POLITIQUE INTÉRIEURE 1. Un autre point de vue sur le nationalisme chinois 2. Les victimes du séisme et leurs droits 3. Chine - dalaï-lama, un dialogue de sourds ÉCONOMIE 4. « À bas la France ! ». Chronique des mouvements antifrançais du printemps 2008 5. Hésitations face à l’inflation 6. Tensions sur les tarifs de l’électricité AFFAIRES DIPLOMATIQUES ET STRATEGIQUES 7. La non-prolifération, un problème pour Washington, une opportunité pour Pékin ? 8. Le problème nucléaire iranien ou le « ver dans le fruit » 9. Un TNP aux caractéristiques chinoises 10. Face aux ONG africaines, mieux communiquer pour désamorcer les critiques TAÏWAN 11. Le dialogue KMT-PCC affaiblit-il Ma Ying-jeou ? 12. Le DPP, un renouveau en suspens.
Information - inscription : chinaanalysis@centreasia.org
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°19, mai-juin 2008, pp. 3-5
Michal Meidan
D’après :
– Jiang Yong, « Envisager correctement les groupes d’intérêts étrangers en Chine », Liaowang, 6 mai 2008.
– Hu Shuli, « Les Jeux olympiques, le nationalisme et les relations sino-tibétaines », Caijing, 29 avril 2008.
– « L’Amour de la patrie avec quel -isme ? », sans mention d’auteur, Sina.com, 8 mai 2008.
La vague nationaliste qui a secoué la Chine après les réactions occidentales aux émeutes de Lhassa et à la suite des manifestations lors du parcours international de la flamme olympique a atteint les rues chinoises, Internet et la presse. Fin avril, le ton antioccidental a été plus modéré, mais le débat n’est pas tari. Les articles présentés dans cette sélection font état des différentes tendances qui ont marqué ce débat...
L’article publié dans Caijing et celui du site internet Sina offrent un regard de l’intérieur sur les relations tendues entre ceux qui ont mené la bataille contre les intérêts étrangers (notamment français) et ceux qui s’en sont abstenus et ont été qualifiés de « traîtres ». Bien qu’ils se montrent compréhensifs à l’égard des réactions les plus vives, « bien meilleures que l’indifférence », et s’ils estiment que la colère de la jeunesse est légitime et justifiée, les auteurs dénoncent l’emprise exagérée qu’elle a eue sur l’état d’esprit national et en appellent à une manifestation plus réfléchie du sentiment patriotique[1]. L’analyse parue dans Liaowang, publication officielle du groupe Xinhua, semble aller, de prime abord, contre cette tendance à la modération. Elle est signée par Jiang Yong, le directeur du département de sécurité économique de l’Institut chinois pour les relations internationales contemporaines (CICIR), institut de recherche subordonné au gouvernement. Dans son article, l’auteur énumère les dangers liés à la prolifération de groupes d’intérêts étrangers sur le territoire chinois, ce qui va dans le sens de la vague nationaliste exprimée par la jeunesse. Pourtant, ce qui frappe dans cette analyse ce n’est pas tant son ton protectionniste que ses conclusions, dans lesquelles l’auteur lance un appel masqué à une ouverture politique plus importante en Chine.
La Chine a été divisée, fin avril, entre « patriotes » et « traîtres », entre « jeunesse en colère » et « élitistes », à propos de la réaction de Pékin aux critiques internationales de sa gestion des émeutes de Lhassa. Mais cette situation est positive, d’après nos analystes, car elle a lancé le débat essentiel autour des valeurs nationales et du sentiment patriotique. Elle représente l’abandon d’une vision trop monolithique de l’État et de l’attitude du citoyen à son égard. Mais la profondeur des clivages et l’animosité quasi violente entre les groupes, à en juger par les échanges sur Internet, sont inquiétants : les réactions les plus enflammées se sont manifestées sur des forums qui sont essentiellement consultés et animés par des jeunes. Les analystes relèvent cependant le manque de respect pour d’autres points de vue et le monopole du discours par cette « jeunesse en colère ». L’appel au boycott des produits français est, selon Caijing, une réaction « normale » face aux « injustices » dans la mesure où c’est un acte légal et pacifique (allusion, sans doute, aux émeutes violentes contre le Japon, en 2005, ou aux émeutes à Lhassa). Mais ceux qui choisissent de ne pas y adhérer doivent être respectés ; et le pays ne peut pas être pris en otage par cette jeunesse.
