribuer à son bon fonctionnement. Pour assurer la juste distribution des biens communs, Washington et Pékin signeraient avec les autres États des accords spécifiant les responsabilités de chacun d’entre eux, afin que soient mieux répartis entre tous les coûts et les bénéfices. Le nouveau système prévoit un rôle important pour les États disposant de capacités spécifiques bénéfiques pour l’humanité. En raison du très grand nombre de « biens communs », différents types d’accords peuvent être envisagés : les États-Unis et la Chine assureraient eux-mêmes la distribution de certains biens, la contribution des autres États à la production ou la garantie d’accès aux biens communs pourraient être de diverses natures (capital, ressources humaines, savoir-faire, investissement dans les infrastructures).

 

Pour réunir le capital nécessaire à l’organisation de ce nouveau système de distribution et de garantie des biens communs de l’humanité, les deux auteurs proposent d’utiliser simultanément trois méthodes : outre l’application de la taxe Tobin et la réorientation de l’aide au développement des pays les plus riches à cette cause, ils prévoient un rôle spécifique pour la nouvelle institution sino-américaine qu’ils appellent de leurs vœux. Il s’agirait de persuader les États d’adopter des comportements favorables à la production de biens pour l’ensemble de la communauté internationale. Les auteurs donnent un exemple : persuader les États signant des accords commerciaux bilatéraux d’y ajouter des clauses allant dans le sens de la protection de l’environnement, par exemple en interdisant la vente de certains engrais malgré le lobbying des entreprises agricoles. Pour rester dans la théorie des relations internationales, la théorie du réalisme structurel prévoit qu’en cas de tentation hégémonique de la part d’un État ou d’une alliance d’États, une coalition d’États se formerait pour la contrebalancer… Une hypothèse que les deux auteurs n’envisagent pourtant pas.

 

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°18, mars-avr. 2008, pp. 27-28

 

Synthèse commentée de Hubert Kilian, d’après :

– Huang Hui-hsiong, « Éloigner les mauvais esprits et consolider la démocratie taïwanaise » Lienhebao - United Daily News, 24 mars 2008, page éditoriale.

– Wu Yu-shan, « Adieu à l’ombre de la politique ethnique » Zhongguo shibao, 23 mars 2008, page éditoriale.

 

Ma Ying-jeou, le candidat du Kuomintang (KMT), a remporté la quatrième élection au suffrage universel direct de la république de Chine à Taïwan[1] avec une marge historique : 58,4 % des voix, contre 41,6 % au candidat malheureux du Parti démocrate progressiste (DPP), Hsieh Chang-ting[2]. L’invalidation des deux référendums qui étaient organisés en même temps que ce scrutin et ont été à l’origine de tensions avec les États-Unis et la Chine[3] a à peine été mentionnée par la presse locale[4].


[1]. La douzième depuis la fondation de la république de Chine en 1911.
[2]. Les deux candidats du Kuomintang, Ma Ying-jeou et Vincent Siew, ont recueilli au total 7 658 724 voix, soit 58,45 % des suffrages, tandis que Frank Hsieh et Su Tseng-chang, pour le Parti démocrate progressiste (DPP), obtenaient 5 445 239 voix, soit 41,55 % des suffrages. 2,2 millions de voix séparent Ma Ying-jeou de Hsieh Chang-ting. 13 221 609 électeurs se sont rendus dans les 14 401 bureaux de vote ; le taux de participation s’est élevé à 76,33 %, en diminution de 4 points par rapport à celui de la présidentielle de 2004 (80,29 %). Source : « Decisive Victory for Ma Ying-jeou », Taipei Times, 23 mars 2008.
[3]. Mathieu Duchâtel, « Implications stratégiques et électorales des projets de référendum d’adhésion à l’ONU », China Analysis, n° 15, septembre-octobre 2007.
[4]. La première question soumise à référendum et proposée par le DPP portait sur l’entrée de Taïwan à l’ONU sous cette appellation. La seconde, objet du deuxième scrutin référendaire, posait la question du « retour » de la république de Chine au sein de l’ONU. Selon la loi référendaire, un tel scrutin est déclaré valide lorsque plus de 50 % des électeurs se prononcent. Or seuls 36 % d’électeurs, pour chacune de ces consultations, se sont prononcés. Ils ont cependant été unanimes, puisque sur les 6 201 677 électeurs qui ont voté au premier référendum, 5 529 230, soit 94,1 % des votants, ont répondu « oui », tandis que pour le second référendum, sur un total de 6 187 118 suffrages exprimés, 4 962 309 électeurs se sont prononcés pour, soit 87,27 % des votants.

