Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°19, mai-juin 2008, pp. 3-5
Michal Meidan
D’après :
– Jiang Yong, « Envisager correctement les groupes d’intérêts étrangers en Chine », Liaowang, 6 mai 2008.
– Hu Shuli, « Les Jeux olympiques, le nationalisme et les relations sino-tibétaines », Caijing, 29 avril 2008.
– « L’Amour de la patrie avec quel -isme ? », sans mention d’auteur, Sina.com, 8 mai 2008.
La vague nationaliste qui a secoué la Chine après les réactions occidentales aux émeutes de Lhassa et à la suite des manifestations lors du parcours international de la flamme olympique a atteint les rues chinoises, Internet et la presse. Fin avril, le ton antioccidental a été plus modéré, mais le débat n’est pas tari. Les articles présentés dans cette sélection font état des différentes tendances qui ont marqué ce débat...
L’article publié dans Caijing et celui du site internet Sina offrent un regard de l’intérieur sur les relations tendues entre ceux qui ont mené la bataille contre les intérêts étrangers (notamment français) et ceux qui s’en sont abstenus et ont été qualifiés de « traîtres ». Bien qu’ils se montrent compréhensifs à l’égard des réactions les plus vives, « bien meilleures que l’indifférence », et s’ils estiment que la colère de la jeunesse est légitime et justifiée, les auteurs dénoncent l’emprise exagérée qu’elle a eue sur l’état d’esprit national et en appellent à une manifestation plus réfléchie du sentiment patriotique[1]. L’analyse parue dans Liaowang, publication officielle du groupe Xinhua, semble aller, de prime abord, contre cette tendance à la modération. Elle est signée par Jiang Yong, le directeur du département de sécurité économique de l’Institut chinois pour les relations internationales contemporaines (CICIR), institut de recherche subordonné au gouvernement. Dans son article, l’auteur énumère les dangers liés à la prolifération de groupes d’intérêts étrangers sur le territoire chinois, ce qui va dans le sens de la vague nationaliste exprimée par la jeunesse. Pourtant, ce qui frappe dans cette analyse ce n’est pas tant son ton protectionniste que ses conclusions, dans lesquelles l’auteur lance un appel masqué à une ouverture politique plus importante en Chine.
La Chine a été divisée, fin avril, entre « patriotes » et « traîtres », entre « jeunesse en colère » et « élitistes », à propos de la réaction de Pékin aux critiques internationales de sa gestion des émeutes de Lhassa. Mais cette situation est positive, d’après nos analystes, car elle a lancé le débat essentiel autour des valeurs nationales et du sentiment patriotique. Elle représente l’abandon d’une vision trop monolithique de l’État et de l’attitude du citoyen à son égard. Mais la profondeur des clivages et l’animosité quasi violente entre les groupes, à en juger par les échanges sur Internet, sont inquiétants : les réactions les plus enflammées se sont manifestées sur des forums qui sont essentiellement consultés et animés par des jeunes. Les analystes relèvent cependant le manque de respect pour d’autres points de vue et le monopole du discours par cette « jeunesse en colère ». L’appel au boycott des produits français est, selon Caijing, une réaction « normale » face aux « injustices » dans la mesure où c’est un acte légal et pacifique (allusion, sans doute, aux émeutes violentes contre le Japon, en 2005, ou aux émeutes à Lhassa). Mais ceux qui choisissent de ne pas y adhérer doivent être respectés ; et le pays ne peut pas être pris en otage par cette jeunesse.
Si l’éditorial de Caijing, en évoquant cette question, souligne l’importance du respect des diversités politiques et culturelles (dont la culture tibétaine)[2], l’article de Sina analyse les implications sur le plan international. Il évoque la comparaison faite entre la Chine et l’Allemagne des années trente, et les craintes que cela suscite. Or, selon l’auteur de l’article, la Chine ne suit pas ce même parcours pour la simple raison que l’Allemagne nazie a instrumentalisé l’humiliation pour encourager une renaissance nationale enfermée sur elle-même. La société allemande est passée d’une société ouverte à une nation fermée. Non seulement la société chinoise suit une voie d’ouverture, mais cette voie est soutenue par une culture cosmopolite (avec les notions universalistes du « ciel » : 天下, tianxia ; 普天, putian ; 宇内, yunei) qui n’inclut pas la notion de l’État-nation et qui ne peut pas fournir de base pour un nationalisme extrême.