Si l’éditorial de Caijing, en évoquant cette question, souligne l’importance du respect des diversités politiques et culturelles (dont la culture tibétaine)[2], l’article de Sina analyse les implications sur le plan international. Il évoque la comparaison faite entre la Chine et l’Allemagne des années trente, et les craintes que cela suscite. Or, selon l’auteur de l’article, la Chine ne suit pas ce même parcours pour la simple raison que l’Allemagne nazie a instrumentalisé l’humiliation pour encourager une renaissance nationale enfermée sur elle-même. La société allemande est passée d’une société ouverte à une nation fermée. Non seulement la société chinoise suit une voie d’ouverture, mais cette voie est soutenue par une culture cosmopolite (avec les notions universalistes du « ciel » : 天下, tianxia ; 普天, putian ; 宇内, yunei) qui n’inclut pas la notion de l’État-nation et qui ne peut pas fournir de base pour un nationalisme extrême.
L’article de Liaowang est, dans ce contexte, le seul à tourner son regard vers l’Occident et son ingérence dans la société chinoise. Cependant, derrière ce ton protectionniste, l’auteur porte une critique masquée de la corruption en Chine. Il présente les dangers que représentent les groupes d’intérêts étrangers pour la souveraineté économique du pays et souligne leur contribution à la corruption et à l’instabilité sociale du pays, mais il évoque également les acteurs chinois qui les encouragent. Son discours quasi xénophobe reste toutefois rationnel, et il ne néglige pas de mentionner que toutes ces activités – qui mettent le pays en péril – sont permises, facilitées ou soutenues par des gouvernements locaux ou des intérêts bureaucratiques chinois.
Les groupes d’intérêts étrangers sont très habiles, selon lui, dans l’art du lobbying : ils nouent des liens avec des hommes politiques, emploient des chercheurs ou des consultants qui servent de relais entre leurs intérêts et l’administration chinoise, s’allient à des brokers[3] ou à des entreprises chinoises pour avoir une meilleure emprise sur le terrain. Ils disposent en outre d’un soutien fort de la part de leurs gouvernements nationaux[4] et monopolisent le système financier international. Ils influent donc sur les stratégies macroéconomiques, sur le système légal et sur la cohésion sociale. Dans un premier temps, la décision de mettre des compagnies chinoises sur le marché a été fortement encouragée par des étrangers, qui en tirent ensuite profit pour mettre peu à peu la main sur les industries chinoises[5]. Or, de façon quelque peu contradictoire, l’auteur estime que les groupes d’intérêts étrangers voudraient préserver la confusion qui règne actuellement dans la gestion macroéconomique et inhiber les réformes qui visent à la simplifier. Sur le plan législatif, certains projets de loi comme la loi antimonopole ont été reportés suite aux pressions de ces groupes. Les infractions récurrentes concernant les contrats de travail, le refus de laisser les employés se syndiquer, les mauvaises conditions d’emploi et les salaires bas suscitent une agitation sociale. Enfin, sous l’impulsion de ces groupes, « des gouvernements locaux cherchent à avancer leurs propres intérêts et à détourner les politiques initiées par les instances supérieures ».
L’auteur propose de limiter l’influence des groupes d’intérêts étrangers en Chine par le biais des mesures suivantes, qui semblent toutefois vouloir répondre à d’autres maux du système chinois : d’abord, une forte législation qui encadre les « activités de persuasion », limite les contributions financières et pénalise les transgressions. Mais il faudrait pallier les faiblesses du système législatif par un contrôle exercé par la société, les organisations civiles et les médias. Jiang Yong propose également de concurrencer ces groupes d’intérêts étrangers avec la mise en place de chambres de commerce, syndicats, associations commerciales et sectorielles, ainsi que d’organisations « pour le bien public ». Ensuite, Jiang Yong propose de mettre les services que rendent aux étrangers chercheurs ou brokers sous la surveillance d’organisations « à utilité publique », « étant donné qu’il n’y a pas de limites morales ». Mais c’est surtout en rendant les décisions gouvernementales plus transparentes que les médias et la société civile pourront devenir des garde-fous.
