DOSSIER : LE PARTI, ENTRE REFORMES ET CRISPATION 1. Les cadres et leurs responsabilités 2. Pour une réforme globale de la gestion de la carrière des cadres 3. Hu Jintao et l’Armée populaire de libération 4. La réévaluation de Tian’an Men et le risque de division du parti REPÈRES 5. La nouvelle réforme du système de santé 6. L’Afrique, la Chine et Obama : plus de dialogue ? 7. Un an après Wenchuan : le mérite des opérations de sauvetage partagé entre l’APL et le PCC 8. L’accord - cadre de coopération économique Chine / Taïwan : enjeux et lignes de fracture 9. Punir la Corée du Nord ou stabiliser la péninsule ? DECALAGE 10. Le développement du centre financier de Shanghai et l’internationalisation du renminbi.
Information - inscription : chinaanalysis@centreasia.org
POLITIQUE INTÉRIEURE 1. Réformer le système politique chinois 2. Les innovations de la loi en 2005-2006 ÉCONOMIE 3. Les prévisions politico-économiques de Justin Lin Yifu 4. Réforme – et retour – des entreprises d'Etat 5. Voyage dans le monde curieux des médicaments chinois SOCIÉTÉ 6. L'agitation sociale, le droit et l'éthique 7. La revendication du droit de propriété en milieu rural POLITIQUE EXTÉRIEURE 8. Un manifeste nationaliste ? 9. Voie chinoise vers la démocratie et promotion de la nation 10. L’émergence chinoise : compromis entre la puissance et l’influence normative AFFAIRES STRATÉGIQUES 11. Abandonner la mentalité de guerre froide 12. La coopération de sécurité contre les menaces non-traditionnelles en Asie orientale 13. Porte-avions chinois : cette fois-ci, il est en route PRESSE TAIWANAISE 14. Vers une marginalisation de Taiwan au sein du triangle de sécurité ? 15. L’armement de Taiwan : vers un dénouement consensuel grâce aux patientes négociations de Wang Jin-ping ?
Information - inscription : chinaanalysis@centreasia.org
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°3, janv.-fév. 2006, pp. 2-5
Synthèse commentée de Michal Meidan d'après:
- Pan Wei, "les cinq grands problèmes et opportunités du régime politique actuel de la Chine", Zhongguo yu shijie guancha, n° 1, 2005, pp. 113-131
Pan Wei, chercheur à l'institut des relations internationales à l'Université de Pékin, ne consacre pas sa contribution à l'étude de la diplomatie chinoise ou aux enjeux stratégiques, régionaux ou mondiaux. Il choisit de présenter un bilan sombre de la situation sociale chinoise et avertit du risque d’une crise sociale si ces problèmes ne sont pas traités à leur racine. Celle-ci est le régime politique chinois luimême. Il ne propose toutefois pas la disparition du Parti communiste chinois, ni le remplacement du régime actuel par une démocratie, mais un mélange de mesures qui relèvent d'un retour à la fois au communisme et au confucianisme…
Le problème fondamental de la Chine d'après Pan Wei, est la dégénérescence des pouvoirs publics. Dans un contexte de croissance économique soutenue et de prospérité matérielle croissante, le système de marché affecte également le pouvoir politique : la richesse est désormais entre les mains des puissants ; le pouvoir est devenu individuel et arbitraire et ne sert qu'aux riches. "Le pouvoir s'achète et les droits du peuple sont arbitrairement lésés".
La corruption touche désormais à tous les niveaux du parti et du gouvernement, conduit à la "baisse de la qualité" des cadres et à leur discrédit aux yeux de la population. Il est évident pour Pan Wei que les pouvoirs publics en place ne sont pas adaptés à l'économie du marché, surtout en raison de l’absence d'un gouvernement neutre et d'un système légal et pénal indépendant.
Pan Wei évoque trois voies possibles pour la réforme, pour en réfuter les deux premières 1) maintenir le système politique actuel tout en combattant la corruption 2) introduire un système démocratique électoral à l'occidental, et 3) séparer le Parti du gouvernement et appliquer le principe du gouvernement par la loi (fazhi). Le rôle du Parti se limiterait alors à la formulation des politiques et à la désignation des gouverneurs mais il se retirerait du travail d'administration quotidien. Ce système permettrait de réduire les opportunités de corruption et de limiter le pouvoir du gouvernement1.
Si le maintien du système actuel est au coeur des problèmes sociaux auxquels fait face la Chine, la lutte contre la corruption ne suffira pas à elle seule pour redonner une légitimité aux fonctionnaires et aux hommes politiques. La corruption est, pour Pan Wei, une des manifestations d'un "vide idéologique" et de la dégénérescence des élites politiques et intellectuelles. Le "désarroi idéologique" résulte à la fois de l'assaut de l'économie de marché et de l'introduction d'idéologies occidentales. La réforme devrait donc être plus profonde. Toutefois, l’auteur estime que la démocratie occidentale est mal adaptée à la culture politique chinoise et ne serait pas une réponse aux maux chinois. L'auteur base son analyse de la période contemporaine sur l'héritage culturel et politique du pays, (et voit même dans le maoïsme des traits de continuité de cette culture politique), et ne tient pas compte de l'influence de nouveaux courants de pensées en Chine. Bien qu'il reconnaisse (pour le déplorer) l'introduction de la pensée occidentale dans son analyse, et surtout dans ses recommandations, on peut estimer qu’il ne prend pas vraiment en compte la mutation profonde de la société chinoise sur la plan idéologique ou structurel.
Le deuxième grand problème qui est donc lié directement à cette dégradation de la qualité des cadres et fonctionnaires en Chine est celui de la société rurale. Pan Wei compte parmi les causes principales du malaise en milieu rural la croissance démographique et la diminution en parallèle des terres cultivables, la paupérisation relative et absolue de la société rurale et les difficultés des petits agriculteurs à s'associer entre eux. Or, s'il y a une baisse des terres cultivables, il y a également une exploitation inefficace des terres et des technologies: la main d'oeuvre requise pour exploiter les terres cultivables (vu l'état des technologies disponibles) en Chine serait, d'après l'auteur, de 200 millions de personnes, le surplus de main d'oeuvre est de ce fait énorme et bien que les entreprises rurales aient pu en absorber une partie dans les années 1990, ces dernières connaissent également une stagnation relative et ne sont plus en mesure de créer de nouveaux emplois. Le milieu rural en Chine devrait accomplir une transition vers l’industrie de biens marchands et cesser d'être une économie autosuffisante de subsistance, car la concurrence des agricultures occidentales et la lenteur relative de la hausse des niveaux de vie à la campagne conduisent à la paupérisation absolue et relative par rapport au milieu urbain. Pour ce faire, il faudrait revenir à une logique collectiviste. Or, à la différence de l'Occident où la paysannerie a connu une époque de servitude et où l'industrie connaît à présent des formes d'organisation (dans le milieu urbain) de "type militaire" et donc où la revendication de la liberté n'est pas étonnante, le monde rural chinois est traditionnellement "libre" et "égalitaire", et se réunit très difficilement.
L'expérience des travaux publics maoïstes, "bien que leur prix ait été élevé" a été un succès indéniable pour la paysannerie chinoise. Ainsi, les intellectuels chinois qui "portent tous les gènes des petits agriculteurs, s'opposent au nom de la 'liberté' à l'association des paysans et au nom de la 'gestion' soutiennent des systèmes d'eau et de chauffage indépendants pour des centaines d'habitants d'un même immeuble". C'est dans la collectivisation des ressources que le gouvernement devrait intervenir, aussi bien dans la mise en commun des terres et de la main d'oeuvre paysanne que dans l'encouragement de la société rurale à s'organiser et partir en ville, voire même créer de nouvelles villes.
Pan Wei propose quatre mesures: d'abord, libéraliser la mobilité des paysans vers les villes et leur fournir un accès égalitaire à l'éducation et aux services sociaux même dans les grandes villes; encourager la transition vers l'industrie; encourager les paysans pauvres à bâtir de nouvelles villes, ce qui leur permettra de quitter les terres et enfin, subventionner l'éducation de la nouvelle génération paysanne. Mais tant que les pouvoirs publics ne comprennent pas le rôle qu'ils doivent jouer (puisqu’ils ont abandonné leur rôle de voie de communication avec la population), la fragmentation de la société rurale se poursuivra et perpétuera les phénomènes actuels ; la protestation sociale atteindra, par conséquent, des niveaux de plus en plus alarmants.
Lié à ce problème de la société rurale est celui de la nouvelle couche pauvre urbaine, les ouvriers paysans (nongmingong). Ces employés saisonniers constituent des villages à l'intérieur des villes où ils se regroupent. Bien qu'ils soient une force importante dans l'essor des villes, ils incarnent aussi "l'extrême pauvreté urbaine" et la menace de criminalité des villes, et ne jouissent d'aucune protection sociale. "Pour l'instant, ils ne constituent pas de force politique (zhengzhi liliang) mais si une agitation touche les villes, ces prolétaires (wuchanzhe) deviendront l'avant-garde de cette agitation". De plus, poursuit Pan Wei, "dans l'histoire, ces sont les migrants qui ont été la force principale responsable de l'écroulement (bengkui) du pouvoir politique". Enfin, il y aurait des "investissements importants effectués en provenance de l'étranger pour encourager l'organisation des ouvriers urbains (chengshi mingong) afin qu'ils défendent leurs intérêts (weiquan)". Or, si à la base les mingong, à la différence de la population flottante, ont des racines rurales (et la ruée annuelle vers la campagne pendant la Fête du Printemps le démontre), à présent, les gouvernements locaux extirpent (wadiao) leurs racines rurales, et les gouvernements urbains ne leur permettent pas d'en retrouver de nouvelles. A défaut de gestion adéquate de cette situation et d'une coordination plus étroite entre les administrations en milieu rural et urbain pour permettre aux mingong d’accéder à une position d'égalité en ville, les mingong deviendront une "opposition politique aux citadins et une force d'opposition au gouvernement".
Ceci nous amène au problème du "désarroi idéologique de la société". Le coeur du raisonnement de Pan Wei est expliqué dans le quatrième grand problème de la Chine contemporaine. Pour lui, la "conscience majoritaire de la société" (shehui zhuliu yishi), appuyée par le régime, constitue un élément de cohésion sociale et de stabilité pour l'état nation. Quelle est cette "conscience majoritaire"? C'est une "identification sociale fondamentale et un consensus concernant les normes de conduite sociaux".2
Prenant l'exemple des pays occidentaux, l'auteur discerne plusieurs types d'identification: morale (la religion), communautaire ou régionale, patriotique et enfin politique (un système libéral démocratique qui s'appuie sur le gouvernement par la loi…). L'appui principal à cette identification est, en Europe continentale, à la fois la religion et les officiels (guanfang – un terme très vague et vaste qui semblerait indiquer une élite bureaucratique et politique), tandis que le système anglo-saxon 3 n'est pas appuyé par une élite politique mais par la classe moyenne. En Chine, l'identification se repose sur une morale populaire, un système patriarcal rural et enfin un système de fonctionnaires. L'élite confucéenne a donc été chargée de représenter et exemplifier les valeurs morales et était au coeur de la conscience/idéologie nationale. Dans ce sens, l'avènement du Parti communiste chinois a, pour l'auteur, maintenu cette tradition car les cadres du PCC jusqu'au début des réformes et de l'ouverture, ont maintenu l'exemplarité du pouvoir et l'identification aux valeurs la morale socialiste (à savoir "la poursuite d'intérêts collectifs au détriment de la poursuite des intérêts individuels"), à un régime politique gouverné par le PCC ainsi qu'une identification patriotique (aiguozhuyi4). La continuité réside non pas dans les valeurs transmises et l'idéologie défendue mais dans le rôle des élites politiques comme piliers de l'exemplarité (confucéenne) morale et idéologique et la personnification de normes de conduite et des valeurs morales.
Depuis le début des réformes et l'ouverture, avertit Pan Wei, on assiste à une détérioration de la qualité des fonctionnaires et à une désintégration de cette idéologie. "La poursuite du bénéfice et la culture de l'argent (jinqianzhuyi) a dissipée toute idéologie sociale. Les valeurs scientifiques cèdent la place à un mysticisme croissant. L'esprit collectif disparaît, toute activité collective est vouée à l'échec et en même temps, on nie le patriotisme pour chanter les éloges de l'impérialisme – le consensus de naguère concernant le patriotisme est devenu un champ de bataille sur la légitimité même du terme".
Qui en est responsable? Les élites politiques – du parti et du gouvernement – car le marché est, dans son essence, "en contradiction avec la morale", il induit à la maximisation des intérêts et aux bénéfices individuels au détriment de l'entraide. Le marché est "naturel", alors que la morale doit être promue et défendue. C'est donc au gouvernement de maintenir et diffuser les valeurs morales. Néanmoins, en Chine actuellement, "la logique du marché est transformée en mythe (shenhuahua) par les élites économiques, et les limites entre bien et mal effacées". Qui plus est, "certains intellectuels dont les cerveaux ont été lavés par la pensée occidentale veulent abandonner l'idéologie socialiste pour permettre un pluralisme idéologique et espèrent réaliser ainsi la liberté politique (zhengzhi ziyou)". Tout cela est à l'origine du désarroi idéologique en Chine: la corruption des fonctionnaires et l'influence de la pensée occidentale. Une fois que l'élite politique perd son exemplarité, la conscience/idéologie de la société s'écroule, "et le jour de cet effondrement n'est pas loin".
Pour Pan Wei, le PCC tend vers une bureaucratisation démesurée, ses résolutions deviennent trop "rigides" (bagu), ses outils de propagande deviennent bornés, ils s'occupent à prohiber (jinzhi) au point où ils ont cessé de "guider".
