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Les points de rencontre de l'Asie avec les grands problèmes du monde
Les relations Chine-Etats-Unis: une analogie avec les stratégies du marché financier[+]

Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°2,  nov.-déc. 2005, pp. 13-14 

 

Synthèse commentée de Michal Meidan d’après :

-   Yang Jiemian, « L’environnement international et les évolutions de la relation sino-américaine : réflexion stratégique et mesures politiques », Guoji wenti yanjiu, numéro 6, décembre 2005, pp. 1-6

-   Da Wei, Sun Ru, « L’orientation du rajustement de sa politique chinoise par l’administration Bush », Xiandai Guoji guanxi, numéro 11, novembre 2005, pp. 9-13

Le discours de Robert Zoellick[1], prononcé en septembre 2005, appelantant la Chine  stakeholder (lihaiyouguan zhe) dans le système international, a lancé un débat interne en Chine, aussi bien sur le rôle de la Chine dans ce système que sur la nature et les évolutions possibles des relations avec les Etats-Unis.

 

Les deux articles cités s'attachent donc à l'étude de la relation sino américaine, mais alors que Da Wei et Sun Ru comparent les politiques chinoises de la première et la deuxième administration Bush (représentées par le discours de Zoellick et l'article de Richard Haasspublié dans la revue The National Interest en 2002[2]), Yang Jiemian étudie les relations sino américaines à partir du système international et de l'insertion de ce partenariat dans ce système. Les deux analyses parlent, plus ou moins implicitement, de l'idée d'un véritable partenariat entre les deux géants. Conséquence directe aussi bien du discours de Zoellick mais aussi des propos des chefs de la diplomatie américaine au cours de ces derniers mois – la Chine est reconnue par les Américains comme la puissance qu'elle a le potentiel de devenir. La finesse de ces deux analyses réside dans les lectures qu'elles font de cette évolution ainsi que de leurs prévisions pour l'avenir, et surtout dans la difficulté qu'elles voient dans cette nouvelle approche américaine.

Les approches de nos auteurs divergent toutefois; Yang Jiemian analyse la structure internationale à partir de la relation sino-américaine, se fondant sur l'idée d'un quasi partenariat entre la Chine et les Etats-Unis, et sur l'assertion que la Chine aurait accepté de devenir un "stakeholder". D'après lui, Washington et Pékin sont engagés à faire de leur mieux afin de bien gérer les questions internationales. De leur côté, Da Wei et Sun Ru s'attachent à étudier l'évolution de la politique chinoise des deux administrations Bush, tout en évaluant cet appel américain à la Chine de devenir un stakeholder avec grande prudence, afin d'en conclure qu'il serait difficile pour la Chine d'assumer ce rôle.

 

Le dialogue stratégique[3] sino-américain qui s'est tenu à Pékin au mois d'août semble également être un point de départ et de repère pour ces analyses. Yang Jiemian évoque une convergence d'intérêts sur des thèmes plus traditionnellement évoqués comme le terrorisme et la sécurité, ainsi que sur des questions comme la sécurité énergétique, la "sécurité politique et culturelle"[4]. D'après les auteurs, les deux pays reconnaissent également la tendance du système international vers la multipolarité même si les deux pays divergent dans leurs appréciations de ce système et de ses implications pour leurs intérêts propres. Pour les Etats-Unis, ce système est essentiellement une courroie de transmission et de consolidation de leur suprématie et de la prédominance de leur système de valeurs. Pour la Chine, ce système fournit le cadre idoine pour son développement car il lui offre un espace de manœuvre étendu (guangkuo de kongjian). Ainsi, à l'avenir, les deux pays auraient un intérêt commun à préserver ce système, en dépit des limitations qu'il impose aux Etats-Unis et des difficultés que la consultation multilatérale peut poser pour la Chine.

 

Vu cet objectif commun à long terme, les échanges entre les deux pays devront être accompagnés d'une collaboration politique de haut niveau et une intensification des liens diplomatiques. Or ce rapprochement, bâti sur l'histoire complexe de la relation bilatérale, entraîne nécessairement une plus grande méfiance mutuelle. C'est cette méfiance mutuelle et l'appréhension face à la croissance de la Chine qui serait à la base du discours de Zoellick.

 

En effet, les chefs de la diplomatie américaine estiment désormais que la Chine devient une "deuxième puissance" mais évoquent leur incertitude quant au chemin que suivra la Chine, étant donné que "les intentions stratégiques de la Chine ont un caractère indéterminé" (you bujueding xing), de ce fait, alors qu'ils sont prêts à renforcer la collaboration avec la Chine, ils restent vigilants (fangfan) et suivant la même logique financière qui les a amené à appeler la Chine à devenir un stakeholder: ils font désormais du hedging (duichong).L'originalité de cette analyse de Da Wei et Sun Ru réside essentiellement dans cette lecture de la stratégie américaine.