Enfin, étant donné que ces brokers sont souvent des enfants ou parents de dirigeants, Jiang Yong conclut avec sa proposition la plus audacieuse : il faut procéder à des audits des finances des dirigeants et veiller à la transparence des activités commerciales de leurs proches. Les dirigeants chinois devraient être encouragés à servir d’exemple et à « discipliner leurs proches » (管教好自己的子女亲属, guanjiao hao ziji de zinü qinshu).
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°19, mai-juin 2008, pp. 5-7
Thibaud Voïta
Synthèse du mouvement antifrançais du printemps 2008 en Chine. Les références sont données en liens hypertextes en notes de bas de page. Deux liens ayant le même nom ne renvoient pas toujours à la même page.
Les incidents sur le parcours de la flamme olympique à Paris le 7 avril dernier, l’évocation d’un possible boycott de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques par le président Nicolas Sarkozy, l’attribution par Bertrand Delanoë de la citoyenneté d’honneur au dalaï-lama et au dissident chinois Hu Jia… autant d’événements qui ont donné naissance à une violente vague antifrançaise sur le web chinois. Cette vague antifrançaise a vu s’opposer au cours d’intenses débats une jeunesse nationaliste à des intellectuels plus modérés, cherchant à calmer les extrémismes. Elle constitue une bonne illustration des moyens de contrôle des autorités, diffusant ou empêchant la diffusion de certaines informations. Cet article se veut un résumé d’une partie des points de vue parus sur le Web chinois, en particulier sur les forums de Sohu, Sina.com ou encore Tianya[1]. Etant donnée l’ampleur des débats, en aucun cas il n’a prétention à se faire le rapporteur exhaustif des points de vue sur le sujet...
Le passage mouvementé de la flamme olympique à Paris a été ressenti par les Chinois comme une attaque contre leur pays. Des photos ont été très largement diffusées sur les blogs et forums : celle de la jeune handicapée Jin Jing protégeant la flamme alors qu’elle est agressée par un homme portant le drapeau tibétain; celles des drapeaux de Reporter sans frontières (RSF) avec des menottes remplaçants les anneaux des JO, ou encore celles de Chinois vivant en France et assistant outrés aux désordres du cortège.
La réaction immédiate des internautes chinois a été de se retourner contre les entreprises françaises présentes en Chine : une liste de multinationales à boycotter a par la suite circulé sur le Web[1]. Carrefour a été l’entreprise la plus exposée aux critiques (probablement car elle constitue la marque française la plus visible). Ces appels au boycott se sont répandus sur les forums, blogs, MSN, QQ (système de messagerie chinois) et SMS. Souvent un message ou des photos parus sur un site étaient par la suite repris et diffusés sur le Web chinois. Des sites anti-Carrefour, anti-RSF et anti-CNN ont fait leur apparition[2]. Par ailleurs, les internautes ont été appelés à s’identifier avec la photo d’un cœur rouge, symbolisant leur amour de la patrie. À noter également les positions antifrançaises du quotidien Zhongguo xinwen zhoukan, qui appelait lui aussi au boycott de Carrefour[3]. D’après l’agence de presse Xinhua, le 21 avril, on comptait déjà 600 000 internautes chinois affichant un cœur rouge sur MSN, et les SMS et forums sur le thème se multipliaient. D’autres avancent le chiffre de 3 000 forums sur QQ appelant au boycott. Un million d’étudiants se seraient mobilisés pour boycotter les produits français[4].