L’ampleur de la victoire de M. Ma, le président le mieux élu de l’histoire insulaire[1], n’a pas laissé de place aux interprétations divergentes. Les milieux universitaires comme la presse s’entendent sur les facteurs qui expliquent cette élection et sur sa valeur du point de vue de la consolidation démocratique de Taïwan. Contrairement au président Chen en 2004, qui avait été élu sur un programme radical, Ma Ying-jeou a construit sa victoire sur une captation de l’électorat centriste. Parmi ses atouts décisifs, il faut noter son charisme et une stratégie électorale habile permettant de sortir de la dichotomie identitaire favorable au DPP. Il a également bénéficié d’un vote de rejet dirigé contre le bilan du président sortant Chen Shui-bian (empêché par les règles constitutionnelles de se présenter une troisième fois) et, par extension, contre son parti. Selon Huang Hui-hsiong, ancien député du DPP, l’échec personnel du président Chen Shui-bian explique l’ampleur de la défaite du parti. Sa pratique du pouvoir autoritaire et maladroite avait été sanctionnée dès les élections locales de 2005[2]. Par la suite, les affaires de corruption ont amplifié son rejet par les électeurs, rejet qui s’était déjà manifesté lors des élections législatives de janvier dernier[3] et s’est confirmé à l’occasion de ce scrutin.

Huang Hui-hsiong et Wu Yu-shan s’accordent pour prendre en considération, parmi les raisons de cette victoire, la personnalité de M. Ma et son image politique : son effort d’identification à l’histoire de Taïwan et à ses valeurs lui ont permis de devenir le premier président élu au suffrage universel d’origine « continentale » (par opposition aux Taïwanais présents sur l’île avant l’arrivée de Tchang Kaï-chek). Son voyage dans le Sud[4] (qu’il a baptisé « long stay ») et sa manière d’aller chercher ce qui fait la valeur intrinsèque des traditions taïwanaises en font un exemple unique au sein du KMT. Il a ainsi réussi à créer un courant majoritaire en phase avec la société taïwanaise et à se faire accepter malgré l’image du KMT, à qui beaucoup reprochent ses pratiques anciennes de corruption et d’autoritarisme.

L’analyse que Wu Yu-shan fait ensuite de la stratégie électorale de Hsieh Chang-ting vient également confirmer l’importance des qualités propres de M. Ma pour expliquer sa victoire. Son rival Hsieh Chang-ting a tenté, dans un premier temps, de s’éloigner des thématiques relatives à l’identité nationale, avant de faire volte-face. Persuadé que le DPP avait déjà été puni lors des élections législatives de janvier dernier, il n’a cessé d’appeler à l’équilibre entre le législatif et l’exécutif en brandissant le spectre d’une érosion démocratique. Dans cette perspective, il a multiplié les attaques contre Ma Ying-jeou et sa famille : leur moralité, leur identité nationale, leur attachement à Taïwan... Or, plus ces attaques étaient nombreuses, plus elles offraient d’occasions au candidat du KMT de clarifier ses positions, d’affirmer son identification à Taïwan et d’afficher son image d’intégrité et son respect des valeurs démocratiques, affaiblissant d’autant la portée du message de ses adversaires.

Sur le plan du comportement des électeurs, Wu Yu-shan constate que la victoire de Ma Ying-jeou semble sonner la fin du « vote ethnique » et redonner la voix à l’électorat flottant du centre. Sûr du vote acquis des franges les plus conservatrices de son électorat, Ma a pu opérer le déplacement vers le centre en réussissant à faire porter au DPP plutôt qu’aux « Chinois » ou aux « continentaux » la responsabilité des difficultés de Taïwan. Il a ainsi évité de tomber dans le piège tendu par le DPP autour de la question identitaire. En conséquence, la campagne du DPP a glissé vers des thèmes nouveaux, de la question de l’identité nationale à celle de la fidélité de M. Ma à Taïwan, et de la « dé-Tchang-kaï-chekisation » au débat sur l’ouverture économique à la Chine et son coût. L’ajustement centriste de la campagne de M. Hsieh n’a pourtant pas été suffisant pour rattraper son retard.

En se prononçant avant tout sur des critères de performance des partis politiques et en privilégiant les questions économiques[5], les électeurs ont mis un coup d’arrêt au phénomène de politisation de l’identité nationale, si défavorable à un débat rationnel. Dès lors, cette deuxième alternance à la tête de l’État apparaît comme une étape particulièrement importante dans l’émergence et la consolidation d’une culture démocratique à Taïwan.


[1]. Il a réalisé un meilleur score que Lee Teng-hui en 1996. Ce dernier, principal artisan de la démocratisation et du recentrage du régime de la république de Chine à Taïwan, avait été triomphalement élu avec 54 % des voix, sur fond de gesticulations militaires chinoises.
[2]. Mathieu Duchâtel, « Après les élections : le PDP retournera-t-il au centre ? » Les Nouvelles de Chine, n° 22-23, décembre 2004 - janvier 2005.
[3]. Hubert Kilian, « Les législatives, premier tour de la présidentielle ? », China Analysis, n° 17, janvier-février 2008.
[4]« Ma Visiting DPP Areas in Second “Long Stay” », Taipei Times, 7 août 2007.
[5]Mathieu Duchâtel, « Le programme économique des candidats à la présidentielle », China Analysis, n° 17, janvier-février 2008.
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