Dans un contexte interne aussi sombre, le poids des puissances externes devient inéluctablement insupportable. En bon réaliste, l'auteur évoque l'appréhension américaine face à l'émergence chinoise.
Cependant, affirme Pan Wei, la Chine n'a aucune intention de devenir un hégémon et pourrait offrir un soutien important aux Etats-Unis et au maintient de leur suprématie stratégique internationale, si les Etats-Unis maintenaient un ordre mondial de sécurité et une "certaine équité internationale", et s'ils arrivaient à se détacher de leur propre vision réaliste du monde… Si seulement les Etats-Unis pouvaient abandonner leur soutien à Taiwan et cette vision de la Chine comme ennemi, la Chine deviendrait un partisan des Etats-Unis. "Mais la Chine ne peut pas compter sur un changement d'attitude du côté américain". Le seul facteur qui fera éviter un conflit entre la Chine et les Etats-Unis est selon Pan Wei… l'émergence de la Russie. La question qui se pose est de savoir si l'affirmation de la Russie en tant que puissance aura lieu avant le conflit entre la Chine et les Etats-Unis.
En attendant, les Etats-Unis disposent de deux moyens pour "contenir" la Chine: une intervention sur la question taiwanaise et semer le trouble à l'intérieur de la Chine. Toutefois, et ici Pan Wei rejoint Shi Yinhong et Zhao Hongwei pour mettre l'accent sur l'importance des moyens "souples" et "dures", et conclut ses propres propos: la Chine pourra exercer une influence suffisamment forte sur Taiwan, si son régime politique est crédible.
1 L'auteur ne développe toutefois pas plus cette idée. Si le retrait du Parti de la gestion quotidienne du pays pourrait contribuer à limiter la corruption des cadres du Parti, il ne dit pas comment combattre la corruption des hommes au pouvoir, comment le pouvoir du gouvernement pourrait être limité, et quel arbitrage s'exercerait pour maintenir ce très relatif équilibre entre les pouvoirs.
2 Il est remarquable qu’en adoptant ce terme issu de celui de « mainstream » dans la sociologie américaine, Pan Wei comme d’autres contributeurs de ce dossier prennent aussi le contre-pied de la sociologie marxiste de classe.
3 Les auteurs de cette revue distinguent système anglo-saxon (représenté par les Etats-Unis et l'Angleterre) et l'Europe continentale comme deux composantes du monde occidental. Voir également cette référence chez Zhao Hongwei
4 Sur le débat "patriotisme" vs. "nationalisme", voir François Godement, "Un manifeste nationaliste?", dans ce numéro
Synthèse commentée de Thibaud Voïta d’après :
- Li Rongrong : « Quelques problèmes difficiles et importants dans la réforme des SOE », Hongguan Jingji Yanjiu, n°11, 2004, pp. 3-10.
Li Rongrong est l’actuel Président et Secrétaire du Parti de la State-owned Assets Supervision and Administration Commission14 (SASAC). Créée en mars 2003 et dépendant directement du Conseil des Affaires d’Etat, cette très puissante commission est chargée de mener à bien la restructuration des plus grosses entreprises d’Etat chinoises (Stateowned Enterprises, SOE) 15 . A l’heure actuelle, 169 SOE, qui comptent parmi les plus grosses sociétés chinoises, sont placées sous sa responsabilité. Cet article permet donc de prendre la température d’un des plus gros chantiers des réformes de l’économie chinoise depuis 1997, celui de la restructuration des SOE.
Force est de constater que, malgré la très officielle rhétorique d’usage dans ce genre d’articles, Li n’hésite pas à dénoncer les graves faiblesses des SOE et se montre, somme toute, assez critique.
L’article dresse d’abord un état des lieux des réformes. Il identifie quatre points :
1/ En matière de structure d’actionnariat, Li se félicite de l’accélération des réformes. Plus de 50% des SOE seraient passées à une structure par actionnariat avec une diversification des actionnaires 16 . La conséquence directe de cette avancée est que ces SOE deviennent plus compétitives et sont désormais régies par le droit des contrats. La gestion des actifs et des employés se fait désormais par la loi.
2/ Autre avancée, Li note une augmentation de la place de l’Etat dans l’économie en même temps qu’une amélioration de ses capacités concurrentielles (voir le tableau ci-dessous).
En 1998, seules trois entreprises chinoises figuraient parmi le classement Fortune des 500 plus grosses compagnies mondiales. Ce chiffre était passé à 18 en 2004, parmi lesquelles 15 SOE. Li cite l’exemple de la célèbre entreprise d’acier Baosteel de Shanghai qui en 2004 est passée de la 372ème à la 304ème place ainsi que les Nanfang Dianwang ou encore le constructeur automobile Yiqi qui ont intégré ce groupe fermé en 2005.
Ces entreprises sont de plus en plus compétitives et investissent dans leur développement. Parmi les 169 SOE dépendant de la SASAC, on compte 476 centres de R&D. En 2004, Li dénombre 229 043 nouveaux produits ; 17 204 utilisations de nouvelles technologies ; 7 427 améliorations technologiques, 5 646 récompenses pour des innovations technologiques. L’entreprise pétrolière Sinopec a fait en 2004 989 demandes de brevets en 2004 et en a obtenu 760.
3/ Les performances et la qualité des SOE auraient aussi connu une nette amélioration depuis quelques années. La valeur totale des infrastructures dépendant des SOE en 2004 atteignait 13 000 milliards de yuans, soit 55,2% de tout le pays. Les secteurs du pétrole, du gaz, de la métallurgie, de l’électricité, des communications et des télécommunications comprennent les plus grosses SOE. En 2004, on comptait 2513 grosses entreprises parmi les SOE avec 7 820 milliards de yuans d’actifs à elles seules. Les 50 premières de celles-ci détiennent 4 570 milliards de yuans d’actifs. Les SOE représentent 99,9% des entreprises chinoises de pétrole ; 81,8% des compagnies aériennes; 84,2% du transport maritime, 41% des fournisseurs d’électricité ; 14,5% de l’industrie ; 52% des actifs ; 38% des ventes ; 46,8% des profits en termes réels de tout le pays.
Il faut néanmoins préciser que les autorités ont, par le biais de la SASAC, annoncé leur volonté de ne pas privatiser les plus grosses entreprises d’Etat et de garder la main mise sur certains secteurs 17 , la plupart étant ceux précédemment cités. Li Rongrong en personne a fait cette annonce. L’importance des SOE dans certains domaines n’est donc pas à chercher dans les performances de ces dernières – comme semble l’affirmer Limais bien dans la volonté des autorités de maintenir certains pans de l’économie sous le contrôle de l’Etat central.
L’article de Li vient cependant également souligner les plus gros problèmes des SOE. De manière générale, ces SOE restent peu importantes par rapport à leurs homologues internationaux. Leur situation est résumée par la formule suivante : « les grandes entreprises ne sont pas grandes, les petites entreprises sont trop nombreuses » (daqiye bu da, xiao qiye guoduo). En termes d’actifs et de commerce, les quatre plus grandes entreprises d’électricité chinoises ne représentent qu’environ 3% de General Electric. La plus grosse SOE de construction automobile, Yiqi n’atteint que 4% de General Motors et les ventes de la plus grande major pétrolière chinoise, la China National Petroleum Company (CNPC) n’équivalent qu’à 25% de celles de Shell.
En outre, certains secteurs comme l’électricité, la chimie, la construction, l’automobile, le commerce ou encore l’immobilier manquent cruellement de locomotive. Par exemple, la plus grosse SOE d’électricité, la Dianzhan Shibei de Harbin ne détient que 1,8 milliards de yuans d’actifs. Cet éparpillement rend ces SOE vulnérables à la concurrence.
Enfin, les procédures de retrait du marché (fermetures des usines non performantes, procédures de faillites…) doivent être perfectionnées. Il y aurait à l’heure actuelle 2500 SOE chinoises en situation de faillite, avec au total 240 milliards de yuans. Les fermer signifie mettre au chômage 510 000 personnes et priver ces populations des divers services que ces SOE prennent en charge (éducation, soins médicaux, retraites…).
Les réformes doivent aussi mettre fin aux soutiens que les pouvoirs locaux accordent à leurs SOE. Dans certaines localités, les pouvoirs publics freinent les réformes des entreprises dont ils ont le contrôle, ou alors celles-ci n’entreprennent que des modernisations partielles. Li cite la question des droits de propriété : nombreuses seraient les entreprises locales qui ne respectent ni la législation dans ce domaine, ni les normes commerciales, ni les règlements antimonopole. Naturellement, ces mêmes SOE refusent de se soumettre aux inspections.
Dans le même sens, les transferts des droits de propriété de l’entreprise posent aussi problème. Trois centres visant à favoriser ces procédures ont été créés à Pékin, Shanghai et Tianjin. Entre 2004 et fin juin 2005, 10 471 droits de propriété y ont été échangés, soit 178,2 milliards de yuans. 5 751 de ces échanges, soit 126,85 milliards de yuans concernaient le secteur public.
Li évoque aussi à plusieurs reprises la question du personnel des SOE. Il n’est pas impossible que cette question soit directement liée à celle de l’implication des autorités dans la gestion des SOE. Le personnel dirigeant aurait ainsi tendance à truquer les comptes, à faire de mauvaises estimations des risques et à ne pas se soumettre aux inspections. D’où les recommandations de Li en matière de recrutement. Elles sont pour le moins triviales : pour le choix du personnel, il préconise d’étudier le curriculum vitae, l’expérience, la spécialisation du candidat. S’il insiste sur ce point, c’est probablement parce que ces critères de sélections sont encore loin d’être la norme en matière d’embauche.
Cette implication des pouvoirs publics dans la gestion des SOE constitue certainement le plus gros frein aux réformes. A noter que Li n’évoque pas la question du financement des SOE par les branches locales des banques d’Etat, qui constitue un important vecteur d’interventionnisme.
Enfin, Li conclut sur une note positive : la réforme des entreprises à capitaux individuels est sur le point d’être achevée.
Tableau : les SOE, évolution de 1998 à 2004
Les valeurs sont indiquées en milliards de yuans
| SOE | 1998 | 2004 | Variation |
| Nombre | 238 000 | 138 000 | - 42% |
| Valeur totale de leurs actifs | 13 500 | 22 300 | + 65,5% |
| Valeur nette totale de leurs actifs | 5 210 | 9 330 | + 79,1% |
| Valeur totale des profits | 213 700 | 7525 400 | x 34,2 |
14 Sur cette Commission, on se référera aux numéros 5 (avril 2003), 14 (mars 2004) et 21(novembre 2004) des Nouvelles de Chine ainsi qu’à GREEN Stephen, LIU Guy S. (éds.), Exit the Dragon? Privatization and State Control in China, Londres, Chatham House, Blackwell Publishing, 2005, 237 p.
15 Par raccourcis, nous désignerons sous le terme SOE les entreprises contrôlées par l’Etat et les entreprises à proprement parler étatiques (guoyou ji guoyou konggu qiye)
16 ... Reste que le passage à des structures d’actionnariat ne garantit pas toujours la fin du contrôle de l’Etat sur ses entreprises. Cf. par exemple : LIU Guy S., PEI Sun, “Ultimate Control, Stock Pyramids, and Intermediate Shareholding Classes in China Public Corporations”, mars 2004 ou encore Shanghai Stock Exchange, Rapport sur la Gouvernance des Entreprises Chinoises (année 2004).
Indépendance des Conseils d’Administration et Réussite (en chinois), Shanghai : Centre de Recherche du SSE, Shanghai, Fudan University Press, 2004.17 Voir le China Economic Quarterly, n°2, 2004.
Synthèse commentée de Jean-Louis Rocca d'après:
- Yu Jianrong, La « protection des droits à partir de l’éthique » des travailleurs chinois, Zhongguo yu shijie guancha (China and World Affairs), 2005, n°1, p.132-139.
Placé depuis quelques mois au coeur d’une polémique concernant la véracité de ses sources 19 , Yu Jianrong est un spécialiste très connu des mouvements de protestation dans les campagnes. Il s’attaque cette fois-ci à la contestation ouvrière. Surtout, il tente avec audace une comparaison entre l’agitation urbaine et l’agitation rurale.
Au début de l’article, il pose une simple question : les travailleurs (ouvriers) chinois faisant partie des « couches dont les intérêts ont subi des dommages » depuis le début des réformes, quelle a été leur réaction ? Il note tout d’abord que certains analystes, comme Li Jingjun, considèrent qu’au début des années 1990, la forme principale d’action politique chez les travailleurs chinois était la « non action collective » (jiti wuxingdong). On remarque une diminution de l’activisme (jiangdi jijixing), le manque de travail (quegong), la fuite devant les responsabilités (taobi zeren). Néanmoins, toujours d’après cette analyse, on note un net changement depuis le milieu des années 1990. Il existe bien des réactions à l’approfondissement de la marchandisation et aux changements dans l’environnement matériel des ouvriers mais généralement très peu organisées et non collectives. Au contraire, pour Yu Jianrong, la contestation ouvrière se caractérise par des mouvements non classistes de « défense des intérêts à partir d’une éthique » (yili weiquan). D’après de nombreuses sources, on peut repérer des mouvements collectifs de résistance et de défense des droits (weiquan kangzheng de jiti xingdong). Ainsi, un rapport des syndicats publié en 2001, note que dans les deux années précédentes, le nombre de participants a cru, la dimension des manifestations s’est étendue, le comportement des protestataires est plus en plus actif, le degré d’ « oppositionalité » a augmenté, la difficulté à régler les conflits s’est aggravée, la proportion d’événements graves dans l’ensemble ne cesse de croître. Il existe une tendance à l’organisation et même, dans certains cas, des « organisations illégales » (feifa zuzhi) ont vu le jour. D’après des statistiques dont la source n’est pas précisée, plus de 60 000 événements collectifs (quntixing shijian) ont éclaté en 2004, dans deux cinquièmes des cas les protagonistes sont des travailleurs et employés (zhigong). On peut donc en conclure, d’après Yu Jianrong, qu’en Chine il existe bel et bien des « actions collectives de lutte pour la défense des droits » (weiquan kangzheng de jiti xingdong).