Au fur et à mesure que les appels au boycott prenaient de l’ampleur, les intellectuels modérés ont commencé à réagir. En général, les opposants au mouvement anti-France faisaient valoir le fait qu’appeler au boycott consistait à se retourner contre soi-même. Avec la globalisation, les économies sont devenues interdépendantes : boycotter Carrefour reviendrait à boycotter les produits chinois vendus par l’entreprise française. Un chercheur de l’Académie des sciences sociales de Chine a également souligné que, si les Chinois voulaient boycotter Danone, alors ils pouvaient directement boycotter Wahaha, entreprise chinoise dont Danone est le principal actionnaire[5]. L’un des premiers opposants au boycott a été Bai Yansong, personnalité de la télévision chinoise (CCTV), qui a rappelé que la flamme olympique n’appartenait pas à la Chine mais à la planète dans son ensemble[6]. Attaquer la flamme consiste donc, d’après lui, à attaquer la planète entière et non la Chine. D’autres intellectuels, telle par exemple Hu Shuli, rédactrice en chef de Caijing, ont pris position contre les débordements des appels au boycott. Selon eux, chacun est libre d’appeler au boycott, mais il est inadmissible qu’une minorité entrave la liberté de ceux qui ne veulent participer au boycott[7].
Le Web s’est également fait l’écho des réactions des autorités françaises. De manière générale, les interventions et conférences de presse de l’ambassadeur Ladsous semblent avoir été appréciées, elles ont pour le moins été abondamment citées. Nicolas Sarkozy a en revanche été extrêmement critiqué. Sa lettre d’excuses et les visites de MM. Raffarin, Poncelet et Levitte ont été perçues par certains internautes comme une capacité du peuple chinois à faire plier la France, ce qui n’a fait qu’entraîner un regain de nationalisme et des appels à poursuivre les pressions. Enfin, plusieurs interventions ont fait l’éloge de Jean-Luc Mélenchon, suite à une interview dans laquelle il adoptait une position très critique envers le dalaï-lama[8].
Le débat s’est poursuivi jusqu’à début mai, avec des échanges parfois violents entre les internautes anti et pro-boycott. Les derniers soubresauts du mouvement ont eu lieu pendant le week-end prolongé du 1er mai, notamment à l’occasion du 4 mai. Le parallèle était trop tentant : début mai, les internautes et la presse faisaient l’éloge d’une Chine fière d’elle, heureuse d’avoir fait plier la France, alors qu’en 1919 elle n’avait pu faire plier les puissances occidentales ou le Japon. Le ton s’est ainsi voulu souvent sarcastique, voire arrogant : « [On] nous menace de boycotter les JO ? Alors pourquoi ne répondrions-nous pas dent pour dent pour les effrayer un peu ? (si nous avons causé des dommages à Carrefour, nous présentons nos sincères excuses – quand le vent aura soufflé, nous achèterons énormément, énormément) Ha ! ha ! »[9].
Quelles conclusions tirer de ces semaines d’intense activité antifrançaise sur le Web ? Ces mouvements prouvent la vitalité de la jeunesse nationaliste chinoise. Il semblerait que la plupart de ces internautes sont des étudiants, utilisant (et maîtrisant) le Web comme moyen d’expression. Cette jeunesse scrute la presse internationale, n’hésitant pas à citer allégrement les journaux français[10]. En outre, les internautes retournent contre la France (ou plus généralement contre l’Occident) les critiques généralement adressées à la Chine sur les médias ou la politique : la presse manipule le peuple en distillant un sentiment antichinois, et les Occidentaux cherchent à politiser les Jeux olympiques, ce qui finira par se retourner contre eux[11]. En réalité, ces mouvements traduiraient les craintes d’une Europe en déclin et dont la croissance est menacée par la Chine. Pour d’autres, il ne faut pas en vouloir au peuple français, qui n’est pas fondamentalement antichinois, mais simplement manipulé par la presse et gouverné par des incapables. Bien souvent, les internautes ont également eu tendance à adopter la rhétorique du choc des civilisations : la Chine – et l’esprit des Jeux olympiques – serait victime d’un Occident en déclin et oppresseur, et le fossé entre l’un et l’autre ne ferait que s’élargir[12].