 

Les auteurs étudient l'évolution de la politique américaine à travers ce qu'ils estiment être deux personnages représentatifs des courants majeurs au sein des deux administrations Bush, et en arrivent à l'analyse suivante:

La deuxième administration Bush envisage ses relations avec la Chine à travers le paradigme d’une Chine forte (strong China paradigm) au détriment du paradigme d'une Chine faible (weak China paradigm) qui prédominait auparavant, même si, soulignent les auteurs, ce paradigme est fondé sur l'imaginaire américain. Il y a un grand écart entre la perception américaine de la Chine et la réalité. Les Etats Unis estiment que la Chine a déjà accompli son émergence et qu'elle continuesa course, et surtout, que la Chine est désormais intégrée dans les mécanismes financiers et économiques internationaux et devrait de ce fait assumer ses responsabilités dans ce système. Bien que stakeholder ne soit pas aussi proche que "partenaire stratégique" dont parlait Haass, ses implications sontsupérieures car il y a là un aveu de puissance et d’égalité. Les prémices théoriques américains n'envisagent plus la Chine comme un acteur faible, externe au système mais comme une puissance intégrée au système international. 

De ce fait, les mesures politiques ont dû également évoluer afin de dépasser les objectifs d'intégration ou de containment. Etant donné que le nouveau fondement de la politique américaine est l'affirmation que la Chine fait partie du système international, les Etats-Unis ne peuvent plus jouer la carte de "leurrer" (youhuo) la Chine en lui offrant la possibilité d'intégrer au système tout comme ils ne peuvent plus "contenir" la Chine (yuzhi) et l'exclure du système. La politique américaine ne pourra qu'être "vigilante" (fangfan). Enfin, les attentes mais aussi les appréhensions au sein de cette relation ont monté d'un cran aboutissant à un "deep interaction" (en anglais dans le texte), traduisant à la fois la profondeur de la coopération et le caractère inévitable d'une interaction entre deux acteurs à l’intérieur du système.

 

La politique américaine s'est donc rajustée en conséquence: d’une part les Etats Unis approfondissent la collaboration mais d’autre part exercent plus de pression afin de tourner la coopération dans un sens qui leur soit favorable. D'où, selon la logique financière américaine, quand le risque croît, le recours au hedging est inévitable. Autant les bénéfices de la relation sino-américaine peuvent être élevés, autant le risque est grand. En investissant buying in (maijin) dans les relations avec l’Inde et le Japon, les Etats Unis se protègent d'une "baisse de leur action chinoise". Dans le meilleur des cas, l’investissement américain dans la Chine rapporte des dividendes, mais dans le pire des cas, les Etats-Unis peuvent faire valoir leurs relations avec l’Inde et le Japon contre la Chine et minimiser leurs pertes.

 

Comment pourraient évoluer ces relations?

Les auteurs estiment que l'objectif à terme est d'aboutir à un modus operandi entre les deux puissances, tout en prenant en compte que les enjeux en question sont d’une envergure, nouvelle (pour Da et Sun), que les différences de systèmes de valeurs sont irréconciliables et que la méfiance mutuelle sur les dossiers stratégiques reste très importante (la Chine craint la collaboration américaine avec les différents pays asiatiques au même titre que l'activité chinoise en Asie centrale et les acquisitions faites par les multinationales chinoises inquiètent les Etats-Unis).

 Enfin, les auteurs identifient les obstacles à la réalisation de cet objectif. D'abord, ils mettent en avant un problème commun aux deux pays, à savoir, la tendance vers les influences départementalistes et régionales (bumenhua he difanghua) dans les prises de décisions. "Les deux pays ont un gouvernement central fort avec des dirigeants qui se chargent, en personne, de guider la politique [concernant l'autre pays]". Ensuite, la deuxième administration Bush arrive à sa fin, le Président étant fortement affaibli sur le plan interne, il risque de ne pas être en mesure de traduire cette nouvelle orientation en mesures pratiques, d’autant que le Pentagone et les services de renseignements, ainsi que des groupes d'intérêts, seraient susceptibles de bloquer certaines initiatives concrètes de rapprochement.  Enfin, d'après Da et Sun, la Chine se trouve confrontée, elle aussi, à "certains défis", car accepter de devenir un stakeholder pourrait non seulement mettre en cause ses intérêts nationaux en matière de sécurité financière et énergétique, mais pourrait également être perçu par les pays asiatiques ou par les pays en voie de développement comme un alignement aux côtés des Etats-Unis, réfutant ainsi la politique étrangère indépendante de la Chine. 

"Comment résoudre ces problèmes de façon équilibrée est un défi auquel doit faire face le gouvernement chinois, mais les décideurs américains, qui demandent à la Chine 'd'assumer une partie des gains et des pertes' (fendan lihai), devraient également en être conscients."



[1] "Whither China: From Membership to Responsibility", à http://www.state.gov/s/d/rem/53682.htm
[2] Richard Haass, "The Case for Integration", The National Interest, Fall 2005, pp. 22-29
[3] Un dialogue qualifié à la fois "stratégique"  et de "haut niveau" -战略/高层对话
[4] Or, il ne définit toutefois pas ce qu'il entend par sécurité politique et culturelle, des choix curieux car les points communs sur ces aspects sont assez peu nombreux. D'ailleurs, Da et Sun ne partagent pas cette vision et estiment que les divergences sont quasi irréconciliables sur les questions culturelles, politiques et que la sécurité énergétique est une priorité stratégique d'ordre national.
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