L’auteur a analysé 200 cas de ces actions qui ont éclaté depuis juin 2003. Elles présentent quatre caractéristiques. Les motivations des participants sont complexes (voir le tableau 1). Les formes de lutte sont variées : pétitions (shangfang), sit-in (jingzuo), grève, occupations d’usine, blocage des voies de circulation (duse jiaotong yaodao). Dans 11 mouvements c’est une route nationale ou provinciale qui a été bloquée et dans cinq mouvements une voie de chemin de fer. Dans 28 cas, des heurts avec la police ont éclaté et dans 9 actions plus de 10 ouvriers ont été blessés ou arrêtés. Enfin, les mouvements commencent à dépasser les limites de l’unité de travail et concernent de plus en plus souvent une branche ou une localité.
L’auteur termine enfin en comparant les mouvements de protestation des paysans et des ouvriers. Pour lui, il faut opposer « la résistance au nom de l’éthique » des ouvriers à la « résistance au nom du droit » des paysans. Ce contre quoi s’insurgent les paysans c’est la mauvaise application des lois et règlements par les cadres locaux. Au contraire, les ouvriers se concentrent sur les questions idéologiques. Dans leurs textes revendicatifs, ils insistent sur le fait que la Chine est un pays socialiste et la classe ouvrière la « propriétaire du pays ». Dans leur imaginaire, ils sont dans le pouvoir. La deuxième différence est liée au contenu des luttes. Le but des paysans est la diminution du fardeau fiscal, le respect du droit sur les terres. Les ouvriers défendent des droits économiques. Les retraités veulent manger, les chômeurs veulent du travail, ceux qui connaissent les conditions du capitalisme 20 veulent être payés. La cible des mouvements diverge aussi de manière sensible. Pour les paysans, ce sont les gouvernements de base, pour les ouvriers ce sont les gestionnaires des entreprises (qiye guanlizhe) et les « possesseurs de capital» (zibenyongyouzhe). Même si dans les entreprises publiques les gestionnaires ne sont pas propriétaires, c’est bien la corruption de ceux qui possèdent les droits de gestion qui est en cause. Au nom des réformes, le centre se met souvent au côté du capital (zhanzai zibende yibian). Ce qui fournit aux cadres locaux la base légale de leur action. Quant aux formes d’organisation et à la personnalité des leaders des mouvements, elles présentent de fortes dissemblances. Chez les ouvriers, les responsables sont des cadres, des retraités, des chômeurs, parfois des cadres des syndicats et du parti. Ils ont des connaissances et de l’autorité. Les ouvriers créent des « représentations des ouvriers », des « représentations de défense des droits », des « groupes d’étude », des « groupes d’étude de la pensée de Mao Zedong », des « petits groupes dirigeants de manifestations », des « comités de grève », autrement dit des organisations formelles (zhenggui), publiques (gongkai) et mieux structurées. Chez les paysans ce sont des cadres à la retraite, des anciens militaires, des anciens responsables du village qui sont à la tête des mouvements. On crée des « groupes pour la diminution du fardeau », des « comités pour la diminution du fardeau », des « comités de défense des droits », des « associations de paysans », etc. L’organisation est souple et basée sur la « moralité et la justice » (daoyi).
Du point de vue de la nature de l’action politique, les mouvements des ouvriers sont « non classistes » (feijieji) et cela pour deux raisons. D’une part parce que nous vivons une époque où les classes sont absentes. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas un groupe d’employés (zhiye qunti) mais elle constitue une couche (jieceng) et non une classe. En effet, les « employés » rassemblent des cadres, des ouvriers sous contrat, des travailleurs migrants, des travailleurs temporaires, des personnes en attente d’emplois etc.
D’autre part, ce n’est pas l’éthique de la « subsistance » (shengcun) mais une éthique « politique » (zhengzhi). Les ouvriers se réfèrent à l’idéologie propagée depuis longtemps par les détenteurs du pouvoir. Ils sont conscients d’être marginalisés mais s’imaginent encore dans la peau du « propriétaire du pays ». Ils ne peuvent trouver de base à leurs luttes et donc en restent à des slogans de soutien au parti. Ce sont des « insiders » (neiburen) et veulent être traités comme tel. D’un côté, leurs actions respectent la loi, de l’autre côté les autorités n’emploient pas de méthodes violentes. Celles-ci considèrent finalement ces mouvements comme évoquant des « contradictions à l’intérieur du peuple » (renmin neibu maodun). En conclusion tant qu’une « intervention politique extérieure aux ouvriers » ne verra pas le jour, ces mouvements resteront contenus (kezhi).
L’article de Yu Jianrong est particulièrement original de plusieurs points de vue. Et cela non seulement dans le contexte de la recherche chinoise mais aussi de la recherche internationale. D’abord, par l’idée même de comparer les mouvements de protestation des ouvriers et des paysans. Les travaux académiques concernant les mouvements de protestation ne sont pas très courants, en particulier ceux traitant des ouvriers. Mais l’idée de mettre en parallèle la contestation urbaine et la contestation rurale ne semble pas traverser l’esprit de beaucoup de chercheurs Pourtant, et cet article le montre à l’envi, l’intérêt d’une démarche est évident. Elle permet en effet de mettre en lumière la variété des réactions aux réformes. Yu Jianrong confirme notamment un certain nombre d'analyses plus anciennes réalisés par des auteurs occidentaux qu’il a sans doute lu21 : Des paysans qui s’appuient sur des textes de loi pour contester des pouvoirs locaux souvent attachés à des pratiques arbitraires et dont la force est de protester au nom d’une certaine conception des réformes : permettre le développement en limitant les ponctions fiscales. Des ouvriers qui veulent conserver leur position d’insiders et qui défendent leurs intérêts au nom des principes du socialisme. La deuxième originalité de l’analyse réside précisément dans le démenti qu’elle apporte aux études anglosaxonnes qui ne voient dans les mouvements ouvriers que des réactions à l’exploitation. Il s’agit bien plus souvent, notamment lorsque l’on traite des ouvriers des entreprises publiques, de protestation contre la non-exploitation (c’est-à-dire le « non-travail »)22. L’action des ouvriers ne peut donc être comprise que par rapport à une éthique et non simplement à une vision paradoxalement « marxiste orthodoxe » d’une défense pour ainsi dire atavique d’un certain nombre d’intérêts. On pourrait tout aussi bien parler d’ « économie morale », mais Yu Jianrong est ici victime de la mauvaise utilisation du terme par la recherche anglo-saxonne.
Pour elle le terme renvoie à Scott et à une espèce de lutte pour la subsistance, alors que la conception de Yu Jianrong est proche de l’acception originale de Thompson : un ethos de l’activité économique. Enfin, ce texte remet en cause un certain nombre d’éléments de la vulgate actuelle du régime. Ainsi il parle ouvertement de capitalisme à propos des rapports de production que connaissent les ouvriers migrants –il ne parle pas d’eux nommément mais tout le monde aura compris. Il affirme d’autre part que les ouvriers ne sont plus les propriétaires du pays et laisse donc ouverte la question de la nature du régime.
Précisons que, malgré leur importance, ces positions ne sont en aucun cas un signe de dissidence ou de « prise de risque personnelle ». Les travaux de Yu Jianrong sont souvent cités dans la presse et il est lui-même souvent interviewé par les médias les plus officiels. Ses propos sont donc le signe de l’existence de sensibilités politiques et de groupes de pression dont le positionnement est varié. Si la « nouvelle gauche » peut trouver là matière à tirer la sonnette d’alarme quant aux excès des réformes libérales, la sensibilité « sociale-démocrate » -le capitalisme a un effet positif mais il faut accélérer très vite la création de politiques sociales- peut y voir la preuve de la nécessité de la prise en compte du « social ».
Néanmoins, malgré ses qualités l’article de Yu Jianrong présente des faiblesses. Il semble ainsi opposer éthique et intérêt, reproduisant la coupure traditionnelle entre sujet et objet, matière et esprit. Or la notion d’économie morale permet justement de rompre avec ce manichéisme. On pourrait en effet tout aussi bien dire que la posture éthique est une « tactique » employée pour obtenir plus du pouvoir.
Un deuxième problème surgit de l’utilisation du terme « droit ». Yu Jianrong parle de « défense des droits » (weiquan) sans vraiment préciser l’expression. Les mouvements ont-ils pour objectif la mise en place d’un système juridique universel donnant à chacun des droits identiques ou simplement la défense d’intérêts particuliers que le droit pourrait asseoir ?
L’analyse des mouvements fait pencher très nettement vers la deuxième réponse. Même les paysans s’intéressent avant tout aux lois qui protègent leurs intérêts. Comme on vient de le voir, la référence est un élément tactique. L’allusion finale à la nécessité d’une « intervention extérieure » pour éviter que les mouvements soient « contenus » est peutêtre une façon de dire qu’il n’existe pas de « mouvement social » (style « solidarnosc »), porteur d’un message politique global. Il reste que l’existence de tels mouvements reste problématique en Chine comme ailleurs alors qu’elle apparaît souvent dans les analyses comme une condition à tout changement politique. Après tout, les régimes politiques se transforment beaucoup plus souvent à travers des évolutions que sous le coup de révolutions.
La distinction entre des mouvements ouvriers plus organisés et une protestation paysanne plus diffuse manque aussi d’assise. Qu’est-ce qu’un mouvement organisé ? En l’absence de critères précis on ne peut trancher, à moins de considérer d’emblée que tout ce qui est urbain/ouvrier/insider est plus « sérieux », « formel » que ce qui est rural/paysans/outsider. Au contraire, l’autonomie de la protestation paysanne semble donner naissance à une élite locale alternative : anciens militaires, cadres à la retraite, migrants retournés au pays, etc. Certes, cette élite entretient des rapports étroits avec l’élite « officielle » mais n’est-ce pas le cas dans les tous les processus de changement politique ? Le partage strict entre « société » contestataire et « pouvoir » répressif n’est en l’occurrence d’aucune aide en matière d’analyse.
Enfin, l’absence de distinction entre ouvriers urbains et ouvriers migrants constitue une faiblesse majeure du papier. Mais il ne s’agit pas ici d’une exception. La plupart des analystes considèrent que la condition des ouvriers migrants est l’avenir des ouvriers urbains et négligent totalement l’aspect politique, « statutaire » des relations de travail : il existe toujours deux marchés du travail et deux types de conditions de travail. En réalité, l’unification dépend d’un ensemble de facteurs dont le jeu peut être difficilement anticipé. L’absence d’une telle distinction chez Yu Jianrong est pourtant étonnante : l’ampleur de son analyse qui mêle les facteurs politiques, historiques aux facteurs économiques implique en effet logiquement de rompre avec l’idée d’une classe ouvrière intégrée.
Tableau 1 : Raisons de mouvements de lutte pour la défense des droits par des ouvriers. Statistiques portant sur 200 mouvements qui ont éclaté depuis juin 2003.
| Raisons | Réformes des entreprises | Paiement des salaires en retard | Problèmes de protection sociale | Faillite | Problèmes fiscaux | Problèmes liés au temps de travail | Corruption | Violence sur les ouvriers |
| Nombre | 75 | 47 | 21 | 18 | 13 | 12 | 10 | 4 |
| % de l’ensemble | 37.5 | 23.5 | 10.5 | 9 | 6.5 | 6 | 5 | 2 |
19 Certains l’accusent d’avoir falsifier ses informations et d’avoir utilisé des sources collectées par d’autres. Il aurait aussi une très mauvaise réputation auprès des paysans qui ont participé aux mouvements qu’il étudie. Il a répondu sur le même site aux accusations. Un dossier (à décharge) lui a été consacré par le journal Nanfangzhoumo (10 novembre 2005).
20 Sans doute les travailleurs migrants.
21 Voir notamment Jean-Louis Rocca, "Old Working Class, New Working Class: Reforms, Labour Crisis and the Two Faces of Conflicts in Chinese Urban Areas" in Leila Fernandez and Tatiana Fisac (eds), China Today: Economic Reforms, Social Cohesion and Collective Identities, London and New York, Routledge- Curzon, 2003.
22 On pourra se reporter à Antoine Kernen, La Chine vers l'économie de marché. Les privatisation à Shenyang, Paris, Karthala, 2004 et Jean-Louis Rocca, La Condition chinoise, Karthala, 2006.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°3, janv.-fév. 2006, pp. 21-25
Les relations avec le Japon, la place du nationalisme chinois, l’histoire des relations avec l’Occident sont des thèmes politiquement très sensibles en ce moment à Pékin. Ainsi la Ligue de la Jeunesse Communiste vient de fermer le 24 janvier Bingdian, supplément hebdomadaire du Quotidien de la Jeunesse Chinoise. Ce dernier avait publié le plaidoyer d’un professeur émérite à l’université Sun Yatsen de Canton contre les excès du « patriotisme » et de la propagande dans l’éducation. Ces remous internes à la Ligue de la Jeunesse – qui est considérée comme un des piliers du pouvoir du président Hu Jintao, mais a aussi été proche de l’ex-secrétaire général du PCC Hu Yaobang dans le passé, ne cessent d’intriguer. A la lecture de l’article ci-après, on constate que la Ligue de la Jeunesse a été en 2005 le centre d’une intense activité favorable au renouveau du nationalisme et à une attitude extrêmement ferme vis-à-vis du Japon. La persistance d’oppositions internes à cette ligne est toutefois manifeste. La nouvelle revue Zhongguo yu Shijie Guancha – dont la durée de vie reste à prouver – paraît à l’université Qinghua, mais serait une initiative des anciens promoteurs de Zhanlue yu Guanli, revue de stratégie internationale fermée en 2003 après un article critique de la Corée du Nord. Quoique son contenu soit indicatif de la vivacité du débat dans ce domaine, il est impossible d’affirmer que les thèses présentées ci-dessous reflètent une quelconque « ligne » officielle en formation.