La Toile chinoise est-elle ainsi devenue un espace libre d’expression pour la jeunesse chinoise ? Le Web serait-il le seul endroit de liberté pour un nationalisme romantique chinois? Certes, Internet a été le lieu de nombreux débats, souvent au premier abord sans entraves. Cependant, la position des organes de presse étatiques et les contrôles des autorités forcent au scepticisme. D’abord, la presse officielle : elle a cherché au maximum à ne pas s’impliquer, et, lorsqu’elle l’a fait, ce n’est qu’en retranscrivant des interventions d’intellectuels ou de blogueurs. C’est malgré tout elle qui aura eu le mot de la fin, à savoir que la Chine pouvait se féliciter du mouvement. La jeunesse chinoise a durant ces quelques semaines prouvé ses capacités de mobilisation et pu exprimer son amour de la nation. Certes, on a pu assister à des débordements, et il est désormais nécessaire de faire appel à un nationalisme « civilisé » (文明wenming) et « pacifique » (热情reqing)[13]. La censure et les contrôles restent étouffants : certaines internautes, prudents, utilisent des codes pour éviter d’être repérés par les moteurs de recherche (ces mots de codes sont des abréviations des termes chinois en alphabet latin : Carrefour : 家乐福, JiaLeFu devient JLF, boycott : 抵制, DiZhi, devient DZ, etc.). La plupart des blogs et forums de communautés chinoises de l’étranger, souvent plus violents que ceux du continent, sont restés bloqués à partir de Chine. Le gouvernement aurait par ailleurs bloqué le mot chinois « 家乐福 » (Carrefour) sur les moteurs de recherche[14]. Enfin, les informations sur le passage de la flamme au Japon (au moins aussi mouvementé qu’en France) ont été passées sous silence, probablement pour éviter de perturber la visite de Hu Jintao au Japon et le réchauffement des relations entre les deux pays qui a suivi quelques jours plus tard[15].
En conclusion, cette campagne antifrançaise du printemps 2008 aura permis à la jeunesse chinoise de manifester ses capacités de mobilisation, sa fierté nationale et sa vitalité. Malheureusement, cette jeunesse apparaît facilement manipulable. Elle constitue un moyen de pression international facilement utilisable par les autorités chinoises. Elle aura ainsi permis au gouvernement chinois d’obtenir des excuses des autorités françaises, au prix d’une implication politique minimale. Certes, les débordements restent un risque : mais la censure et les contrôles constituent un moyen qui a fait ses preuves pour mettre fin aux excès des nationalistes.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°19, mai-juin 2008, pp. 25-27
Michaïl Andréi
D’après :– Luo Jianbo, « Les ONG africaines et les relations sino-africaines », Xiandai guoji guanxi, avril 2008, p. 10-15.
Luo Jianbo[1] s’empare du thème rebattu des relations sino-africaines, mais sous un angle resserré, en consacrant un article au regard critique des ONG africaines[2] sur la Chine. Le cœur de son propos est la faible capacité de la Chine à maîtriser son image internationale[3], faiblesse dont témoignent lesdites critiques. Il les énumère et y répond en citant une série de mesures déjà prises par la Chine et conclut par des recommandations visant essentiellement des actions de communication, voire de propagande...
La première partie de l’article surprend : la liste des turpitudes chinoises en Afrique, dont les journaux occidentaux ne nous laissent plus rien ignorer, semble assez complète et s’appuie de plus sur des publications émanant des ONG elles-mêmes, auxquelles le lecteur pourra d’ailleurs se référer puisque leurs sites sont systématiquement indiqués[1]. Les accusations ainsi relayées sont celles habituellement relevées contre la pénétration chinoise en Afrique : obstacle à la démocratisation et soutien de régimes autocrates, proches parfois du terrorisme ; déséquilibre du commerce au détriment de l’Afrique ; nuisance pour la capacité africaine de développement autonome ; graves lacunes des entreprises chinoises quant à leurs responsabilités sociales ; dégâts sur l’environnement.
