Extrait de China Analysis – Les Nouvelles de Chine n°19, mai-juin 2008, pp. 5-7
Thibaud Voïta
Synthèse du mouvement antifrançais du printemps 2008 en Chine. Les références sont données en liens hypertextes en notes de bas de page. Deux liens ayant le même nom ne renvoient pas toujours à la même page.
Les incidents sur le parcours de la flamme olympique à Paris le 7 avril dernier, l’évocation d’un possible boycott de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques par le président Nicolas Sarkozy, l’attribution par Bertrand Delanoë de la citoyenneté d’honneur au dalaï-lama et au dissident chinois Hu Jia… autant d’événements qui ont donné naissance à une violente vague antifrançaise sur le web chinois. Cette vague antifrançaise a vu s’opposer au cours d’intenses débats une jeunesse nationaliste à des intellectuels plus modérés, cherchant à calmer les extrémismes. Elle constitue une bonne illustration des moyens de contrôle des autorités, diffusant ou empêchant la diffusion de certaines informations. Cet article se veut un résumé d’une partie des points de vue parus sur le Web chinois, en particulier sur les forums de Sohu, Sina.com ou encore Tianya[1]. Etant donnée l’ampleur des débats, en aucun cas il n’a prétention à se faire le rapporteur exhaustif des points de vue sur le sujet...
Le passage mouvementé de la flamme olympique à Paris a été ressenti par les Chinois comme une attaque contre leur pays. Des photos ont été très largement diffusées sur les blogs et forums : celle de la jeune handicapée Jin Jing protégeant la flamme alors qu’elle est agressée par un homme portant le drapeau tibétain; celles des drapeaux de Reporter sans frontières (RSF) avec des menottes remplaçants les anneaux des JO, ou encore celles de Chinois vivant en France et assistant outrés aux désordres du cortège.
La réaction immédiate des internautes chinois a été de se retourner contre les entreprises françaises présentes en Chine : une liste de multinationales à boycotter a par la suite circulé sur le Web[1]. Carrefour a été l’entreprise la plus exposée aux critiques (probablement car elle constitue la marque française la plus visible). Ces appels au boycott se sont répandus sur les forums, blogs, MSN, QQ (système de messagerie chinois) et SMS. Souvent un message ou des photos parus sur un site étaient par la suite repris et diffusés sur le Web chinois. Des sites anti-Carrefour, anti-RSF et anti-CNN ont fait leur apparition[2]. Par ailleurs, les internautes ont été appelés à s’identifier avec la photo d’un cœur rouge, symbolisant leur amour de la patrie. À noter également les positions antifrançaises du quotidien Zhongguo xinwen zhoukan, qui appelait lui aussi au boycott de Carrefour[3]. D’après l’agence de presse Xinhua, le 21 avril, on comptait déjà 600 000 internautes chinois affichant un cœur rouge sur MSN, et les SMS et forums sur le thème se multipliaient. D’autres avancent le chiffre de 3 000 forums sur QQ appelant au boycott. Un million d’étudiants se seraient mobilisés pour boycotter les produits français[4].
Au fur et à mesure que les appels au boycott prenaient de l’ampleur, les intellectuels modérés ont commencé à réagir. En général, les opposants au mouvement anti-France faisaient valoir le fait qu’appeler au boycott consistait à se retourner contre soi-même. Avec la globalisation, les économies sont devenues interdépendantes : boycotter Carrefour reviendrait à boycotter les produits chinois vendus par l’entreprise française. Un chercheur de l’Académie des sciences sociales de Chine a également souligné que, si les Chinois voulaient boycotter Danone, alors ils pouvaient directement boycotter Wahaha, entreprise chinoise dont Danone est le principal actionnaire[5]. L’un des premiers opposants au boycott a été Bai Yansong, personnalité de la télévision chinoise (CCTV), qui a rappelé que la flamme olympique n’appartenait pas à la Chine mais à la planète dans son ensemble[6]. Attaquer la flamme consiste donc, d’après lui, à attaquer la planète entière et non la Chine. D’autres intellectuels, telle par exemple Hu Shuli, rédactrice en chef de Caijing, ont pris position contre les débordements des appels au boycott. Selon eux, chacun est libre d’appeler au boycott, mais il est inadmissible qu’une minorité entrave la liberté de ceux qui ne veulent participer au boycott[7].
Le Web s’est également fait l’écho des réactions des autorités françaises. De manière générale, les interventions et conférences de presse de l’ambassadeur Ladsous semblent avoir été appréciées, elles ont pour le moins été abondamment citées. Nicolas Sarkozy a en revanche été extrêmement critiqué. Sa lettre d’excuses et les visites de MM. Raffarin, Poncelet et Levitte ont été perçues par certains internautes comme une capacité du peuple chinois à faire plier la France, ce qui n’a fait qu’entraîner un regain de nationalisme et des appels à poursuivre les pressions. Enfin, plusieurs interventions ont fait l’éloge de Jean-Luc Mélenchon, suite à une interview dans laquelle il adoptait une position très critique envers le dalaï-lama[8].
