Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°2, nov.-déc. 2005, pp. 23-25
Synthèse commentée de Mathieu Duchâtel d’après :
- « La Corée du Sud, un joueur féroce », dossier spécial de Taiwan News, n°212, 17-25 Novembre 2005, pp. 30-44
A l’occasion du treizième sommet de l’APEC le 19 novembre 2005 à Pusan, l’hebdomadaire pro-indépendantiste Taiwan News propose dans un dossier spécial une compara1² ison des économies et des stratégies de développement de la Corée du Sud et de Taiwan. Parmi les quatre dragons de l’Asie Orientale, Taiwan s’était toujours perçu comme plus dynamique que la Corée. Or, depuis quelques années, cette perception s’est inversée.
Pour la première fois, en 2004, la Corée du Sud a dépassé Taiwan en termes de revenu par habitant. De 1998 à 2004, son PIB par habitant a presque doublé, passant de 7477 dollars américains par an à 14108 dollars. Dans le même temps, le revenu annuel moyen des Taiwanais ne croissait que de 12307 dollars à 14032. Sur la période 1999-2005, la croissance économique coréenne a été en moyenne de 5,75% par an, deux points de plus que celle de Taiwan, à 3,64% par an, même si l’écart est en faveur de Taiwan sur la période 2003-2005 (4,23% contre 3,83%)[1]. La croissance coréenne s’est appuyée sur des stratégies commerciales agressives et efficaces. La Corée dégage beaucoup plus d’excédents commerciaux que Taiwan : 2 milliards de dollars en septembre 2005 contre 600 millions pour Taiwan. D’après les prévisions coréennes et taiwanaises misant sur la poursuite de la reprise japonaise et la stabilisation des prix du pétrole, les excédents commerciaux pour l’année 2005 devraient atteindre 22,2 milliards de dollars pour la Corée, contre 2,2 milliards pour Taiwan (l’excédent le plus bas depuis 23 ans). La perte de confiance (shidiao zixin) de l’économie taiwanaise, alors que son taux de croissance est comparable à celui de la Corée, s’explique avant tout par la diminution de ses excédents commerciaux.
Comme pour Taiwan, la Chine représente pour la Corée le premier marché d’exportation et la première destination pour ses investissements extérieurs. Cependant, entre 2004 et 2005, la Corée a dépassé Taiwan comme second exportateur sur le marché chinois. Le cadre des « relations de partenariat et de coopération globales » (quanmian hezuo huoban guanxi), établi entre Séoul et Pékin en 2003, a encore accentué la tendance de l’économie coréenne à s’appuyer sur la Chine. Alors qu’en 2004, Taiwan founissait à la Chine 11,55% de ses importations contre 11,09% pour la Corée, de janvier à août 2005, la Corée a vendu à la Chine pour 48,5 milliards de dollars de biens et services, contre 45,9 pour Taiwan[2]. Le phénomène selon lequel « la Chine produit, Taiwan encaisse les additions » (Taiwan jiedan, Zhongguo shengchan) est en train de se déplacer au profit des Coréens. Pour le Taiwan News, la Corée peut plus se permettre que Taiwan d’appuyer son dévelopement sur la Chine, car les relations politiques sino-coréennes sont bonnes. Au contraire, Taiwan doit diversifier autant que possible ses partenaires. Sur le plan du commerce bilatéral, de plus en plus de pièces détachées intervenant dans la fabrication des produits taiwanais viennent de Corée. Le déficit taiwanais, de 6,28 milliards en 2004, devrait atteindre 8 milliards en 2005. Derrière le Japon, la Corée est déjà le deuxième État source de déficit commercial pour Taiwan, en particulier en raison de ses exportations de circuits intégrés et de micro-composants sur le marché de l’île.