Synthèse commentée de François Godement d’après un dossier de la revue Zhongguo yu shijie guancha, n° 1, 2005 avec notamment :
- Wang Xiaodong, « En avant du courant principal de la pensée chinoise - passé et avenir du nationalisme chinois contemporain » pp. 1-9
- Lin Zhibo, « La Chine actuelle a besoin du nationalisme – une opinion sur les relations sino-japonaises », pp. 10-17 - Fang Ning, « D’un complexe d’infériorité à la promotion de la conscience nationale – l’influence de l’occidentalisation sur la jeunesse chinoise depuis les débuts de la réforme et de l’ouverture », pp. 27-39
- Zhu Feng, « Le patriotisme: orgueil et anxiété des Chinois », pp. 50-64
Le courant nationaliste, et souvent xénophobe, gagne-t-il du terrain dans une Chine par ailleurs vouée à la plus rapide expansion économique de l’histoire? A la lecture de ce dossier-phare, qui ouvre le premier numéro d’une nouvelle revue, cette question se pose. Zhongguo yu shijie guancha ambitionne d’être le Foreign Affairs chinois, est publiée par le Centre de recherche sur la Chine et l’économie mondiale au sein de l’université Qinghua : la prestigieuse université à dominante scientifique et technologique, dont les diplômés sont également légion au sein de la direction chinoise actuelle. Les articles issus d’un colloque tenu en juillet 2005 sur la conscience nationale et internationale de la Chine saluent la montée du nationalisme, présenté comme une avantgarde et la résurrection de la pensée politique chinoise, et son avènement possible au statut de courant majoritaire (zhuliu sixiang, de l’anglais mainstream thought…). Leurs auteurs viennent de l’Académie des Sciences Sociales, de Qinghua et Beida, mais aussi de la Ligue de la Jeunesse du Parti – souvent considérée comme le foyer du soutien au président Hu Jintao, ou encore du Quotidien du Peuple. Il ne s’agit donc pas d’expressions périphériques ou de la « Chine d’en bas », à la différence des forum Internet, que plusieurs auteurs qualifient, « contre les calomniateurs » (Wang Xiaodong), d’expression d’une réaction patriotique et de « recherches et de débats rationnels, clairvoyants et dotés d’une vision à long terme ». L’éditeur principal, Yang Xuequn, est un ancien de la revue Zhanlue yu Guanli (Strategy and Management) fermée par les autorités à l’été 2003.
Si la « montée de la Chine » revient comme un leitmotiv à travers tout le dossier, elle se trouve très rarement flanquée de l’épithète « pacifique », sauf dans une contribution de Shi Yinhong27, par ailleurs adepte d’un « cours nouveau » à l’égard du Japon et très minoritaire dans ce dossier : au demeurant, Shi évoque ce terme galvaudé de « montée pacifique » pour relever, en bon réaliste, que celle-ci n’a rien d’inéluctable mais ne peut résulter que d’un choix réfléchi. La terminologie a son importance, et la plupart de nos auteurs préfèrent le « nationalisme » au « patriotisme » : ce dernier n’est que l’expression banalisée de simples sentiments, alors que le nationalisme informe une stratégie à long terme réfléchie ; pour Lin Zhibo, le patriotisme revêt même une connotation d’opposition aux autorités.
Wang Xiaodong fait l’étymologie d’un mouvement apparu à partir de 1988 et dont il s’attribue d’ailleurs la paternité, avec un article paru à l’époque qui critiquait le téléfilm Heshang 28 . Des ouvrages écrits avec Liu Liqun29 et Justin Lin Yifu 30 ont jeté ensuite les bases du nationalisme économique, tout en justifiant l’entrée de la Chine sur le « marché supranational »31 par la promotion de ses intérêts et de sa sécurité économique. Wang prend nettement ses distances par rapport à la renaissance, avec le néoconfucianisme, d’un certain nationalisme culturel (wenhua minzuzhuyi) : en prônant l’essence pacifiste de la culture chinoise, des auteurs comme Shen Hong et Jiang Jing ne font qu’opposer « l’agneau au loup », même si Shen Hong reconnaît la nécessité « d’utiliser le mal pour le bien » (yi e zhi shan), c’est-à-dire de faire la guerre : tout cela, selon les termes crus de Wang Xiaodong, n’est qu’un « rêve d’eunuques » (yanzhi de mengyi). Lin Zhibo est plus radical encore : la Chine, « qui doit effectuer sa montée » (yao jueqi de), doit adopter un comportement de loup se battant avec les autres loups32. « Dans le voisinage de la Chine les loups sont nombreux, faut-il se laisser mortellement mordre, faut-il accepter de faire l’esclave? » (yaomo bei yasi, yao mo ganyuan zuo nüli?). Si la Chine ne doit pas pratiquer l’agression expansionniste, elle doit « être un loup prêt à donner tous les mauvais coups, quoique civilisé ». On relèvera au passage que l’idée contredit la thèse de la « montée pacifique » de la Chine, dont un fondement essentiel est l’établissement de bonnes « relations de voisinage » (lulin guanxi).
Comme d’autres auteurs de ce dossier, par exemple Zhu Feng qui détaille à l’envi les manifestations contemporaines du nationalisme américain ou britannique, Wang Xiaodong refuse d’opposer nationalistes et démocrates : il relève que la démocratie est issue en Occident de la création de nations modernes. Mais la démocratie que doit promouvoir la Chine n’est pas celle des droits de l’homme mais bien des « droits de la nation » (zuquan).
Dans sa défense des droits collectifs de la nation chinoise, l’auteur estime avoir été rejoint par de nombreux tenants de l’école libérale chinoise 33 . La position n’est pourtant pas unanime : Zhu Feng relève que les grandes nations occidentales ont utilisé la démocratie et le suffrage universel comme outil de mobilisation nationale, et la Chine devait songer à en bénéficier; au demeurant, les forum internet sont populaires en Chine parce qu’ils sont une plate-forme d’expression libre des opinions politiques et sociales. Wang Xiaodong préfère noter que les régimes autoritaires sont en général dépourvus de mouvements nationalistes significatifs. Mais l’essor mondial du néoconservatisme – aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, au Japon, en Russie et en Inde, et le retour concomitant de « dirigeants à poigne » (qiangshi de lingdaoren) justifie pleinement le nationalisme chinois, selon Lin Zhibo.
Lin Zhibo évoque Mencius à l’appui de ses penchants belligènes : « celui qui n’a pas d’ennemi à l’extérieur est voué à l’extinction », wu di wai huan zhi hen wang…Mais en général nos auteurs n’ont que faire de la pensée chinoise classique, d’ailleurs inconnue de la plupart des Chinois aujourd’hui, relève Lin Zhibo. Il est vrai qu’un autre fil conducteur apparaît dans ce dossier : le vide contemporain de l’identité chinoise, après l’ère de lutte de la Révolution culturelle et l’occidentalisation individualiste des années 80. « Après vingt ans de réformes et d’ouverture, les Chinois ne croient plus à rien. La pensée Mao Zedong est marginalisée (bei bianyuanhua)(…) Les vieilles croyances sont détruites, de nouvelles ne sont pas apparues. Dans le vide culturel, comment les Chinois peuvent-ils former un seul Etat, une seule nation ? Il n’y a pas d’autre issue que le nationalisme » (Lin Zhibo).
Sur ce plan Zhu Feng le rejoint, qui note que le « rêve d’une Chine forte » (qiangguo zhi meng) est associé à une crise à long terme de la culture chinoise. On ne peut s’empêcher de penser qu’en bons marxistes qui s’ignorent, nos auteurs prônent parfois le nationalisme comme fuite en avant du socialisme, tout comme Lénine qualifia le fascisme de fuite en avant du capitalisme… Presque tous recherchent leur inspiration et leurs sources (quand elles sont citées) dans des exemples et des auteurs occidentaux, et non dans la culture chinoise : Lin Zhibo, par exemple, relève que celle-ci est modérée, tendue vers l’harmonie et le juste milieu » ; mais c’est pour mieux s’en distinguer par ses propres imprécations.
Un ennemi commun apparaît au fil du dossier : le Japon. Cette position n’est pas non plus unanime : un auteur japonais invité prône la coopération économique au sein de l’Asie-Pacifique, et Shi Yinhong reprend, quoique sans excès, sa défense accoutumée d’un « cours nouveau » avec le Japon ; Zhu Feng relève en filigrane du nationalisme chinois une tendance à s’opposer par principe, à tout simplifier et à tout voir en blanc ou noir, à vouloir qu’un pays jugé ennemi soit ipso facto en proie à la renaissance du militarisme. Mais dans l’ensemble, le jury est sans faiblesse : il est illusoire de prétendre entretenir avec le Japon ce que Lin Zhibo qualifie de « maladie des bonnes relations ».
Revenant vers le passé, Lin accuse tous les dirigeants chinois de s’être bercés d’illusions ou laissés berner par le Japon. Sun Yatsen croyait que le Japon le soutenait, mais en réalité ce dernier vendait des armements au gouvernement des Qing, et envahit le Shandong après sa mort ; Chiang Kaishek prôna initialement de bonnes relations avec le Japon qui en échange le piétina. A l’ère Mao Zedong, la Chine renonça aux réparations de guerre du Japon et quand le premier ministre Y. Nakasone se rendit au temple Yasukuni (NDLR : en fait en 1985, soit neuf ans après la mort de Mao…) le peuple chinois n’en sut rien, et les experts n’en firent pas grand cas. Deng Xiaoping remit à l’avenir la résolution de la question des îles Diaoyutai, et Hu Yaobang saisi par la fièvre des bonnes relations invita des milliers de jeunes Japonais à venir dialoguer : pour récompense, le Japon demanda de clôturer les comptes sur la guerre. Quand Jiang Zemin a visité le Japon, celui-ci l’a insulté. Il faut en finir avec la « maladie des bonnes relations » ; pendant 2000 ans, le Japon n’a pas voulu celles-ci, il est simplement venu apprendre des Chinois pour se renforcer lui-même.
Enfin, l’interdépendance économique s’affaiblit au profit d’une compétition frontale, la Chine étant plus exportatrice encore que le Japon ; le retard japonais à investir en Chine a tenu à la crainte de voir ses technologies piratées par la Chine.
Aussi, conclut Lin, la Chine doit traiter le Japon comme celui-ci la traite. L’expression de l’opinion chinoise a « aidé » le gouvernement à se déterminer contre l’entrée du Japon comme membre permanent du Conseil de Sécurité, et l’expression de cette opinion était « conforme à la Constitution » chinoise. Les relations internationales ne « consistent pas à se faire des amis », mais à avancer les intérêts nationaux.
Une partie de ce dossier est aussi consacrée à la promotion du nationalisme comme « courant de pensée principal » (sixiang zhuliu). C’est presque chose faite, estime Fang Ning, de l’Institut des Sciences Politiques de la CASS, qui s’appuie pour cela sur trois « sondages » faits sous l’égide du département de la propagande de la Ligue de la Jeunesse Communiste en 1987, 1995 et 2003.
Toute méthode semble absente de ces sondages, dont les questions diffèrent à chaque fois et semblent parfois orientées pour susciter des réponses. Mais l’important ici est dans la base des personnes « sondées » : ce sont des étudiants, des doctorants et de jeunes enseignants des disciplines scientifiques des plus grandes universités chinoises ; en somme, l’élite nationale de demain. Du sondage de 1987, on saura seulement que 38 % des sondés souhaitaient que la Chine poursuive dans la voie du socialisme, 38 % pensaient revenir en Chine après des études à l’étranger. C’est en somme la genèse de la génération de 89 que dénonce Fang Ning, une génération individualiste et instantanée, férue de futurologie, fascinée par Nietzsche, « un penseur encore plus obscur que Sartre » (sic), mais dont la thèse sur la « volonté de pouvoir » a entraîné la « fièvre politique de Tiananmen.
Cette génération aura pratiqué l’autoflagellation, le complexe d’infériorité et l’autodénigrement, tout en encensant l’Occident. A nouveau, le téléfilm Heshang, mais aussi le rôle du World Economic Herald 34 : ils ont fourni le contexte langagier du renversement de l’ordre établi et du conflit politique.
Changement de décor avec le « sondage » de 1995. 85 % des jeunes privilégient l’unité et le rassemblement autour du gouvernement, 65 % approuvent l’indépendance et l’autosuffisance (zili gengsheng, un ancien slogan maoïste). 87 % estiment que les Etats-Unis sont le pays qui « se comporte le moins bien avec la Chine ». Fang Ning évoque l’influence des écrits de Wen Di et de He Xin, puis évoquent de nouvelles tendances des années 90 : des courants de pensée occidentale, seul le libéralisme reste influent en Chine. Or ce dernier défend avant tout, sous le nom de liberté, les droits de la propriété. Le libéralisme va susciter un mouvement de réforme de la Constitution pour sacraliser ces droits. Face à lui renaît une « nouvelle gauche », d’ailleurs influencée par les écrits occidentaux contre la globalisation, par le retour des étudiants chinois en Chine. Fang Ning vante cette « nouvelle gauche » qui associe efficacité et équité.