Le débat s’est poursuivi jusqu’à début mai, avec des échanges parfois violents entre les internautes anti et pro-boycott. Les derniers soubresauts du mouvement ont eu lieu pendant le week-end prolongé du 1er mai, notamment à l’occasion du 4 mai. Le parallèle était trop tentant : début mai, les internautes et la presse faisaient l’éloge d’une Chine fière d’elle, heureuse d’avoir fait plier la France, alors qu’en 1919 elle n’avait pu faire plier les puissances occidentales ou le Japon. Le ton s’est ainsi voulu souvent sarcastique, voire arrogant : « [On] nous menace de boycotter les JO ? Alors pourquoi ne répondrions-nous pas dent pour dent pour les effrayer un peu ? (si nous avons causé des dommages à Carrefour, nous présentons nos sincères excuses – quand le vent aura soufflé, nous achèterons énormément, énormément) Ha ! ha ! »[9].
Quelles conclusions tirer de ces semaines d’intense activité antifrançaise sur le Web ? Ces mouvements prouvent la vitalité de la jeunesse nationaliste chinoise. Il semblerait que la plupart de ces internautes sont des étudiants, utilisant (et maîtrisant) le Web comme moyen d’expression. Cette jeunesse scrute la presse internationale, n’hésitant pas à citer allégrement les journaux français[10]. En outre, les internautes retournent contre la France (ou plus généralement contre l’Occident) les critiques généralement adressées à la Chine sur les médias ou la politique : la presse manipule le peuple en distillant un sentiment antichinois, et les Occidentaux cherchent à politiser les Jeux olympiques, ce qui finira par se retourner contre eux[11]. En réalité, ces mouvements traduiraient les craintes d’une Europe en déclin et dont la croissance est menacée par la Chine. Pour d’autres, il ne faut pas en vouloir au peuple français, qui n’est pas fondamentalement antichinois, mais simplement manipulé par la presse et gouverné par des incapables. Bien souvent, les internautes ont également eu tendance à adopter la rhétorique du choc des civilisations : la Chine – et l’esprit des Jeux olympiques – serait victime d’un Occident en déclin et oppresseur, et le fossé entre l’un et l’autre ne ferait que s’élargir[12].
La Toile chinoise est-elle ainsi devenue un espace libre d’expression pour la jeunesse chinoise ? Le Web serait-il le seul endroit de liberté pour un nationalisme romantique chinois? Certes, Internet a été le lieu de nombreux débats, souvent au premier abord sans entraves. Cependant, la position des organes de presse étatiques et les contrôles des autorités forcent au scepticisme. D’abord, la presse officielle : elle a cherché au maximum à ne pas s’impliquer, et, lorsqu’elle l’a fait, ce n’est qu’en retranscrivant des interventions d’intellectuels ou de blogueurs. C’est malgré tout elle qui aura eu le mot de la fin, à savoir que la Chine pouvait se féliciter du mouvement. La jeunesse chinoise a durant ces quelques semaines prouvé ses capacités de mobilisation et pu exprimer son amour de la nation. Certes, on a pu assister à des débordements, et il est désormais nécessaire de faire appel à un nationalisme « civilisé » (文明wenming) et « pacifique » (热情reqing)[13]. La censure et les contrôles restent étouffants : certaines internautes, prudents, utilisent des codes pour éviter d’être repérés par les moteurs de recherche (ces mots de codes sont des abréviations des termes chinois en alphabet latin : Carrefour : 家乐福, JiaLeFu devient JLF, boycott : 抵制, DiZhi, devient DZ, etc.). La plupart des blogs et forums de communautés chinoises de l’étranger, souvent plus violents que ceux du continent, sont restés bloqués à partir de Chine. Le gouvernement aurait par ailleurs bloqué le mot chinois « 家乐福 » (Carrefour) sur les moteurs de recherche[14]. Enfin, les informations sur le passage de la flamme au Japon (au moins aussi mouvementé qu’en France) ont été passées sous silence, probablement pour éviter de perturber la visite de Hu Jintao au Japon et le réchauffement des relations entre les deux pays qui a suivi quelques jours plus tard[15].
En conclusion, cette campagne antifrançaise du printemps 2008 aura permis à la jeunesse chinoise de manifester ses capacités de mobilisation, sa fierté nationale et sa vitalité. Malheureusement, cette jeunesse apparaît facilement manipulable. Elle constitue un moyen de pression international facilement utilisable par les autorités chinoises. Elle aura ainsi permis au gouvernement chinois d’obtenir des excuses des autorités françaises, au prix d’une implication politique minimale. Certes, les débordements restent un risque : mais la censure et les contrôles constituent un moyen qui a fait ses preuves pour mettre fin aux excès des nationalistes.



Français
English