Le propos est articulé de façon stricte, et l’auteur cite courageusement les critiques sans chercher à les relativiser. Rien certes de très nouveau : en « s’abstenant de toute exigence de bonne gouvernance vis-à-vis des bénéficiaires de son aide », la Chine « menace les efforts internationaux dans la lutte contre la corruption ». Mais le degré de précision rend certaines critiques difficiles à démentir : « En 2007, les dix classes de produits chinois les plus exportés en Afrique sont sans exception des produits manufacturés industriels (textiles en tête, avec 12,8 %), les dix classes de produits africains les plus exportées en Chine proviennent exclusivement de l’exploitation des ressources naturelles (pétrole brut en tête, avec 71 %). » Les carences des entreprises en termes de responsabilité sociale et environnementale (RSE) sont particulièrement soulignées, avec leurs multiples corolaires : sécurité inexistante[2], bénéfice restreint pour le marché local du travail, peu, voire pas de bien-être généré en retour pour les populations locales, impact très négatif sur l’environnement (en sylviculture notamment).
On s’attendrait donc, après une telle énumération, à ce que l’auteur formule quelques propositions en regard des problèmes constatés. Luo Jianbo n’en fait rien et s’en tient à des déclarations ou textes strictement officiels, tels que le document sur la politique africaine de la Chine (2006) ou plusieurs articles du Renmin ribao (Le Quotidien du peuple). Le contraste entre les accusations précises et les contre-arguments chinois, qui tiennent essentiellement de la dénégation, est frappant. D’une manière générale, et pour en rester aux principes :
– la coopération économique et commerciale sino-africaine est excellente, et les quelques problèmes qui n’ont pas été exagérés ou distordus tiennent plutôt à la situation africaine ;
– les écarts de conduite de quelques entreprises ne sauraient représenter toute la Chine, pétrie pour sa part de bonnes intentions à l’égard de l’Afrique ;
– peut-être les Africains attendent-ils trop de la Chine, notamment un « comportement vraiment différent de celui des puissances occidentales » ?
– étant de nature « purement économique », les problèmes évoqués, « frictions habituelles », peuvent être analysés puis corrigés.
D’ailleurs, poursuit l’auteur, tout dans la conduite chinoise montre une volonté d’aider l’Afrique : action multilatérale en faveur du dialogue dans le dénouement de la crise au Soudan[3] (vue comme « un tournant dans la diplomatie chinoise et l’image internationale de la Chine »), détaxation de nombreux produits africains, création de zones spéciales de coopération économique en Afrique, actions en faveur de la RSE et du développement durable (publication de brochures à l’intention des entreprises de sylviculture, par exemple), enfin actions de communication visant à rectifier les erreurs d’appréciation des ONG africaines.
L’auteur en vient finalement à la partie prescriptive de son article. Tout l’effort doit, selon lui, être concentré sur la communication : en effet, prévient-il, renverser totalement l’incompréhension des Africains à l’endroit de la Chine serait trop long, aussi convient-il de se hâter de modifier et de protéger son image :
– en pratiquant une diplomatie plus ouverte, envers les ONG africaines notamment, qu’il est nécessaire d’inviter en Chine par le biais des ONG chinoises[4] afin de contrebalancer « l’influence occidentale », qui a simplement transposé en Afrique la « théorie de la menace chinoise » ;
– en pratiquant une veille continuelle sur la « propagande » (宣传, xuanchuan) des ONG africaines et en se rapprochant des plus réputées d’entre elles (comme par exemple la Conférence des présidents d’université) ;
– en acceptant de parler des aspirations africaines aux droits de l’homme et à la démocratie tout en insistant sur la convergence naturelle des sociétés vers la bonne gouvernance ;
– en publiant une « liste noire » des entreprises ne respectant pas un quota de RSE fixé par le pouvoir et en encourageant les entreprises modèles ;
– enfin, en mettant sur pied un mécanisme de prévention des crises internationales sans manquer d’y inclure la communication stratégique : le souci de soigner son image, tout en obligeant la Chine à établir des priorités entre ses différents intérêts, devrait lui permettre de faire converger les efforts de tous ses médias.