Il en voit enfin le succès dans le sondage effectué en 2003 dans la jeunesse des grandes universités. S’il fallait choisir entre les hausses de revenu individuel et le renforcement de la protection sociale, 75 % feraient le second choix contre 11 % seulement le premier. A l’avenant, les autres chiffres traduisent un ralliement de la jeunesse au système politique, dont seulement 12 % souhaitent « une révision complète dans quelques années »35. Cette jeunesse est aussi nationaliste, plaçant le Japon en tête des nations hostiles à la Chine (et « la France et l’Allemagne » au premier rang des nations amies) ; 84 % approuvent l’emploi de la force contre Taiwan « dans des circonstances d’indépendance » de l’île ; 83 % veulent « une armée plus forte », et 70 % souhaitent que la Chine devienne « une puissance militaire forte » à l’échelle globale ou régionale.
Si cette analyse et les chiffres qui l’appuient disent vrai, alors la voie suivie par la société chinoise sous la direction du régime est à l’opposé de l’évolution pacifique et de l’intégration dans les valeurs internationales. Wang Xiaodong, Lin Zhibo et Fang Ning le revendiquent, dénoncent l’imitation de l’Occident et relèvent que, « sans suivre comme les Palestiniens tous les magiciens maléfiques à la Ben Laden », les Chinois n’en croient pas pour autant que les Américains ou les Japonais soient des génies (Lin Zhibo).
Finalement, c’est à partir d’analyses américaines du nationalisme (Paul Kennedy) et en particulier du nationalisme chinois (Lucian Pye et Andrew Nathan…) que Zhu Feng met en garde ses collègues et exprime une voix plus modérée dans ce concert. Il revient sur la naissance du phénomène, à partir des humiliations subies de l’Occident et non pas comme un processus interne au pays ; il évoque la « crise de la culture chinoise » consécutive aux excès de l’ère maoïste, et lance l’idée que certains nationalistes peuvent en réalité affaiblir le pays, prenant pour exemple la révolte des Boxers de 1900. Il évoque le rôle du ressentiment – le nationalisme chinois est toujours là pour « réclamer son dû », la protection des valeurs chinoises face à la globalisation : un rôle défensif plutôt qu’offensif, que Zhu Feng ne dénonce pas. Et il conclut de façon ambiguë par un éloge de la démocratie pour promouvoir le nationalisme, assimilant d’ailleurs Internet à une forme de manifestation libre de l’opinion chinoise.
La lecture de ce dossier suscite plusieurs commentaires : d’abord, un centre de réflexion sur l’économie globale de la première université chinoise des sciences et des technologies, bien connu de ses partenaires étrangers, est le lieu d’un manifeste nationaliste souvent tonitruant et d’une focalisation sur le Japon comme ennemi. Ensuite, ce courant revendique un ascendant sans précédent sur les élites chinoises futures : la place de l’éducation et de la propagande, mais aussi celle de l’orientation des débats par les autorités, notamment sur le Net, apparaissent fondamentales pour établir une nouvelle légitimité du régime, non plus par le communisme, mais par le nationalisme.
Enfin, le phénomène témoigne aussi de jeux d’influence au sein du Parti, parce que les hérauts du mouvement nationaliste, quoique pourvus de postes d’appareil, n’en revendiquent pas moins d’être des précurseurs et d’aller « à contre-courant », selon la vieille formule maoïste. Enfin, la critique de tous les prédécesseurs historiques du président Hu Jintao pour leur « mollesse » laisse entendre, à tort ou à raison, que ce dernier serait le porte-parole du camp de la fermeté, notamment à l’égard du Japon.
27 Voir dans le même numéro la synthèse de Michal Meidan : "L’émergence chinoise : compromis entre la puissance et l’influence normative"
28 L’élégie du fleuve, produit avec le soutien implicite de l’ex-secrétaire général du Parti Zhao Ziyang, opposait une Chine « bleue », ouverte, maritime, à une Chine « jaune » bureaucratique et terrienne.
29 Du Centre de développement du Conseil des Affaires de l’Etat.
30 Économiste souvent cité hors de Chine et qui se voit salué dans ce numéro comme « précurseur du nationalisme ». 31 Chaoyue shichang, évitant la notion de « marché international ».
32 Sans s’y référer explicitement, le vocabulaire fait allusion au roman Lang tuteng (Le Loup Totem) de Jiang Rong, paru en 2005.
33 Voir dans ce numéro la synthèse par Florence Biot : "Voie chinoise vers la démocratie et promotion de la nation"
34 Le Shijie Jingji Daobao de Shanghai, proche de la Ligue de la Jeunesse d’alors et du secrétaire général Hu Yaobang, propagea en 1988-1989 les thèses de la réforme politique et de modèles occidentaux. Le conflit autour de sa fermeture en avril 1989 est une des raisons de la chute de Zhao Ziyang.
35 Avec toutefois un erreur d’addition qui porte le total des réponses sur ce point à 90 % et non 100 %.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°3, janv.-fév. 2006, pp. 25-28
L’article ci-dessous témoigne d’une certaine sophistication dans le positionnement international de la communication officielle chinoise. Il réussit à associer côte à côte la défense sans restrictions de la « souveraineté » chinoise, y compris dans le domaine le plus sensible des droits de l’homme, et une perspective «de classe » sur les relations internationales – comprendre : une vision géopolitique fondée sur les rapports de force et l’équilibre des puissances – avec un langage qu’on dirait post-moderne, puisqu’il met en concurrence des « valeurs » chinoises sur le « marché » global de celles-ci et souligne en particulier la nécessité de fonder toujours assertions et revendications chinoises dans la langue du droit international. L’exemple le plus mis en avant par l’auteur est celui de la démocratie et de l’égalité, où la Chine doit opposer l’application de celles-ci entre les nations conçue chacune comme un « sujet », et le domaine des droits du citoyen, qui seraient, ailleurs comme en Chine limités et soumis à des règles de droit dans l’intérêt collectif. Quelle que peu rhétorique, la démonstration montre toutefois une certaine plasticité conceptuelle dans le plaidoyer, sans pour autant rien céder sur le fond de la souveraineté chinoise et d’une perspective dite « de classe », en fait héritée des Constitutionnalistes de la fin de la dynastie Qing et du triple démisme de Sun Yat-sen sur la primauté de la nation par rapport à l’individu.
Synthèse de Florence Biot d’après:
- Zhang Wenmu,"Intégrer le monde – la poursuite de la démocratie internationale et la manifestation de caractéristiques nationaux", Zhongguo yu shijie guancha, n° 1, 2005 pp. 18-26
La politique étrangère de la Chine a beau changer, son énonciation idéologique emprunte souvent les mêmes formes de langage. Zhang Wenmu relève ce décalage et la nécessité de faire évoluer un certain nombre de notions, notamment celles de souveraineté, de droits de l’homme, de nationalisme et de démocratie, du contexte de classe à celui du droit en usage dans la communauté internationale. Il justifie ce reclassement des références linguistiques vers le vocable du droit, intelligible pour les occidentaux, en ce qu’il sert alors non seulement à défendre l’intérêt national chinois, mais aussi à s’exprimer dans des termes acceptables par tous. Quant à la fameuse « montée de la Chine », l’auteur insiste enfin sur une position philosophique qui soit propre à la Chine. Il distingue ainsi la position du Sujet chinois (zhuti) dont la souveraineté est absolue, des valeurs chinoises (jiazhi), qui se trouvent à égalité (pingdeng) dans le contexte international.
Les idéologies, nationales comme internationales, sont principalement fonction de l’usage qui peut en être fait. D’un point de vue économique, la Chine développe une façon particulière de s’intégrer au monde et d’échanger avec lui : dictée par le principe de réforme et d’ouverture, celle-ci suit pourtant le concept marxiste d’évolution historique dont l’auteur rappelle ici la permanence. Aussi est-il naturel que la Chine se confronte aux idéologies nationales et internationales ainsi qu’à leurs exigences. Et l’auteur, quoiqu’il n’en dise, de mettre en avant de son article certaines logiques d’actions attribuées au PCC : celle de révolution d’une part, par laquelle Mao opposait des droits « réels » (basés sur la réponse aux besoins essentiels de droit à la vie, à la nourriture, à la santé) à d’autres plus « formels » de liberté d’expression et de mouvement ; celle de développement d’autre part, qu’employait Deng et qui plaçait l’application de droits économiques et sociaux devant celle des droits civils et politiques.
- La conscience nationale des droits (quanli) et des devoirs (yiwu)
La première forme d’interdépendance de la Chine avec le monde est matérielle : pour y contribuer comme elle le fait par ses forces productives (le PIB), ses besoins en ressources doivent être satisfaits. Cette nécessité pourtant simple d’importateur est vue comme une menace par les Occidentaux, ceux-ci s’en tenant à ne considérer les Chinois que sous l’angle de leur force de travail.
Mais si « il faut vendre 800 millions de chemises chinoises pour acheter un Airbus A 380 » 36, quelle consommation cela suppose-t-il alors ? Si, dans les récentes catastrophes minières (qui ne résultent pas seulement d’une sécurité défaillante), il apparaît que des excavations outrancière ont été faite en Chine, sans attention à la géologie du sous-sol. La flambée des prix du pétrole a forcé l’exploitation frénétique des réserves charbonnières. Le vrai danger ne serait-il pas de poursuivre aveuglement dans cette voie, et non dans l’importation accrue de pétrole ?
Entre la Chine et le monde, la question du partage des ressources et les mêmes principes de droits et de devoirs nourrissent l’aspiration chinoise à la démocratie universelle. Ces principes, et ceux de souveraineté et de nationalisme, sont passés en revue par Zhang Wenmu à l’aune du droit international, mais aussi étayés d'exemples mettant en exergue les abus de la Realpolotik occidentale, plus motivée par les intérêts géopolitiques que par la morale.
- L’expression de l’intérêt national chinois
Les notions aujourd’hui partagées sont celles du contrat social (gongzong qiyue) et des droits juridiques (faquan). Si la Chine exprime ses revendications au nom de l’intérêt national sans les formuler dans un vocable relevant du droit, alors elle ne peut en attendre ni compréhension ni soutien international. Sur les intérêts souverains, les Chinois disent par exemple que « c’est notre territoire depuis l’Antiquité » alors que cette question relève d’un domaine du droit et qu’il faudrait donc s’y référer en ces termes.
Au regard du droit, les droits de l’homme ne signifient pas les droits de tout individu, mais ceux dont ils bénéficient selon la loi, c'est-à-dire le droit du citoyen (renminquan) et non des droits immanents ou existentiels (cunzaiquan) que nous utilisons souvent. L’emploi de l’un pour l’autre terme porterait donc à confusion, même si notre construction de système juridique est bien conforme au droit civil tel qu’il ressort des droits de l’homme.
L’Etat de droit est celui où le citoyen reçoit la protection de l’Etat, avec en retour des devoirs envers ce dernier. En réalité, aucun pays ne formule des droits de l’homme sans limite, ou bien ne garantit d’existence humaine qui ne soit soumise à une règle. Les règles des minorités autonomes sont compatibles avec la souveraineté nationale. Les droits de l’homme se réalisent via les droits civils, les droits des minorités autonomes via la primauté du droit national. Dans ce domaine, malgré les rapides progrès, les écarts de compréhension avec le monde persistent, en raison de systèmes de valeurs et du contexte sémantique.
Les puissances occidentales mettent souvent la démocratie en avant, moyen aussi pour elles de contenir le développement du droit chinois. Si nous faisions de même, nous réaliserions que ces mêmes puissances sont les précurseurs de l’anti-démocratie.
Par exemple, la Chine tient fermement au droit du libre échange, lequel est un principe de la démocratie dans les relations internationales. Pourtant si c’est sur ce principe que se régissent les échanges, dès que leur stratégie industrielle est atteinte, alors il est galvaudé par ces mêmes puissances. Autre exemple qu’est la soi-disant « liberté de circulation maritime » : elle est en réalité placée sous la police des Etats- Unis qui se veut internationale.
Pour l’égalité dans la souveraineté, peut être le principe le plus fondamental de la démocratie occidentale, les Américains, soi-disant démocrates, d’un côté reconnaissent la souveraineté chinoise sur Taiwan, de l’autre lui expédient des armes entravant ainsi l’unité de la Chine souveraine. Les mêmes vont encore, en dehors du cadre de l’ONU, envoyer des troupes en Irak et y renverser le gouvernement.
Zhang évoque aussi le nationalisme, que de nombreux chercheurs avancent en même temps que la notion de démocratie. A bien y regarder, ces notions ne se distinguent pas à l’époque moderne, où révolution nationale et démocratique vont de pair. L’essence du nationalisme est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (minzu zijue quan), concept lié aux droits de l’homme et notion centrale de l’universalisme démocratique américain du début du siècle. D’un point de vue théorique la démocratie c’est le droit à la nation. La plupart des pays démocratiques étudient les nations unes à unes en considérant l’éclosion du droit des peuples à disposer d’eux mêmes et des droits de l’homme (où le droit civil correspond à la souveraineté de l’état) comme une transformation vers la forme politique la plus haute. Mais après l’accomplissement démocratique, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes disparaît : le caractère national à l’oeuvre dans l’autodétermination initiale du pays devient la culture de celui-ci. Ainsi la caractéristique nationale s’incarne dans l’état. En Occident, un nationaliste est donc aussi un démocrate.
