Le vendredi 23 mars 2007, de 13h00 à 14h30 au CAPE, Centre d'Accueil de la Presse Etrangère.
Né à Londres, éduqué à Bombay, Calcutta et Delhi,
et titulaire d'un doctorat de la Fletcher School of Law and Diplomacy, Shashi Tharoor a commencé sa carrière de diplomate au Haut Commissariat des Nations Unies aux Réfugiés. Il a eu à traiter d'opérations de maintien de la paix en ex-Yougoslavie, a été assistant du Secrétaire général des
Nations Unies, puis, jusqu'en 2007, secrétaire général adjoint des Nations Unies chargé de l'information et de la communication. Auteurs d'essais consacrés à la politique étrangère et à l'Inde, il est aussi chroniqueur dans la presse indienne et dans la presse internationale. Romancier, il a reçu entre autres le prix du Commonwealth. Ses romans, dont Le grand roman indien et L'émeute, sont traduits en français aux Editions du Seuil, qui viennent de publier son essai L'Inde, d'un millénaire à l'autre, 1947-2007.
Cette rencontre a été animé par Jean-Luc Racine, chercheur CNRS associé à Asia Centre
L’enjeu de cette table ronde était de déterminer le rôle de l’Inde dans et face à l’ordre mondial.
Comment aborder ce pays de la diversité et du pluralisme qui a choisi de devenir une démocratie à partis multiples, parfois corrompue et inefficace, certes, mais néanmoins fleurissante alors que la majorité des PVD opta pour des régimes autoritaires ?L’Inde est confrontée à quatre questions :
- pain ou liberté : La démocratie peut-elle mettre un terme à la pauvreté ou bien des problèmes inhérents lui interdisent-elle une croissance rapide ?
- centralisation ou fédéralisme : L’Inde, doit-elle être dirigée par un gouvernement central fort capable de transcender la diversité centrifuge ?
- fondamentalisme ou pluralisme : L’Inde peut-elle appliquer la laïcité inscrite dans sa constitution ou trouvera-t-elle refuge, comme d’autres pays en voie de développement, dans l’identité religieuse ?
- mondialisation ou autonomie : L’Inde doit-elle choisir de s’intégrer davantage dans l’économie mondiale après avoir eu pour principe directeur depuis 1947, l’autosuffisance ?Dans la mesure où l’Inde représente 1/6 de la population mondiale, les choix que feront aujourd’hui les dirigeants indiens auront des répercussions sur l’ensemble de la planète.
L’apport le plus positif de l’Inde pour la communauté internationale du XXIe siècle réside dans son « soft power ». Reconnaître ses faiblesses sociales et économiques tout en revendiquant ses atouts aux yeux du monde : pluralisme et tolérance, médias libres, ONG exigeantes, discrimination positive envers les catégories déshéritées, justice indépendante, armée puissante qui n’a jamais cherché à menacer la démocratie ou à gouverner le pays, font de l’Inde un exemple, hélas trop rare parmi les PVD, d’une gestion de la diversité couronnée de succès.
De nombreuses questions ont ensuite été débattues :
Sur l’intérêt soudain pour l’Inde alors que ses atouts ont toujours existé?
Si l’Inde n’était pas absente de la scène internationale, la mondialisation a fait qu’on ne peut plus désormais ignorer l’Inde, d’autant qu’elle devenue beaucoup plus accessible grâce aux NTIC.
Sur la façon dont l’Inde essaye de redéfinir sa place dans l’ordre mondial avec une diplomatie tous azimuts pour se rapprocher des Etats Unis tout en normalisant ses relations avec la Chine, et en maintenant des liens étroits avec la Russie ?
L’Inde ne doit pas s’affirmer comme le contrepoids de la Chine, car la compétition est déjà perdue : le seul adversaire encore en course pour la Chine sont les EU. Il s’agit donc pour l’Inde de conforter sa coopération bilatérale avec la Chine (augmentation de 100% par an des échanges commerciaux), même si des tensions perdurent (problème frontalier non résolu). Quant aux EU, la classe gouvernante indienne est convaincue de l’importance d’avoir avec eux de bonnes relations (raisons stratégiques, commerciales, lutte contre le terrorisme et l’Islam intégriste).
Sur l’ambivalence de l’Inde dans ses relations à la fois Nord/Sud pour la question du Conseil de Sécurité et des relations Sud/Sud quand il s’agit de trouver de nouveaux modes de fonctionnement au sein de l’OMC.
Les pays qui ne bénéficieront pas de cette réforme de l’ONU n’ont aucun intérêt à la promouvoir et la résistance au sein de l’Assemblée Générale est donc forte. Mais une réforme du G8, pour y intégrer les nouvelles puissances économiques, parait quant à elle inévitable. Or la population mondiale veut-elle voir jouer à ce directoire de pays riches le rôle du Conseil de sécurité si ce dernier n’est pas réformé ?
Sur le rêve indien en matière de politique internationale : équilibre des puissances ou équilibre des intérêts ?
Les positions contradictoires de l’Inde entre celle anti-Washington tenue aux Nations Unies et celle pro-Washington tenue à New Delhi concernant ses intérêts globaux font de l’Inde un pays schizophrène en politique internationale.
Sur la nouvelle position de l’Inde aux côtés des EU et d’Israël après avoir été un véritable acteur du Tiers-Monde ?
Israël est devenu un fournisseur d’armes de l’Inde. Celle-ci n’abandonnera jamais ses racines et son esprit anticolonial ni ses principes, mais elle doit aussi considérer ses intérêts avec réalisme.
Sur le nationalisme hindou
C’est une attaque contre l’esprit civilisationnel de l’Inde et l’image que celle-ci cherche à défendre : il peut donc avoir des conséquences vraiment néfastes au niveau international, mais aussi interne. Mais les partis « hindouistes » n’ont jamais eu plus de 24% de voix. D’ailleurs on ne peut diriger un pays d’une telle diversité sur la base d’une identité nationale restreinte.
Sur la situation du Cachemire et le rôle de l’ ONU ?
Les observateurs militaires qui sont là depuis 1949 (UNMOGIP: Groupe d´observateurs militaires des Nations Unies dans l´Inde et le Pakistan) n’ont pas grande possibilité d’action, d’autant plus que l’Inde ne voit pas de rôle pour l’ONU dans l’affaire du Cachemire. Mais le dialogue avec le Pakistan perdure. Si l’on peut promouvoir la normalisation entre ces deux pays et ces deux peuples, cela peut réduire considérablement les tensions.
Sur l’influence de la diaspora indienne dans la diffusion du soft power ?
Du « Brain Drain » d’il y a 10 ans, on parle aujourd’hui d’un « Brain Gain » : les « cerveaux » indiens, après leur succès en Occident revenant avec leurs idées et leurs capitaux pour investir en Inde. Aux EU, cette diaspora indienne a une influence politique indéniable et les politiciens américains doivent prendre en considération les souhaits de cet électorat riche et influent.
Sur la place de la Démocratie dans le soft power, à l’heure du discrédit de la diplomatie transformationniste des EU dû au bourbier irakien et du modèle alternatif du soft power chinois
La démocratie n’est pas un ornement, mais l’atout fondamental pour gérer la diversité de l’Inde. Dans une Inde autocrate, conserver une société unie serait irréalisable. D’un point de vue économique, la Chine a une efficacité supérieure indéniable, mais pour ceux qui croient au devoir de l’Etat de respecter tous ses habitants, on peut considérer que l’Inde n’est finalement pas un si mauvais exemple.



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