En conclusion, explique Luo Jianbo, « la diplomatie chinoise doit faire preuve d’une meilleure anticipation et d’une capacité à réagir aux crises, elle doit de plus faire valoir son droit à la parole en politique internationale et éviter l’attitude passive du schéma “critique internationale, réponse chinoise” ».
Bien qu’il s’avère décevant après un début prometteur, l’article de Luo Jianbo n’en présente pas moins un certain intérêt pour ce qu’il dit de la perception par la Chine des pressions qu’elle subit en Afrique. L’énumération des critiques des ONG africaines comporte ainsi quelques omissions flagrantes qui concernent les trois niveaux de la présence chinoise en Afrique, État, entreprises et diaspora : la coopération avec l’Afrique y est réduite à la seule dimension bilatérale, et l’auteur n’envisage à aucun moment qu’une parade radicale aux critiques serait que la Chine s’associe à d’autres États pour dispenser l’aide au développement[5] ; l’auteur ne fait aucune mention de difficultés que rencontreraient des entreprises locales pour s’imposer dans les appels d’offres de leurs propres gouvernements, pas d’encouragement non plus, en marge de la RSE, à des transferts de technologies, joint-ventures et autres types de coopération qui ont pourtant fonctionné pour le décollage économique chinois ; aucune allusion, enfin, à la concurrence exercée par le petit commerce chinois, ni aux actes de contrebande qui existent dans certains des réseaux diasporiques.
En fait, l’auteur voit la question sino-africaine du seul point de vue de l’État chinois, et sans doute est-ce cette limitation qui le pousse à une stricte opposition entre ONG et État. Cette difficulté à traiter avec des organisations non gouvernementales que Luo Jianbo finit par assimiler à des enfants sous influence n’est peut-être pas sans rapport avec le sens du terme chinois, qui n’a pas la même acception que le strict terme de « non gouvernemental » : le terme 非政府组织 (fei zhengfu zuzhi) n’exclut pas les satellites du parti… Pour faire pièce aux organisations de la « société civile » (公民社会, gongmin shehui), l’auteur ne peut mettre en avant que les « organisations populaires » (人民组织, renmin zuzhi).Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°19, mai-juin 2008, pp. 28-29
Mathieu Duchâtel
D’après :
– Lai Cheng-hsiang, « Le track II Hu Jintao - Wu Bo-hsiung, il ne faut surtout pas ! », Zhongguo shibao - China Times, 28 mai 2008.
– Lai I-chung, « La plateforme d’échange KMT-PCC affaiblit Ma Ying-jeou », Lianhebao, 1er juin 2008.
Du 26 mai au 1e juin, Wu Bo-hsiung, le président du Kuomintang (KMT), était en Chine pour conduire ce que Ma Ying-jeou a décrit comme une diplomatie informelle de type « track II[1] ». Sa visite s’inscrit dans la continuité du dialogue KMT-PCC, amorcé en 2005, à la différence notable que le KMT est désormais au pouvoir à Taïwan. Le 29 mai, à Pékin, M. Wu a rencontré le président chinois, Hu Jintao, en sa qualité de secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC), pour poursuivre le dialogue de parti à parti et faciliter la communication entre les deux rives...
Or le nombre d’avancées de la part de la Chine qui ont été annoncées en présence du président du parti au pouvoir à Taïwan laisse rêveur. Pour la première fois, Hu Jintao a évoqué une réduction du déploiement des missiles balistiques pointés sur l’île. Il s’est également engagé à négocier avec Taïwan la participation de l’île à certaines organisations internationales, à commencer par l’obtention d’un statut d’observateur à l’Organisation mondiale de la santé, sous la dénomination de « Chinese Taipei ». C’est également le moment que les deux partis ont choisi pour annoncer la reprise du dialogue entre la Fondation pour les échanges entre les deux rives (SEF) et l’Association pour les relations de part et d’autre du détroit (Arats), interrompu depuis 1998[1]. La Chine a donc choisi de saisir l’opportunité de la victoire de Ma Ying-jeou pour changer son approche de la question de Taïwan. La formule d’usage pour décrire cette nouvelle orientation est « mise de côté des différences, croissance commune » (擱置爭議, 共同發展, gezhi zhengyi, gongtong fazhan). Chen Yunlin[2], nommé fin mai à la tête de l’Arats, ne parle plus de « réunification pacifique », mais de « croissance pacifique » des relations entre les deux rives.