Sous ce langage et dans sa quête démocratique, la Chine exprime surtout son caractère national, et défend sa souveraineté et ses intérêts nationaux selon le système légal international, lequel ne dénonce d’ailleurs pas la menace chinoise. Et pourtant la Chine s’est vue imposer par la CIA le changement de partenaire pour la construction d’avions qu’elle menait si bien. Comme pour le libre échange, c’est une broutille, mais qu’en aurait-il été d’une intervention militaire des Etats-Unis ? La possible fusion des compagnies pétrolières CNOOC (Chine) et Unocal (Etats-Unis) a soulevé une toute autre inquiétude car, en comparaison avec l’Occident, la Chine est dépourvue de moyens de défense légitime de ses intérêts nationaux à l’étranger. Or le droit de protection, souverain selon le droit international, est une expression du droit démocratique national par rapport aux puissances internationales : il y a là encore une supériorité nette de la stratégie sur les droits de l’homme, à laquelle la Chine émergente doit réagir en terme défensif.
L’émergence chinoise selon Zhang ne doit pas s’exprimer comme d’autres l’affirment par une différence culturelle chinoise, mais grâce au dépassement des intérêts par la morale. Est-ce là l’intégration du droit naturel, relevant de la philosophie morale, comme étalon et méta-droit ?
- Sujet chinois et valeur : particularité philosophique de l’émergence chinoise
Émergence et mondialisation supposent une nouvelle philosophie, et le droit, point d’aboutissement logique des civilisations contemporaines, doit étayer celle-ci. Au regard de la démocratie, le discours sur les valeurs est celui des sujets naturels, et les valeurs internationales sont sous domination américaine. L’émergence chinoise impose de propres concepts philosophiques. On peut dire que l’aspect philosophique le plus recherché depuis un siècle par la Chine et dans la logique de l’émergence est la connaissance du Sujet et des valeurs chinoises.
Le Sujet chinois se définit par la place souveraine occupée par la Chine, laquelle est reconnue internationalement, ainsi que par la conscience d’une caractéristique chinoise. Les valeurs chinoises tiennent du principe d’égalité souveraine, au regard du droit international, où chaque nation est traitée sur un plan égalitaire et non hégémonique.
En l’absence de Sujet chinois il ne peut y avoir d’idéologie souveraine. Les pays capitalistes ont bien leur souveraineté, dont dépend le sujet à forme anglosaxonne ou latino-américaine dont certains voudraient que la Chine suive la voie. Plus que l’épanouissement de civilisation ou la compétition entre autocratie et démocratie, ou celle entre le centre et la périphérie, le sujet et ses rapports de dépendance déterminent la nature de la politique étrangère et représentent le vrai défi rencontré par la Chine dans son émergence.
Le Sujet chinois constitue le serment que fait la Chine dans son optique socialiste, ses valeurs sont une promesse d’ampleur et au caractère démocratique pour le monde. D’un autre point de vue, le Sujet chinois est aussi un concept borné et orienté par les valeurs chinoises aux normes produites plus ou moins consciemment.
L’histoire montre que les grands pays, lors de leur émergence, ont délaissé le marché international. Le déclin des empires romain, britannique, allemand, japonais, soviétique, montre qu’aucun pays ne peut monopoliser les affaires du monde. Les puissances qui entretiennent les meilleurs rapports entre elles sont celles qui avancent avec des limites à l’expression de leurs forces et qui ont des rapports d’échange avec les autres. La voie politique offre la plus grande possibilité pour l’expansion de l’intérêt, mais peut dangereusement conduire à la perte de la puissance qui s’y livre.
Zhang Wenmu conclue par une mise en garde : l’émergence chinoise est une voie correcte, mais si elle amène l’expansionnisme, alors elle rejoindrait l’absurdité d’un monde inéquitable. Après l’unification et l’émergence chinoises, la Chine aura à négocier ses différences. Le compromis et la modération entre les valeurs nationales et la force que crée l’émergence d’un Sujet national sont une nécessité philosophique tout autant que la reformulation de l’idéologie nationale en langage international est stratégique dans le processus de la montée de la Chine.
36 L’auteur reporte ici la phrase prononcée par M. Bo Xilai, ministre chinois du Commerce, lors de sa visite en France au début du mois de mai 2005.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°3, janv.-fév. 2006, pp. 28-32
Synthèse commentée de Michal Meidan d'après un dossier de la revue Zhongguo yu shijie guancha, n° 1, 2005 avec notamment:
- Shi Yinhong, "L'émergence pacifique de la Chine n'est pas une certitude: les conditions de l'émergence pacifique de la Chine d'un point de vue des relations internationales", pp. 65-80
- Zhao Hongwei, "La stratégie mondiale de la Chine contemporaine – réflexion sur la politique de 'ne pas voir Koizumi comme partenaire'", pp. 100-113
Par sa croissance économique et son influence politique croissante, le géant chinois qui émerge fait souvent l'objet de débats et de spéculations internationales. Mais les occasions d’entrevoir les débats chinois eux-mêmes, notamment au sein de l’élite intellectuelle ou officielle, sont rares. Les articles présentés procèdent d'un échange parfois enfiévré parmi de telles personnalités influentes, sinon officielles.
Leur réflexion porte sur deux thèmes principaux, le premier étant la conscience (yishi37) nationale et internationale de la Chine contemporaine, et le second - les problèmes liés au développement du pays et les choix politiques face à ces problèmes.Le terme de "puissance" se pose en filigrane de ce dossier et il est même omniprésent au fil des pages: qu'est ce qu'une "puissance"? Comment se définitelle et comment se construit-elle? La Chine est-elle une puissance? Comment une puissance se sert-elle de son pouvoir et comment régit-elle ses relations avec d'autres puissances internationales?
Shi Yinhong, chercheur au département des relations internationales à l’université du Peuple (Renmin daxue), s'attache principalement à la nature même de la puissance et des conditions de son émergence. D'après lui, l'émergence (pacifique ou autre) de la Chine, n'est qu'une possibilité, voire même une probabilité, mais ne devrait, en aucun cas, être considérée comme certaine. Si les conditions matérielles et internationales actuelles semblent propices à cette montée en puissance, car la Chine est à présent dans sa "période d'opportunité stratégique", c'est l'essence idéologico – morale de la "puissance" qui fait défaut. Alors que les collègues de Shi Yinhong proposent de remplir ce vide par un nationalisme défini, à défaut de toute autre définition qui fasse consensus, par rapport à l'autre souvent vu comme un adversaire38 , Shi prône une réponse de nature plus vague: l'innovation (chuangxin).
Zhao Hongwei, professeur à l'université de Hosei au Japon (intervenant japonais), n'aborde pas directement les aspects internes chinois mais encourage, en vue de combler ce "vide idéologique", un sentiment d'identité régionale et la création d'une communauté asiatique, tout en reconnaissant que l'administration Koizumi ne permet pas à la Chine de réaliser cet objectif ou de poursuivre la politique de rapprochement (jiejin) qui date, d'après lui, de l'ère Jiang Zemin. En ce sens, le durcissement de la politique chinoise à l'égard du Japon n'est nullement remis en question et l'unanimité des auteurs sur ce point en est une manifestation retentissante. Si Shi Yinhong et Zhao Hongwei n'encouragent pas de faire du Japon la cible du ressentiment nationaliste chinois, ils n’en prônent pas pour autant une modération des stratégies à l'égard de la "menace que la Chine voudra (et, sans doute, pourra) écraser (yadao) à l'avenir" (Shi), ou encore à l'égard de la "puissance hostile" (duidi shili), selon Zhao.
Toutefois, Shi Yinhong est l'un des rares auteurs qui tente d'offrir une définition au terme "puissance" (qiangguo 39 – pays puissant) afin de procéder à une évaluation implicite de la situation actuelle de la Chine.
Une puissance, d'après lui, se détermine selon trois critères, d'abord, "les capacités" (zige), à savoir, la puissance réelle (la capacité de défendre ses intérêts économiques, politiques et stratégiques et une force de projection importante), couplée à une reconnaissance internationale et une notion identitaire normative: "une puissance a, dans un cadre régional ou international, des intérêts économiques, politiques et stratégiques, elle possède une puissance compréhensive (zonghe guoli)40, (…) qui lui permet de défendre ses intérêts de façon efficace en temps normal (pingshi), et qui, en temps de guerre, est capable de faire face à deux autres puissances régionales ou mondiales alliées contre elle. De plus, le droit de la puissance à participer à la gestion des grandes questions régionales ou mondiales est reconnu par des pays tiers et elle peut influer de façon conséquente sur les questions sécuritaires internes de pays tiers. Elle possède des intérêts, des valeurs internationales, et des normes partagés avec d'autres puissances régionales ou mondiales, et est donc perçue comme un membre d'une communauté – formelle ou informelle – de puissances (qiangguo gongtongti)".
Ensuite, la puissance se détermine en fonction de sa position (diwei), qui est, pour Shi, une affirmation de son pouvoir réel et une revendication de sa reconnaissance sur la scène internationale.
Et enfin, une puissance en est une si elle jouit d'une image de puissance et est perçue comme telle par un grand nombre d'autres pays. Cependant, les perceptions dont parle Shi Yinhong portent moins sur la perception des capacités réelles que sur l'évaluation qu’en font les autres pays concernant la participation à la gestion des questions internationales. Une puissance se mesure donc par sa façon d'user ou d'abuser de son pouvoir, et par sa volonté d'assumer ses responsabilités internationales.
Directement liée à cette première interrogation sur la nature de la puissance, se pose une seconde question, – celle de l'émergence et de sa durabilité. Si la Chine ne veut pas connaître un déclin aussi rapide que son émergence, Shi Yinhong estime qu'elle devrait innover (chuangxin), aussi bien sur le plan technologique que sur le plan idéologique. Dans l'histoire, toute grande puissance (weida qiangguo), au-delà de sa force militaire ou économique, a fait une contribution majeure sur le plan normatif et conceptuel (et l'auteur cite l'avènement de la démocratie libérale, des valeurs qu’ont incarné selon lui les Pays Bas, l'Angleterre et les Etats-Unis). Pour la Chine, "qui n'a pas encore fait de contribution équivalente à sa taille et à son poids économique et politique" (et bien que Shi Yinhong cite Mao Zedong sur la nécessité de contribuer, il n'évoque guère le maoïsme somme contribution idéologique…), la contribution normative pourrait être "l'émergence pacifique".
Quelle est cette "émergence pacifique"? Si Zhao affirme que le slogan "émergence pacifique" a été abandonné au profit d'une qualification moins ambitieuse de "développement pacifique", Shi Yinhong maintient qu'en dépit des critiques faites à l'égard de cette théorie, elle reste à la fois adéquate et applicable (qiadang, kexing)41. Le débat ne semble toutefois pas tranché: certains analystes trouvent le terme pacifique (heping) problématique, car il pourrait indiquer un affaiblissement de la résolution chinoise de poursuivre sa modernisation militaire, d'autres s'opposent au terme émergence (jueqi) car il provoquerait l'appréhension et la méfiance d'autres pays et renforcerait "un nationalisme excessif (guodu de minzuzhuyi qingxu)" à l'intérieur du pays, Shi Yinhong estime toutefois que 'l'émergence pacifique" pourrait être plus qu'une simple déclaration tactique destinée à rassurer les voisins de la Chine.
Ce "slogan" (kouhao) deviendrait "la base philosophique (zheli yiju) et la logique stratégique (zhanlüe luoji) à partir de laquelle la Chine forme l'opinion des élites et du public" ainsi que l'orientation fondamentale de la politique étrangère chinoise pendant sa période d'opportunité stratégique. Accomplir une émergence sans que cela donne lieu à une guerre de grande envergure (quanmian zhanzheng – "major war") ou une confrontation 'froide' de longue durée – ce sera là l'innovation et la contribution normative de la Chine au système international.
Pour Zhao Hongwei, la contribution de la Chine repose sur le "système de coopération communautaire nord-sud", initié par Jiang Zemin et approfondi par Hu Jintao. La stratégie internationale du pays constituerait à consolider un système communautaire asiatique et s'en servir pour créer le pôle asiatique d'un nouvel ordre multipolaire. D'après l'auteur, la Chine a su habilement s'implanter fermement au coeur d'un réseau d'organisations régionales tout en oeuvrant pour leur élargissement: l'admission de l'Inde, du Pakistan et de l'Iran comme observateurs à l'Organisation de Coopération de Shanghai d'une part, la création d'une nouvelle communauté asiatique avec la participation de l'Inde, de l'Australie et de la Nouvelle Zélande d'autre part, ont permis à la Chine de constituer un axe Chine – Inde – Russie qui servirait de coeur au système de coopération asiatique. "Un monde à trois pôles se dessinerait alors, composé d'une communauté asiatique fondée sur l'axe Chine – Inde – Russie, une communauté européenne bâtie sur l'axe francoallemand et une communauté anglophone basée sur l'axe Etats-Unis Grande Bretagne".
Quel est le rôle du Japon dans ce nouvel ordre asiatique? Zhao estime que le Japon a manqué son opportunité de se positionner aux côtés de la Chine dans cet ordre régional, en repoussant les initiatives de rapprochement de Jiang Zemin. L'intervenant japonais prend une position toute aussi critique que ses collègues chinois à l'égard du gouvernement Koizumi. C'est en refusant de reconnaître les "deux principes de Hu Jintao" (Hu Jintao er yuanze) en février 2004 comme base des relations politiques entre les pays (à savoir, les questions de l'Histoire et de Taiwan) que Koizumi aurait condamné son gouvernement à "ne plus être un partenaire" de la Chine. Toutefois, d'après Zhao, Hu Jintao est "un adversaire problématique" (jishou duishou) pour le Japon, sa stratégie est méticuleusement réfléchie et consisterait à isoler le Japon pour ensuite lui permettre, sous l'égide de la Chine, "d'intégrer l'Asie" (ruya). Or, tant que Koizumi poursuit sa politique de " pencher d'un seul côté"42, Hu Jintao ne peut qu'opter pour cette voie diplomatique.