L’article de Liaowang est, dans ce contexte, le seul à tourner son regard vers l’Occident et son ingérence dans la société chinoise. Cependant, derrière ce ton protectionniste, l’auteur porte une critique masquée de la corruption en Chine. Il présente les dangers que représentent les groupes d’intérêts étrangers pour la souveraineté économique du pays et souligne leur contribution à la corruption et à l’instabilité sociale du pays, mais il évoque également les acteurs chinois qui les encouragent. Son discours quasi xénophobe reste toutefois rationnel, et il ne néglige pas de mentionner que toutes ces activités – qui mettent le pays en péril – sont permises, facilitées ou soutenues par des gouvernements locaux ou des intérêts bureaucratiques chinois.
Les groupes d’intérêts étrangers sont très habiles, selon lui, dans l’art du lobbying : ils nouent des liens avec des hommes politiques, emploient des chercheurs ou des consultants qui servent de relais entre leurs intérêts et l’administration chinoise, s’allient à des brokers[3] ou à des entreprises chinoises pour avoir une meilleure emprise sur le terrain. Ils disposent en outre d’un soutien fort de la part de leurs gouvernements nationaux[4] et monopolisent le système financier international. Ils influent donc sur les stratégies macroéconomiques, sur le système légal et sur la cohésion sociale. Dans un premier temps, la décision de mettre des compagnies chinoises sur le marché a été fortement encouragée par des étrangers, qui en tirent ensuite profit pour mettre peu à peu la main sur les industries chinoises[5]. Or, de façon quelque peu contradictoire, l’auteur estime que les groupes d’intérêts étrangers voudraient préserver la confusion qui règne actuellement dans la gestion macroéconomique et inhiber les réformes qui visent à la simplifier. Sur le plan législatif, certains projets de loi comme la loi antimonopole ont été reportés suite aux pressions de ces groupes. Les infractions récurrentes concernant les contrats de travail, le refus de laisser les employés se syndiquer, les mauvaises conditions d’emploi et les salaires bas suscitent une agitation sociale. Enfin, sous l’impulsion de ces groupes, « des gouvernements locaux cherchent à avancer leurs propres intérêts et à détourner les politiques initiées par les instances supérieures ».
L’auteur propose de limiter l’influence des groupes d’intérêts étrangers en Chine par le biais des mesures suivantes, qui semblent toutefois vouloir répondre à d’autres maux du système chinois : d’abord, une forte législation qui encadre les « activités de persuasion », limite les contributions financières et pénalise les transgressions. Mais il faudrait pallier les faiblesses du système législatif par un contrôle exercé par la société, les organisations civiles et les médias. Jiang Yong propose également de concurrencer ces groupes d’intérêts étrangers avec la mise en place de chambres de commerce, syndicats, associations commerciales et sectorielles, ainsi que d’organisations « pour le bien public ». Ensuite, Jiang Yong propose de mettre les services que rendent aux étrangers chercheurs ou brokers sous la surveillance d’organisations « à utilité publique », « étant donné qu’il n’y a pas de limites morales ». Mais c’est surtout en rendant les décisions gouvernementales plus transparentes que les médias et la société civile pourront devenir des garde-fous.
Enfin, étant donné que ces brokers sont souvent des enfants ou parents de dirigeants, Jiang Yong conclut avec sa proposition la plus audacieuse : il faut procéder à des audits des finances des dirigeants et veiller à la transparence des activités commerciales de leurs proches. Les dirigeants chinois devraient être encouragés à servir d’exemple et à « discipliner leurs proches » (管教好自己的子女亲属, guanjiao hao ziji de zinü qinshu).



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