Pourtant, rien n’indique que l’utilisation par Ma Ying-jeou du canal KMT-PCC pour communiquer avec la Chine soit une bonne idée. Elle lui attire déjà de nombreuses critiques, de sorte que les dirigeants du KMT ont plutôt occupé l’espace médiatique pour justifier la démarche que pour commenter le contenu des pourparlers. Car pour beaucoup de Taïwanais la dignité de la nation est en jeu. Il est reproché à la délégation de Wu Bo-hsiung d’avoir discuté avec ses interlocuteurs chinois les modalités de dossiers qui intéressent l’ensemble de la population taïwanaise : les vols charters directs chaque week-end, le tourisme chinois sur l’île, la sécurité nationale. Mais, comme le note Lai Cheng-hsiang, il existe en République de Chine un dispositif institutionnel pour gérer ces dossiers. Le président de la République possède le droit d’initiative pour les relations entre les deux rives, qui constituent en quelque sorte son domaine réservé. Il applique sa politique à travers la commission aux Affaires continentales, de rang ministériel, à la tête de laquelle Ma Ying-jeou a nommé Lai Hsin-yuan, une experte en sécurité économique, ex-députée du parti pro-indépendance, le Taiwan Solidarity Union[3]. La commission charge la SEF de négocier avec son homologue chinois un certain nombre de dossiers.
Cette disposition convient parfaitement à la reprise des négociations entre les deux rives, et Ma Ying-jeou la favorise depuis le début. Lai Cheng-hsiang n’évoque pas la question de la raison pour laquelle M. Ma a accepté la tenue du sommet entre dirigeants du KMT et du PCC. S’agit-il d’une concession envers d’autres factions du KMT ? M. Ma croit-il vraiment que ce canal facilite la communication entre les deux rives ? La Chine a-t-elle exigé ce canal d’échange de parti à parti ? Toujours est-il que M. Ma risque gros à ce jeu. Car l’opposition connaît la faiblesse du Kuomintang : s’il apparaît comme un « parti au-dessus du gouvernement » (以黨領政, yidang lingzheng), il offrira immédiatement une occasion en or à ses adversaires, qui ne manqueront pas de dénoncer le retour à la période autoritaire et le mépris des normes démocratiques. Ma Ying-jeou a donc tout intérêt à minimiser la portée du canal interpartis et à favoriser la formule SEF-Arats.
Le DPP tente déjà de reprendre ses critiques contre un Kuomintang tout-puissant dont la pratique du pouvoir présagerait d’un glissement vers l’autoritarisme. Il s’agit pour le DPP, de retour dans l’opposition, d’une stratégie de campagne éprouvée, à la rhétorique bien rodée. Lai I-chung, ex-directeur du bureau des affaires internationales du DPP, n’hésite pas à affirmer que le gouvernement taïwanais est déjà affaibli par la diplomatie de parti à parti menée par le KMT. Il estime que le KMT fait le jeu du PCC en contribuant à accroître la légitimité du système politique chinois et des « petits partis démocratiques ». Le prochain pas, ironise M. Lai, sera de concéder que la question de Taïwan soit traitée au niveau de la Conférence consultative politique du peuple chinois. Le forum interpartis ne met pas seulement en danger la souveraineté de Taïwan ; elle érode sa démocratie lorsqu’elle est menée par un parti disposant des pouvoirs exécutif et législatif et agissant sans contrôle parlementaire, dans une opacité relative. Le succès de la politique continentale de Ma Ying-jeou passera donc nécessairement par un effort pour désamorcer ces critiques, qui s’il n’y parvenait pas pourraient s’amplifier et le déstabiliser, ce qui pour le moment est encore loin d’être le cas.



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