Toutefois, la complexité de la politique chinoise réside dans sa dualité et se manifeste pleinement, d'ailleurs, dans la politique taiwanaise du continent: "plus dure que dure, plus souple que souple" (ying de geng ying, ruan de geng ruan), à savoir, un durcissement progressif de la position à l'égard du gouvernement, mais une multiplication des voies de communication et de rapprochement entre partis politiques et la société 43 . Sur ce point, Shi Yinhong poursuit sur la même ligne. D'après lui, "l'offensive souple" (rouxing gongshi) de la Chine a rendu possible la succession des visites de membres de l'opposition politique taiwanaise sur le continent. Cet accent sur des mesures à la fois "souples" et "dures" a renversé les relations entre les deux rives à l'avantage du continent, et démontre que "des mesures et des attitudes politiques innovantes" ont eu une forte influence sur l'opinion publique taiwanaise. "Cette innovation politique a été et continuera d'être importante dans la politique taiwanaise du continent".
Cependant, les mesures "dures" ne sont pas à écarter, la Chine doit avoir une capacité de dissuasion crédible qui mette en avant une opposition ferme à "toute tendance indépendantiste de la part de Taiwan". Ainsi, sur la question taiwanaise, nos auteurs sont fermes, "une guerre localisée et partielle n'est en aucun cas incompatible avec l'émergence pacifique" (Shi).
D'après nos auteurs, les années 2004 et 2005 ont vu une série de succès diplomatiques pour Pékin. La montée en puissance de la Chine en Asie est, pour nos auteurs, un quasi fait accompli: pour Zhao Hongwei le Japon devra "céder" tôt ou tard afin d'intégrer cette communauté asiatique et donc ne représente pas de véritable défi, tandis que Shi Yinhong identifie l'affaiblissement (voire même le début du déclin) des Etats-Unis comme facteur principal permettant à la Chine de se consolider en Asie : même si cela, en même temps, suscite l'appréhension des Etats-Unis. Cette "contradiction stratégique structurelle" (jieguoxing zhanlüe maodun) qui s'amplifie entre la Chine et les Etats-Unis est "le nuage noir à l'horizon". Couplé à "l'opposition stratégique structurelle" (jieguoxing zhanlüe duili)44 sino-japonaise, et à défaut de projet diplomatique clair, elles deviennent les "goulots d'étranglement" de l'émergence pacifique. Or, ces "goulots d'étranglement" ne peuvent être réduits aux seuls facteurs externes, et contrairement aux auteurs de la mouvance nationaliste45, Shi Yinhong met en garde contre la participation d'une opinion publique - devenue trop simpliste - dans le façonnement de la politique étrangère chinoise. Les élites intellectuelles auraient renoncé à toute tentative de se mettre à la tête d'une réflexion introspective et auraient laissé la place à "des médias non officiels et semi officiels" motivés par des intérêts économiques et un "nationalisme populaire" pour façonner l'opinion publique. Or, cette opinion publique est en transformation constante et elle aussi est en cours de formation. Certes, les attitudes et actions des Etats-Unis et du Japon contribuent à façonner cette opinion, mais la voie que tracera le développement économique, social (y compris culturel et éducatif) sera un facteur décisif dans ce processus. Dans quelle mesure ce développement pourra-t-il influer sur l'opinion publique? Cette question est laissée sans réponse.
Shi Yinhong conclut en résumant les conditions de l'émergence d'une puissance (évoquées précédemment dans ses propos) et en ajoutant des recommandations assez vagues: d'abord, un pays, afin de pouvoir accomplir son émergence et maintenir durablement le statut de "puissance", devrait contribuer une innovation technologique, politique, culturelle et sociale; Toutefois, ceci ne peut qu'être appuyé par un moment de grande opportunité historique et par des conditions fondamentales – en matière de ressources physiques, géographiques, humaines mais aussi géopolitiques et géoéconomiques;
Si les critères évoqués ci haut semblent partiellement remplis, les objectifs suivants demeurent plus vagues: la puissance devrait avoir "un objectif national fondamentalement correct (zhengque) à court et moyen terme, une philosophie diplomatique et une grande culture stratégique" ; notamment, "il faut renforcer et mobiliser pleinement les ressources du pays, prendre les bonnes (zhengque) décisions stratégiques clés, éviter d'avoir trop d'ennemis ou de s'engager dans des conflits ou oppositions de longue durée, avoir des alliés clés et construire un système internationale clé (guanjianxing)".
Enfin, si la théorie de "l'émergence pacifique" est dotée d'un contenu digne de son potentiel théorique et idéologique, elle pourrait permettre de remplir ces conditions. Même ainsi, il reste que la puissance émergente devra remporter "la ou les épreuves de force décisives". On le voit, Shi Yinhong relativise le poids relatif de la puissance classique, et notamment militaire, dans le scénario de l’émergence ; mais il n’exclut nullement le recours à la force qui demeure un axe central pour l’avenir.
37 Toutefois, le terme même de "conscience" (yishi) n'est pas défini et semble regrouper des termes aussi vastes que "idéologie", "image", "culture politique" et "culture".
38 Voir François Godement, "Un manifeste nationaliste?" dans ce numéro
39 Notons que certains auteurs préfèrent le terme "daguo" – grande nation
40 Shi Yinhong s’inspire ainsi du terme de « sécurité compréhensive » forgé au Japon pour qualifier les aspects non militaires de la sécurité.
41 Pour un suivi de ce long débat, voir Les Nouvelles de Chine, numéros 16 - 20
42 Notons l'usage du terme utilisé pour désigner la diplomatie chinoise des années 1950.
43 "Société" reste toutefois très vague. Certains points communs existent dans le raisonnement de ces deux auteurs et dans leurs papiers il semblerait que la référence aux "élites" inclut les élites intellectuelles et politiques et que "société" s'applique plutôt à la société urbaine avec des références occasionnelles au "sentiment populaire". Le « rapprochement entre les sociétés » voudrait donc dire à la fois encourager les contacts interpersonnels entre les deux pays, et cultiver une image positive afin d'influencer le sentiment populaire et l'image de la Chine.
44 Une contradiction (maodun) n'est-elle toutefois pas résoluble, tandis que l'opposition (duili) est plus antagonique?
45 Voir François Godement, "Un manifeste nationaliste?".Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°3, janv.-fév. 2006, pp. 37-40
Synthèse commentée d’Alexandre Sheldon Duplaix d’après :
- Sofia Wu, Conférence de presse du contre-amiral Liu Chih-chien, porte-parole du ministère taiwanais de la défense, Central News Agency, 19 janvier 2006.
- Wen Wei Po, Déclaration du général Wang Zhiyuan de l’Armée de Libération Populaire (APL), 10 mars 2006 ;
- Mémoires de Liu Huaqing, Beijing, 2004, pp.638-723.
Le 19 janvier 2006, le contre-amiral Liu Chih-chien, porte-parole du ministère taiwanais de la défense, présente à la presse des photographies satellite montrant le porte-avions ex-soviétique Varyag en réparation dans le chantier de Dalian au nord de la Chine. Pour Liu Chih Chien ces photographies prouvent que la Chine est en train de se doter d’un premier porte-avions qui pourrait servir de plateforme d’entraînement pour un programme plus ambitieux. Li Weiyi, un porte-parole chinois du bureau des questions de Taiwan dément ces informations dans un communiqué de l’agence Xinhua58 mais le 10 mars le journal Wen Wei Po de Hong Kong cite une déclaration du général Wang Zhiyuan indiquant que « l’Armée chinoise va conduire des recherches et construire un porte-avions et développer une flotte de porte-avions ». Le général poursuit en indiquant que le porte-avions est un instrument important pour les grands pays qui doivent défendre leurs intérêts sur la mer. La Chine est un grand pays avec une grande côte. Un porteavions est donc nécessaire pour défendre nos intérêts sur la mer ». 59 L’article poursuit en indiquant que la Chine pourrait déployer ses porte-avions à proximité des routes de transport des matières énergétiques en Mer de Chine du Sud où des bâtiments de guerre sont aujourd’hui déployés 60 .
D’autres sources rapportent que la Chine a demandé une présentation du chasseur embarqué russe SU-33 FLANKER lors du dernier salon aéronautique de Moscou 61 ; et les annuaires Jane’s Fighting Ships et Flottes de Combat 2006 rapportent que la Chine a construit ou acquis au cours des cinq dernières années les moyens d’escorter un porte-avions, à savoir : sept grands destroyers anti-navires et antiaériens 62 – dont trois construit en Russie – trois frégates 63 et deux grands pétroliers ravitailleurs d’escadre 64 . Deux autres grands destroyers sont en construction à Dalian65 et une dernière unité sera livrée par la Russie en 200666. Au total, la Chine a su développer en cinq ans les moyens d’escorte et de ravitaillement nécessaires à la constitution d’un groupe aéronaval.
L’intérêt de la Chine pour les porte-avions remonte aux années quatre-vingt. Leur partisan est le général amiral Liu Huaqing, qui a commandé la marine chinoise de 1982 à 1988 avant de devenir viceprésident de la commission militaire centrale (1989-97). Sous sa direction la marine chinoise achète, en France, la licence pour produire des hélicoptères DAUPHIN et SUPER FRELON et reçoit une assistance opérationnelle ; elle engage des études de faisabilité à l’Institut de recherche de la marine (Shanghai) et ouvre à l’académie navale de Guangzhou un cours de commandement à la mer pour les pilotes de l’aéronavale. En 1985, la Chine acquiert l’ancien porte-avions australien Melbourne dont le pont d’envol est installé à terre pour former des pilotes aux techniques d’appontage avec brins d’arrêt. En 1987, la Far Eastern Economic Review rapporte qu’un chasseur F8 aurait testé une catapulte à vapeur. Dans ses mémoires publiées en 2004, Liu Huaqing justifie le porte-avions pour dissuader Taiwan de proclamer son indépendance: « …Alors que nous nous penchions sur la question de la guerre dans le détroit de Taiwan, nous avons découvert que l’emploi de l’aviation basée à terre était un gâchis car nous aurions très vite besoin d’un plus grand nombre d’avions et de bases…Et si nous développons un porteavions, nous n’avons pas besoin d’augmenter le nombre total d’avions ; nous devons juste les modifier. Le prix unitaire de ces appareils sera plus élevé mais pas tellement plus élevé. Ainsi, construire une force de porte-avions n’est pas tellement une question de savoir comment nous devons prévoir nos dépenses ou augmenter notre budget. Plus encore, le porte-avions deviendra un multiplicateur de forces, accroissant la puissance de feu de tout le groupe »67.
L’acquisition d’un porte-avions fait l’objet de débats passionnés dans la presse. Ses partisans soulignent que celui-ci est indispensable à la protection d’une force navale : « 40 appareils embarqués peuvent assurer la défense aérienne d’une force navale là où 200 appareils basés à terre seraient nécessaires. Grâce à son groupe aérien, un porte-avions couvre une surface 50 fois plus vaste que n’importe quelle autre unité de la flotte »68 Le contreamiral Rao, président de l’Académie navale de Gangzhou déclare : « La construction d’un porte-avions est longue… Nous ne pouvons pas nous permettre de creuser des puits après que nous ayons soif ». En 1992, la presse chinoise évoque, de nouveau, la question du porte-avions. L’amiral Shi Yunsheng, commandant les forces aéronavales en Flotte du Sud, déclare : « pour protéger et contrôler la mer de Chine méridionale, nous devons accorder la priorité à l’aviation capable de combattre à longue distance et à l’aviation embarquée sur un porte-avions ». Un an plus tard, dans un article intitulé « le Rêve d’un porte-avions chinois », le capitaine de vaisseau Cao Xueqi réclame un porte-avions pour protéger les forces navales autour de l’archipel contesté des Spratley 69 . En février 1995, le chantier naval espagnol Bazan propose à la Chine deux projets de porte-avions : le SAC-200 (23 000 tonnes ; 221 mètres) et le SAC-220 (25 000 tonnes ; 240 mètres ; 21 appareils). Pékin ne donne pas suite, mais cherche à obtenir les plans. En septembre 1996, le général Liu Huaquing, alors vice-président de la commission militaire centrale, se rend en France où il visite le Charles de Gaule. La presse taiwanaise s’inquiète alors de voir Paris contourner l’embargo sur les armes pour vendre le Clemenceau à Pékin. Le tir d’un missile américain sur l’ambassade de Chine à Belgrade, en mai 1999, déclenche une campagne de presse et une souscription en faveur d’un porteavions chinois : onze millions de yuans (environ 1,5 millions d’euros) auraient ainsi été réunis grâce aux contributions de particuliers – comme la jeune écolière Li Fan – ou d’entreprises comme la compagnie Anyang au Henan, principale donatrice.
L’Association chinoise pour la science et la technologie rappelle que : «le fait que la Chine soit le seul membre permanent du Conseil de Sécurité à ne pas posséder de groupe de porte-avions est un handicap qui empêche la Chine de tenir son rang». Le porte-avions rappellerait au monde et aux riverains de la mer de Chine méridionale le message qu’un empereur avait envoyé à un État tributaire : « La Chine est une grande puissance. Tremble et obéis ». Le quotidien de l’armée reprend ces arguments et affirme : « Avoir ou ne pas avoir un porte-avions n’est pas seulement une question de matériel ; il s’agit de savoir si l’on veut ou non avoir le contrôle de l’espace aérien au-dessus de la mer et si l’on souhaite, oui ou non, devenir une puissance maritime ».
Le journal souligne que les exemples de l’Argentine, du Brésil et de l’Inde montrent que des pays aux ressources limitées peuvent mettre en oeuvre de telles plates-formes parce qu’ils ont une conscience nationale tournée vers la mer70.