Quels enseignements peut tirer Taiwan du sursaut d’énergie de l’économie coréenne après la crise qui l’avait particulièrement touchée en 1997? L’hebdomadaire s’interroge sur deux points particuliers. Tout d’abord, sur les bienfaits d’un modèle qui voit le gouvernement cibler des industries pilotes pour s’attaquer au marché mondial (zhongdian chanye jinjun shijie) et qui planifie leur développement de manière ordonnée, dans la tradition de l’État développementaliste. Les succès de la construction navale, de la production automobile, des produits électroniques et des jeux vidéos en ligne, qui sont aujourd’hui les plus grandes sources de revenus d’exportation pour l’économie coréenne, correspondent à un choix stratégique de Séoul. Très représentative de ce mode de développement, la production culturelle (wenhua chanye) a été l’un des vecteurs de la reprise coréenne. Elle a été au cœur d’une « fièvre coréenne » (hanliu) dans toute l’Asie. Comme tous les pays d’Asie, Taiwan est un consommateur friand de séries télévisées coréennes, et les acteurs comme les popstars de la péninsule provoquent sur l’île des débordements d’enthousiasme lorsqu’ils posent le pied sur l’aéroport Tchang Kai-Shek. Mais le contraire n’est pas vrai : Taiwan ne dispose d’aucun soft power culturel sur la Corée. Comment ce phénomène récent a-t-il pu se développer ? Il s’agit également d’un choix stratégique. En 1999, Séoul a passé la « Loi fondamentale pour développer les industries culturelles » et en 2002, Séoul a fourni 450 millions de dollars à ces industries pour se développer. L’objectif coréen est d’occuper 5% du marché mondial de la consommation culturelle. De 1995 à 2001, les exportations de produits cinématographiques et télévisuels coréens ont été multipliées par cinquante, de 210000 dollars à 11 millions de dollars. Selon certaines prévisions, cette industrie devrait dans les prochaines années rapporter plus à la Corée que son industrie automobile. A Taiwan au contraire, le gouvernement ne fixe plus de grandes stratégies de production auxquelles il donne des impulsions décisives. Il se contente d’orienter le développement économique de l’île. En 2002, le Yuan exécutif taiwanais a par exemple mis en œuvre un « Plan de six ans de développement national ». Ce plan prévoit qu’en 2006, les chiffres d’affaires des industries de production d’écrans LCD couleur et de semi-conducteurs devraient chacun atteindre un trilliard de dollars de Taiwan. Il a d’autre part ciblé les biotechnologies et la technologie digitale comme deux espaces de croissance importants pour l’économie de l’île. Mais Taipei cherche plus à créer les conditions nécessaires au développement de ces industries qu’à les guider sur la voie du succès à l’échelle mondiale. Pour les Taiwanais, la grande faiblesse du modèle coréen réside dans sa croissance à deux vitesses (liangjihua). La croissance économique est confinée à quelques secteurs bien déterminés, caractérisés par la concentration industrielle ; dans ces conditions, les fruits de la croissance sont mal répartis et il est plus difficile de conserver un modèle de développement égalitariste. Au contraire, depuis l’élection de Chen Shui-bian en 2000, Taipei aurait mis l’accent sur des politiques sociales de correction des inégalités.
Deuxième point, la Corée a su créer des marques réputées sur les marchés internationaux, effectuant un passage réussi des OEM (Original Equipment Manufacturing) aux ODM (Own-design), voire aux OBM (Own-brand). Hyunday, Samsung ou LG sont des exemples réussis de groupes qui ont développé une image internationale. Taiwan doit continuer dans son entreprise de montée en gamme dans la chaîne de production. Les succès d’Acer ou de BenQ prouvent que c’est possible, avec beaucoup de temps et de ressources. Les structures des deux économies sont différentes. La Corée a pu bénéficier de la concentration initiale de son modèle industriel, ainsi que d’aides vigoureuses de ses gouvernements successifs, alors que le développement taiwanais s’est appuyé avant tout sur les PME. Hsu Ch’ih-jen, Président de l’Association taiwanaise du commerce extérieur (waimao xiehui), souligne que pour assurer son futur développement, Taiwan ne peut pas éternellement chercher à baisser ses coûts de production car il est impossible de surpasser la Chine sur le terrain des prix bas. Au contraire, Taiwan doit améliorer sa compétitivité en termes de qualité et d’image des produits, afin de rattraper le Japon, l’Europe occidentale, les Etats-Unis, en proposant des biens moins chers à qualité égale. Aujourd’hui, les industries les plus créatrices de richesse pour l’économie de l’île sont l’informatique, les technologies de l’information, les produits plastiques, le caoutchouc et le textile. Mais selon Hsu Ch’ih-jen, l’économie taiwanaise dispose de produits de qualité dans bien d’autres domaines, et avec des stratégies appropriées, elle pourrait également mondialiser des marques de meubles, de luminaires ou de bicyclettes par exemple.
Enfin, pour le Taiwan News, la Corée est bien plus un compétiteur qu’un partenaire, aussi bien sur ses choix de développement économique que sur ses positions stratégiques. Tout d’abord, l’hebdomadaire critique le choix coréen d’appuyer son développement sur celui de la Chine et « d’écouter le patron chinois »(ting zhongguo laoda de hua). Il rappelle qu’après le passage de la loi anti-sécession, Séoul a clairement choisi une passivité néfaste aux intérêts taiwanais, en refusant aux troupes américaines stationnant sur la péninsule le droit d’intervenir dans une éventuelle nouvelle crise du détroit. En refusant d’autre part d’intégrer la Corée dans le projet de bouclier anti-missile en Asie, perçu comme dissuasif contre une potentielle politique d’expansion agressive de la Chine dans la région, Séoul s’est également clairement démarqué de la stratégie américaine, au grand dam des intérêts de sécurité de Taipei.



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