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Asia Centre - Centre Etudes Asie
Les points de rencontre de l'Asie avec les grands problèmes du monde
Etat néo-libéral ou Etat providence pour la Chine: un débat[+]

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°2,  nov.-déc. 2005, pp. 6-7

  

Synthèse commentée de Michal Meidan d’après :

- Yao Yang, « Refuser le déclin de la morale », Caijing, numéro 147, 28 novembre 2005

- Qin Hui, « La ‘fausse concurrence inéquitable’ et la ‘fausse égalité qui mine la concurrence’ », Caijing, numéro 147, 28 novembre 2005

Yao Yang, professeur d'économie à l'Université de Pékin, procède dans son article à une critique du rôle démesuré que l’on attache à la morale (daode) comme principe de régulation et de gouvernance de la société contemporaine chinoise. Si cette morale était bénéfique pour la gestion des interactions sociales aux plus bas niveaux de la société à l’ère impériale, à présent, elle ne permet plus de répondre aux besoins d'une société en mutation.

Yao Yang entend essentiellement par "interactions sociales" les liens de nature économique et commerciale entre les individus, ainsi que la relation entre les individus et l'Etat. La réflexion sur ceux-ci concerne d’abord la répartition des droits et des richesses au sein du peuple chinois. Yao Yang critique les chercheurs chinois qui se contentent de se faire l’écho de griefs populaires, se prêtant souvent à "un populisme démesuré" en appelant à une équité sociale et à une « égalité des résultats (de la concurrence) ». Or ce qu’il faudrait, d’après Yao Yang, c'est donner au peuple une nouvelle notion de « ce qu’il devrait avoir » (ying de zhiwu), et, partant de là, mieux gérer la relation entre « efficacité (du marché) » et « équité ».

 

La contradiction qu’évoquent « certains chercheurs » entre l’allocation des ressources par le marché et le partage équitable des fruits de la croissance économique qui en résulte, n’en est pas véritablement une pour Yao. En définissant correctement le rôle de l’Etat dans l’allocation des droits et des richesses – sur la base d'une détermination des limites entre une distribution égalitaire et une distribution faite par le marché – cette contradiction s'efface. Il faut d’abord déterminer quels sont les droits qui devraient être octroyés et protégés par l’Etat. Pour Yao Yang, les droits individuels ne doiven pas être un objectif en soi, d’autant que ceci réduit l’Etat au rôle de protecteur passif de ces droits. Au contraire, l’Etat doit jouer un rôle actif, mais limité à un domaine restreint, fondé sur la réciprocité[1]avec les individus. En effet, les droits qu’octroie et protège l’Etat[2] sont des droits dont un individu ne peut user pour nuire à autrui tels que la liberté d’expression, la liberté de résidence, le respect de l'individu, (geren zunzhong), l’égalité civile (gongmin pingdeng). Ce sont « des droits pour lesquels une démarcation et une distribution par l’Etat ne sont pas nécessaires »[3].

 

Sur cette base là, se pose la question suivante : comment devrait intervenir un Etat « actif » (jiji) dans la société ? Si le dernier quart de siècle a vu en Chine un développement économique « utilitariste » qui a mis l’accent sur la croissance globale sans s’attacher au développement individuel, cette tendance ne devrait pas être arrêtée ou modifiée pour placer l’individu au premier plan, mais seulement réajustée légèrement. Car en fin de compte, c’est la croissance économique qui permet le développement individuel, à partir des capacités de chacun. Or, c’est cette "capacité" (能力 – nengli) que l’Etat devrait fournir à ceux qui n’en possèdent pas. L’intervention étatique doit donc se limiter à répondre aux besoins fondamentaux en matière d’éducation, de couverture médicale, d’alimentation et d’allocations de retraite et de chômage pour ceux qui n'en disposent pas. A partir de cette perspective, le problème actuel de la Chine réside dans l'inégale répartition des capacités et non dans celle des revenus...

 

Dans le même numéro de Caijing,  Qin Hui critique le fondement même de ce raisonnement. Il réfute les définitions d’"efficacité" et d’"égalité" auxquels se réfère Yao Yang, puisées selon lui dans les théories économiques de pays développés. Ces théories s'interrogent sur les moyens de maîtriser les conséquences d’une concurrence qui est, à la base, égalitaire ; mais le problème en Chine est celui de l’inégalité des opportunités et de ce que Qin Hui appelle  « fausse concurrence ». Le problème en Chine n'est pas le fait que les gagnants au jeu de la concurrence accumulent les richesses, mais que ce sont bien les détenteurs du pouvoir (权家 - quanjia) qui gagnent toujours. La Chine suit selon Qin Hui le chemin par excellence d’une oligarchie. Ainsi, la distribution des biens publics se fait à travers un processus de « fausse concurrence » qui nuit à l’efficacité et détruit l’équité. Les solutions que proposent Yao Yang et d’autres analystes ne feraient que contribuer à la perpétuation de ce système et, à terme, sa domination, par les détenteurs du pouvoir. Qin Hui propose donc d’abord de parvenir à l’égalité des chances puis, une fois les bases d'une concurrence égalitaire établis, la Chine pourrait envisager une forme ou une autre d’Etat providence, même si Qin Hui n’élabore pas sa vision du rôle que pourrait ensuite avoir cet Etat.

 

De son côté Yao Yang conclut qu’une fois les droits individuels garantis et les « capacités » fournies aux individus, la contradiction entre « efficacité » et « équité » est résolue. C’est donc le rôle des chercheurs chinois d’encourager et de réfléchir sur cette solution. Qin Hui lui répond par un avertissement: les chercheurs ne devraient pas, même s’ils ont une certaine influence sur les décideurs, négliger la scientificité de leurs propos. En formulant des politiques, le décideur préfèrerait des politiques adoptables (kecaina) plus encore que réalisables (kexingxing). Le chercheur, lui, doit au contraire mettre en avant la logique scientifique de ses propos, indépendamment de l’accueil qui lui sera réservé par le public ou les décideurs. « Les chercheurs ne peuvent négliger la scientificité tout comme les décideurs ne peuvent négliger l’équité ou la morale. Or ce qui se passe actuellement est une infraction à ces deux principes, et c’est contre cela que nous [chercheurs et intellectuels] devons lancer un avertissement ».



[1] Cette réciprocité est vue entre l’Etat et la société d’une part, comme entre les citoyens d’autre part.
[2] Par quels moyens ? bien que Yao Yang refute la moralité comme base des liens sociaux, il la remplace par l’état, sans pour autant évoquer les moyens qui devraient être mis à sa disposition.
[3] Le raisonnement s'avère d’inspiration essentiellement libérale – l'Etat a-t-il en fin de compte un rôle actif ou passif ? D’où vient la protection de ces droits "octroyés" par l'Etat mais qu'il ne devrait pas borner ni distribuer?
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