Entre 1993 et 1997, la presse russe, hongkongaise et taiwanaise évoque deux autres démarches : la commande d’un plan de porte-avions au bureau Nevskoye de Saint-Pétersbourg et un programme de trois porte-avions de 48 000 tonnes (d’un coût unitaire de 580 millions de dollars) à construire d’ici à 2020. Un film de la CSSC (China State Shipbuilding Corporation) montre une maquette de porte-avions dans un bassin d’essai. Par divers intermédiaires, la Chine poursuit l’acquisition de porte-avions désarmés. Non opérationnel depuis l’avarie de propulsion survenue en 1988, l’ex-Minsk soviétique, vendu à un ferrailleur sud-coréen en 1995, est racheté par la société chinoise SZ Minsk Aircraft Carrier Industrial Co of China pour cinq millions de dollars et transformé en parc d’attractions à Shenzhen ; aujourd’hui en faillite, cette société propose le porteavions à la ferraille. En août 1997, cinq ans après une visite d’officiels chinois au chantier de Nikolaïev, la compagnie Chong Lot Tourist and Amusement Agency, basée à Macao, acquiert la coque du Varyag, avec la meilleure offre des six postulants : 600 dollars par tonne d’acier, soit trois fois le prix du marché. La rétrocession de Macao à la Chine en 1999 permet la revente du bâtiment à une autre société chinoise et son départ vers la Chine. Bloqué par les autorités turques, qui redoutent que cette masse inerte n’obstrue accidentellement le Bosphore, l’ex-Varyag franchit les détroits après la visite du ministre adjoint des Affaires étrangères chinois à Ankara et l’offre d’une aide économique de 360 millions de dollars71. Au lieu de gagner Macao, l’ex- Varyag est remorqué vers le chantier nordiste de Dalian. Entre temps, l’ex-Kiev rejoint l’ex-Minsk pour être transformé, lui aussi, en parc d’attractions. Trois autres tentatives pour acheter les ex-25 de Mayo argentin, Clemenceau français et Minas Gerais brésilien – et leurs précieuses catapultes à vapeur – échouent. En marge des porte-avions transformés en parcs d’attractions, des maquettes plus ou moins grandes sensibilisent le public dans des parcs près de Guangzhou et Shanghai.
Après le départ à la retraite de Liu Huaqing en 1997, les déclarations de responsables chinois semblent indiquer que la décision d’acquérir un porte-avions a pu être reportée. La commission militaire centrale redouterait d’indisposer les voisins de la Chine et de donner à ses adversaires éventuels une cible de choix.
Les analystes de l’Institut de recherche de la Marine semblent favoriser le sous-marin qui « devient le bâtiment le plus important du XXIe siècle en raison de sa furtivité et de sa capacité à détruire les grandes unités d’une marine supérieure »72. Enfin, le département de la défense américain ignore la possibilité de la transformation du Varyag dans ses rapports annuels au Congrès, plusieurs observateurs estimant que le coût de construction d’un groupe aéronaval serait prohibitif pour un budget mobilisé par la modernisation économique du pays73. C’est négliger les programmes en cours chez les voisins immédiats de la Chine, la Corée du Sud et le Japon qui ont entrepris de se doter de porte-aéronefs. C’est oublier que la Chine dispose dès à présent d’une coque de porte-avions qui peut être achevée avec une assistance que l’Ukraine et la Russie seraient bien volontiers disposés à offrir. L’exemple des porte-avions britanniques ou des cuirassés américains de la Seconde Guerre mondiale achevés ou modernisés après une ou plusieurs décennies d’immobilisation doit être gardé en mémoire. L’université du Génie maritime d’Harbin exhibe d’ailleurs, dans son hall d’entrée, la maquette du Varyag aux couleurs chinoises. On y voit la version navalisée du SU-27 FLANKER, pour lequel cette plate-forme a été conçue. Les travaux d’entretien et de peinture engagés par la Chine sur le Varyag depuis mars 2005 semblent donner raison au porteparole du ministère de la défense taiwanais.
58 Cité par Lague D., "An Aircraft Carrier for China", International Herald Tribune, lundi 30 janvier 2006
59 Déclaration de Liu Chih-chien, porte-parole du ministère taiwanais de la défense, 19 janvier 2006.
60 Déclaration du général Wang Zhiyuan citée par le journal Wen Wei Po, 10 mars 2006 ; reprise par la Japan Economic Newswire (Kyodo)
61 FISHER, R., People’s Liberation Army Leverage of Foreign Military Technology, exposé de Richard D. Fisher, Jr. devant le Congrès des Etats-Unis (U.S.-China Economic and Security Review Commission), le 16 mars 2006; le SU-33 est une variante des SU-27 et SU-30 déjà en service dans les forces aériennes et aéronavales chinoises.62 Type SOVREMENNYY russes (3+1 unités, n°136, 137, 138), Type 052B (2 unités, n°168, 169), Type 052C (2 unités, n°170, 171).
63 Dont deux Type 054, ressemblantes aux frégates furtives LA FAYETTE (n°525, 526).64 2 unités, n°886, 887
65 Type 051C (0+2 unités, n°115, n° ?)
66 SAUNDERS, B., Jane’s Fighting Ships 2005- 06, Londres, 2005; PREZELIN, B., Flottes de Combat 2006, Rennes, 200667 LIU HUAQUING, Mémoires, Beijing, 2004, pp. 638-639.
68 Cité par SAKHUJA, V., Dragon’s Dragonfly : the Chinese Aircraft Carrier, IDSA paper, New Delhi, 1999 et STOREY, I., You JI, China's aircraft carrier ambitions: seeking truth from rumors, Naval War College Review, Winter, 200469 Ibid.70 Ibid.
71 Mystery of ‘Casino’ Ship Deepens,” South China Morning Post, 24 February 200272 Shen Zhongchang, Zhang Haiying and Zhou Xinsheng, "21 shiji haizhan chu tan" (21st century naval warfare), Zhongguo junshi kexue (China Military Science) 33, no. 1 (Spring 1995): 28-32, in Pillsbury, Chinese Views of Future Warfare, pp. 261-274. 73 US DoD, Annual report on the military power of the People’s Republic of China, rapports annuels au congrès des États-Unis, 1999-2005. COLE, B., The Naval Component of the Chinese Defense Budget”Remarks prepared for the U.S.-China Security Review Commission, 7 decembre 2001. Cole prétend a tort qu un porte-avions ne changerait pas la situation dans le détroit de Taiwan.
Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°3, janv.-fév. 2006, pp. 41-42
Synthèse commentée de Hubert Kilian à partir de:
- Chen Yuchun «L’abolition du Conseil pour l’Unification Nationale va à l’encontre des intérêts nationaux des Etats-Unis » Zhongguoshibao (China Times) 08 février 2006. Pages éditoriales.
- Yang Yongming «La guerre pour la définition de la nature du statu quo » Zhongguoshibao (China Times) 23 février 2006 pages éditoriales.
Dans son discours traditionnel des voeux à la Nation, le Président Chen Shuibian s’était fixé trois objectifs pour cette nouvelle année lunaire. Parmi ceux-là, était annoncée la volonté de considérer de manière très sérieuse l’abolition du Conseil pour l’Unification Nationale et des Lignes Directrices pour l’Unification Nationale, créant ainsi une crise majeure entre Taipei et Washington. Après un mois de négociations tendues avec les Etats- Unis, le 27 février 2006, le Président Chen Shui-bian a pris la décision de faire «cesser» le fonctionnement du Conseil pour l’Unification Nationale et de faire «cesser» l’application des Lignes Directrices pour l’Unification Nationale.
Cette crise a mis en relief le fonctionnement complexe du triangle de sécurité dans le Détroit de Taiwan. Les deux articles référencés ici soulignent de manière claire la divergence croissante entre la démarche politique de Chen Shuibian et les intérêts américains - analysé par les auteurs comme un des facteurs déterminants de cette crise.
Le premier article, publié en réaction au discours présidentiel du nouvel an lunaire, souligne d’abord la récurrence de ce type de crise dans les relations taiwano-américaines pour montrer la divergence grandissante entre les intérêts nationaux des Etats-Unis et la politique de Chen Shui-bian. L’auteur fait remonter la première crise à 2003, lorsque Chen Shuibian avait proposé de soumettre un nouveau texte constitutionnel à un vote référendaire, poussant alors Georges Bush à s’agacer devant le Premier ministre chinois Wen Jiabao de la volonté unilatérale de Taipei de modifier le statu quo. L’auteur cite ensuite l’une des premières réunions à la Maison Blanche que Georges Bush avait tenue après sa réélection en 2004 et pendant laquelle il avait été décidé d’une politique de gestion commune avec la Chine des crises dans le détroit de Taiwan (gongtong guanli taihai weiji). Puis, en septembre 2005, c’est la visite officielle du Président Hu Jintao aux Etats-Unis qui est citée et pendant laquelle ce dernier avait fait part de la volonté de la Chine de collaborer avec Washington dans le maintien de la stabilité et la paix dans le détroit » (zhongguo yuantong meiguo yiqi duidai taihai heping yu wending) expliquant que la Chine et les Etats-Unis avaient un intérêt commun à la gestion des évolutions dans le détroit de Taiwan selon le principe de « pas d’indépendance, pas de crise militaire » (bu du jiu bu wu) Enfin, l’auteur cite une audition du Directeur adjoint du Bureau des Affaires Asie Pacifique du Département d’Etat devant le Congrès, expliquant que la politique américaine visait à soutenir la démocratie taiwanaise, mais que le problème de la souveraineté de Taiwan ne pouvait être traité sur ce même plan. L’auteur considère la crise actuelle comme le fruit d’une évolution de fond de la politique américaine. Selon lui, les Etats-Unis doivent faire face à un relatif affaiblissement de leur prestige et de leur puissance tout en ayant à gérer l’émergence de puissances telle que la Russie, la Chine et l’Inde. L’importance des relations économiques entre les Etats- Unis et la Chine générant aussi la naissance d’un intérêt mutuel entre Pékin et Washington selon le principe de « pas de guerre » (bu zhan) Ainsi, selon l’auteur, le contexte global de la stratégie américaine dans le détroit et ses évolutions représentent une contrainte pour Taipei, dont Chen Shui-bian n’aurait pas dû s’affranchir.
Dans le second article, Yang Yongming préfère expliquer la crise et l’opposition américaine à l’abolition du Conseil pour l’Unification Nationale par la différence de définition du statu quo entre Washington et Taipei. Selon lui, si l’on fait abstraction des motivations de Chen Shuibian liées à des considérations de politique intérieure, Taipei a une gestion et une approche du statu quo qui provient d’une définition et d’une compréhension propre, en fonction notamment de la nature des interactions entre les deux rives du detroit. Pour faire face à la nouvelle politique de la Chine Populaire, fondée sur la valorisation de son soft power et de son poids économique avec l’objectif de renforcer les échanges dans le détroit et de s’opposer à l’indépendantisme, Chen Shui-bian s’est appuyée sur l’opinion publique pour tenter de modifier la direction que prenaient les échanges entre les deux rives, avec l’espoir de transformer la politique d’une « seule Chine » des états d’Asie orientale et des Etats Unis. Mais il a été trop difficile pour Taipei de convaincre Washington et les autres pays de la zone que la politique chinoise de réunification dans le Detroit de Taiwan représentait une modification unilatérale du statu quo, notamment du fait de la politique "d’émergence pacifique" de la Chine en Asie.
Mais Yang Yongmin rejoint le second auteur en voyant aussi dans l’opposition américaine une explication de nature stratégique. Il considère que l’abolition du Conseil pour l’Unification Nationale, remettant en cause l’engagement du Président Chen Shuibian, connu sous le nom des « 4 nons et un sans », fragilise ainsi le fonctionnement du triangle de sécurité et menace les intérêts américains. Pour l’auteur, cet engagement Taiwanais répondait à une exigence américaine de sécurité, mais permettait aussi de bloquer les tentatives chinoises d’utiliser d’autres dossiers comme celui de la Corée du nord pour tenter de faire céder Washington sur la question de Taiwan. Cet engagement des « 5 nons » revêtait une fonction d’intégrité forte et un certain symbolisme et avait pour fonction de garantir la permanence de la paix dans le détroit et les bénéfices d’une stratégie américaine globale. Cet engagement de Chen Shui-bian représentait une forme de politique de sécurité (anquanxing Zhengce) et était aussi conforme aux intérêts américains. Le second auteur rajoute, dans la même démarche, que les dirigeants chinois ont aussi fini, après la fin de l’ère Jiang Zemin, par admettre la nécessité de ne pas s’opposer aux intérêts américains et à faire preuve d’une nouvelle flexibilité, comme le montre les « 4 points de Hu Jintao » et la définition chinoise du statu quo comme « les deux rives pas encore réunifiées » (liangan shangwei tongyi)
Alors que le premier auteur conclut que si Taipei continue d’utiliser la surprise en mettant en péril les intérêts fondamentaux des Etats-Unis, c’est la sécurité et les intérêts des taiwanais qui seront mis en danger, le second auteur est moins pessimiste et considère que l’abolition du Conseil pour l’Unification Nationale ne provoquera pas de déstabilisation forte dans le détroit, mais qu’il faut s’attendre à un certain nombre de conséquences négatives. S’il est sûr que les Américains ne prendront pas de sanctions, Washington ajustera certainement son comportement du fait de l’interprétation américaine selon laquelle Taipei a modifié de manière unilatérale le statu quo. La visite prévue au mois d’avril de Hu Jintao aux Etats-Unis risque d’être un moment critique, surtout si l’alliance de circonstance entre Américains et Chinois se reproduit. En fait, Taipei a ainsi donné une occasion à la Chine d’exiger de Washington un accord de coopération ou au moins une gestion commune de la question.



Français
English
